Le dernier haut-fourneau : une journée au U4 d’Uckange

Il y a des détours qui valent le voyage. Après quelques jours passés à user de la gomme sur la Nordschleife du Nürburgring, j’aurais pu rentrer par l’autoroute sans lever le pied. J’ai préféré m’arrêter dans la vallée de la Fensch, à une trentaine de kilomètres de la frontière luxembourgeoise, pour voir de près quelque chose qui n’existe plus qu’en un seul exemplaire en France : un haut-fourneau debout, entier, visitable.

Le 28 juillet 2026, j’ai donc troqué les virages de l’Eifel contre les passerelles métalliques du parc du haut-fourneau U4, à Uckange.
Six hauts-fourneaux, un survivant
L’usine à fonte d’Uckange a été fondée en 1890 par les frères Stumm, industriels sarrois venus exploiter la minette lorraine à la faveur de l’annexion allemande de la Moselle. Quatre hauts-fourneaux d’abord, deux autres jusqu’en 1913 : six au total. L’U4, reconstruit en 1930-31, est le seul à avoir échappé aux chalumeaux des ferrailleurs.
Les chiffres du panneau d’accueil donnent le vertige quand on les rapporte à ce qu’est devenue la sidérurgie française : pendant soixante ans, 900 à 1200 personnes se sont relayées ici 24 heures sur 24 pour produire jusqu’à un million de tonnes de fonte par an, destinées aux aciéries et aux fonderies de la région.
Arrêté une première fois dans les années 1970, l’U4 est redémarré en 1983 après modernisation, avant d’être définitivement fermé par Usinor en décembre 1991. Sur les sept derniers hauts-fourneaux encore en activité en France à cette date, c’est le seul qui n’ait pas été démantelé et détruit. Son inscription à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, par arrêté préfectoral de janvier 2001, lui a sauvé la peau. La communauté d’agglomération du Val de Fensch l’a racheté en 2005, a mené les travaux de désamiantage et de sécurisation, et le site a ouvert au public en octobre 2007. Douze hectares d’ancienne friche, une cheminée à 82 mètres, la nacelle du haut-fourneau à 71.
Ce qui frappe, quand on connaît le sort réservé à nos usines, c’est que ce sauvetage n’a rien d’une évidence administrative. Il a fallu qu’une association d’anciens ouvriers, MECILOR, s’accroche pendant dix ans pour obtenir ce que l’État n’aurait jamais initié seul. Comparez avec la façon dont on liquide aujourd’hui les fleurons industriels : Brandt, un siècle d’histoire rayé d’un trait de plume, ou Duralex maintenu sous perfusion narrative jusqu’à l’épuisement. Ici, au moins, quelqu’un s’est battu pour garder une trace.
L’exposition, ou la mémoire par le bas
Avant de monter sur les passerelles, on traverse l’espace d’exposition animé par MECILOR, dont les bénévoles sont pour beaucoup d’anciens sidérurgistes de la vallée. Ça change tout. On n’est pas devant un musée conçu par un cabinet de scénographie parisien, mais devant une mémoire tenue par ceux qui l’ont vécue.
La reconstitution d’une rigole de coulée avec ses mannequins en tenue aluminisée dit l’essentiel du métier : de la fonte à 1400 degrés qui court dans le sable, des hommes en cuir métallisé à quelques mètres, une barre à mine et une pelle pour tout outillage de précision.
Un mur entier est consacré à la fin. Restructurations, mondialisation, fermeture des mines, extinction progressive des usines. L’arrêt d’Uckange est annoncé à l’été 1991, les syndicats et la population se mobilisent, les manifestations vont jusqu’à Paris. La dernière coulée de fonte a lieu le 17 décembre 1991.
Détail que j’ignorais et qui m’a fait sourire : Bernard Lavilliers est venu donner un concert dans l’usine en octobre 1991, en soutien aux ouvriers en lutte. Il avait déjà dédié une chanson à la vallée quinze ans plus tôt, « Fensch Vallée ». On peut trouver le personnage daté, mais il faut lui reconnaître d’avoir chanté ces gens-là quand personne d’autre ne le faisait. Les archives de l’INA gardent la trace de cette bataille perdue.
La benne Staehler et le sens du détail
Ce qui m’a le plus accroché, c’est la partie technique. Un haut-fourneau, vu de loin, c’est une masse. Vu de près, c’est une horlogerie de plusieurs milliers de tonnes.
Le chargement de l’U4 se faisait avec une benne dite « Staehler », du nom de son constructeur. Treize mètres cubes de capacité, soit sept tonnes de coke ou vingt-quatre tonnes de minerai selon ce qu’on y versait. La benne venait se positionner sous un silo pour être remplie, puis cheminait horizontalement avant de grimper jusqu’au gueulard, au sommet. Cette combinaison de déplacements horizontaux et verticaux est la particularité de l’U4, et c’est aussi ce qui rend sa silhouette si reconnaissable.
