Castration chimique : la même seringue pour les enfants et les bourreaux
Elle s’appelait Lyhanna Rameau Bernard. Onze ans, un cartable, des copines de collège, l’âge où l’on a encore le droit d’avoir peur du noir et pas d’un homme. Le 29 mai 2026, elle a disparu devant son collège de Fleurance, dans le Gers. Sept jours plus tard, on a retrouvé son corps dans un silo à grains abandonné. Il y a des noms qu’on voudrait n’avoir jamais à écrire. Celui de cette petite fille devrait rester celui d’une enfant, pas celui d’une affaire. Qu’on me pardonne d’avance d’en faire malgré tout le point de départ d’un raisonnement : c’est parce que je refuse qu’elle ne soit qu’une émotion de plus, vite consommée, vite oubliée, que je veux écrire à froid ce que la sidération empêche de penser.
Car la sidération, elle, a déjà produit ses réflexes. Dès les premières heures, le débat public a sorti ses deux totems : la peine de mort et la castration chimique. Un sondage CSA pour Europe 1, CNews et le JDD a mis des chiffres sur la colère : 83 % des Français se disent favorables à la castration chimique obligatoire pour les pédocriminels, 87 % des femmes, jusqu’à 92 % chez les 18-24 ans, et une quasi-unanimité à droite, 94 % chez les électeurs LR, 97 % au Rassemblement national. Bruno Retailleau, en candidat qui sait lire une vague, a aussitôt proposé de rendre la mesure obligatoire pour les prédateurs les plus dangereux. Tout cela est humain. Tout cela est compréhensible. Et tout cela passe à côté d’un fait que presque personne n’ose mettre sur la table.
Ce que la loi permet déjà, et ce qu’elle refuse
Commençons par dégonfler le malentendu, parce qu’on ne pense pas bien sur une fausse prémisse. La castration chimique n’a rien d’une nouveauté qu’il suffirait de voter. Elle existe en France depuis la loi Guigou de 1998. Son vrai nom est traitement inhibiteur de libido. Ce n’est pas une peine, c’est un acte médical, réversible, dont les effets cessent à l’arrêt. Le juge peut ordonner une injonction de soins dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire, mais il ne décide jamais de la nature du traitement : seul le médecin prescrit, et il s’y refuse notamment en cas de maladie mentale avérée. Depuis la loi de 2010, le consentement écrit du condamné n’est plus exigé du côté judiciaire, mais la déontologie médicale et nos engagements internationaux, eux, continuent d’exiger l’accord de la personne pour administrer concrètement le produit.
Voilà le mur sur lequel le mot magique « obligatoire » vient se fracasser. On peut bien voter une contrainte, on ne peut pas réquisitionner un médecin pour qu’il plante de force une aiguille dans un homme attaché. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui à peine 10 à 15 % des délinquants sexuels reçoivent réellement ce traitement en France, un taux inférieur à l’Allemagne ou au Canada. Ajoutons l’essentiel, que les marchands de slogans oublient toujours : ces molécules abaissent la pulsion hormonale, elles ne touchent pas le ressort psychique du prédateur, la domination, la destruction, le pouvoir sur plus faible que soi. La pulsion baisse, l’obsession demeure. La castration chimique n’est pas une serrure, c’est au mieux un ralentisseur.
Retenez bien ce paysage : un État qui s’entoure de mille précautions avant d’imposer ces produits à un criminel, au nom du consentement et de l’intégrité du corps humain. Gardez-le en tête, parce que la suite va vous faire tourner la tête.
La molécule que personne n’a osé nommer
Posons maintenant la question que les plateaux de télévision n’ont pas posée. De quoi parle-t-on, chimiquement, quand on dit « castration chimique » ? D’une famille de produits dont une partie, justement, est identique à ce qu’on administre à des enfants. Et c’est là que le sol se dérobe. L’un d’eux porte un nom que vous avez peut-être déjà croisé sur une ordonnance : la triptoréline, vendue sous les marques Décapeptyl ou Gonapeptyl. C’est l’une des molécules de la castration chimique d’un homme adulte. Et c’est, exactement, ce qu’on injecte aussi à des enfants : c’est le traitement de référence de la puberté précoce, là pleinement dans le cadre de son autorisation de mise sur le marché, et c’est aussi, mais cette fois hors AMM, ce qu’on appelle les « bloqueurs de puberté » prescrits à des mineurs en questionnement de genre. La castration chimique et le blocage de puberté ne sont pas deux cousins éloignés : pour partie, c’est la même seringue.
Comment ça marche, sans jouer au pharmacologue ? Ces produits, les analogues de la GnRH, endorment la commande hormonale logée dans le cerveau : à force de la solliciter sans répit, on finit par éteindre la production de testostérone et d’œstrogènes jusqu’à un niveau dit de castration. On ne coupe rien, on débranche. Et l’on actionne le même levier, qu’il s’agisse d’un délinquant adulte ou, à l’autre bout de la vie, d’un enfant traité pour une puberté précoce.
Le détail qui devrait nous arrêter, c’est que ces hormones que l’on débranche ne servent pas qu’à la reproduction. À l’adolescence, elles modèlent les caractères sexuels, mais aussi l’os et le cerveau, dans une fenêtre de développement qui ne repasse pas deux fois. Sur l’os, la littérature est nette : la perte de densité osseuse est documentée, au point de borner l