Le parcours de visite suit d’ailleurs le cheminement de la matière, des silos de stockage jusqu’à l’épuration des gaz, en passant par les cowpers, la tour de chargement, le fourneau lui-même et la halle de coulée. C’est une logique de process, pas une logique de visite touristique, et ça se sent : on comprend l’usine parce qu’on la parcourt dans le sens où elle travaillait.
La halle de coulée
Accessible depuis 2016, la halle de coulée est le clou du parcours. C’est là que la fonte sortait du creuset, par le trou de coulée qu’on rouvrait à la machine de perçage puis qu’on rebouchait à la boucheuse après chaque coulée.
Tout est resté en place. Les conduites de vent chaud qui ceinturent le fourneau, la machine de perçage sur son bras, les rigoles ensablées, les plaques de fonte solidifiée au sol. La poussière a figé la scène telle qu’elle était le 17 décembre 1991 au soir. Un mannequin de fondeur se tient au bord de la rigole, casque et écran facial baissé. La mise en scène pourrait tomber dans le kitsch, elle ne le fait jamais : l’échelle du lieu écrase tout effet.
Et puis il y a le tableau. Un tableau noir accroché au mur d’un local de service, « HF N° 4, journée du 01/04/16 », avec ses colonnes tracées à la craie : numéro de coulée, heure, température, additions, qualité. Une brouette de scories à côté. Une horloge arrêtée sur le mur bleu.
Ce tableau vaut tous les discours sur l’industrie. La production d’un million de tonnes par an, ça se pilotait à la craie, coulée par coulée, par des équipes qui savaient lire la couleur d’un jet de fonte.
Tous les soleils
Le site a une seconde vie, la nuit. En 2007, dans le cadre de Luxembourg Grande Région capitale européenne de la culture, l’artiste Claude Lévêque a réalisé ici une commande publique intitulée « Tous les soleils » : une mise en lumière pérenne, rouge incandescente sur le fourneau et la tour de chargement, dorée sur les passerelles hautes, qui donne l’illusion d’une usine à nouveau en fusion. On la voit à six kilomètres à la ronde.
Je n’ai pas pu rester pour la voir tomber, ce sera pour une autre fois. Sur le principe, je suis partagé. Transformer une usine en œuvre d’art contemporain, c’est aussi une manière élégante d’acter qu’elle ne produira plus rien. Mais si c’est le prix à payer pour que les crédits publics continuent de tomber et que le U4 reste debout, alors soit. Le travail des artisans qui ont relevé Notre-Dame et celui des bénévoles qui entretiennent le U4 relèvent de la même chose : on ne conserve bien que ce qu’on sait encore faire.
Ce qu’on regarde vraiment
En redescendant vers le parking, entre les massifs du Jardin des Traces aménagé sur l’ancienne usine d’agglomération, je me suis fait la réflexion suivante.
On est allés au Nürburgring pour rouler sur un circuit construit en 1927 par une Allemagne en crise qui cherchait à faire travailler ses chômeurs. Un circuit où, aujourd’hui encore, les constructeurs viennent chercher la référence chronométrique, fussent-ils chinois. On termine le voyage devant une usine française éteinte en 1991, conservée comme monument historique parce qu’elle est la dernière. Entre les deux, il y a une différence qui n’est pas de nature esthétique : l’Allemagne a gardé son industrie et fait du circuit un accessoire, nous avons perdu la nôtre et fait de l’usine le spectacle.
Et l’histoire continue de s’écrire dans le même sens. La Lorraine sidérurgique a été sacrifiée sur l’autel d’une mondialisation qui promettait la spécialisation heureuse ; trente ans plus tard, nous découvrons que Pékin tient nos chaînes de valeur par les terres rares, que notre industrie automobile meurt de ses protections et que, pendant que la Chine fabrique des machines, la France vend des actions. Uckange n’est pas un épisode clos, c’est le premier chapitre.
Un pays qui met ses hauts-fourneaux sous vitrine et son savoir-faire dans des panneaux trilingues a déjà répondu à la question de sa souveraineté industrielle. La visite du U4 est passionnante. Elle est aussi, si on veut bien la regarder en face, un constat de décès très bien éclairé.
Cela n’enlève rien au travail des bénévoles de MECILOR, qui font vivre ce lieu avec une justesse rare. Si vous passez dans le nord de la Moselle, allez-y. Et prenez la visite guidée : les guides ont travaillé ici, et ce qu’ils racontent ne se lit sur aucun panneau.
Infos pratiques
Parc du haut-fourneau U4, 1 rue du Jardin des Traces, 57270 Uckange. Ouvert d’avril à début novembre. Visite libre, audioguidée ou guidée selon les jours, exposition MECILOR comprise : le détail des créneaux est sur le site officiel. Visites nocturnes de « Tous les soleils » le samedi soir en été, sur réservation.
Galerie
Toutes les photos ont été prises sur place le 28 juillet 2026.





















































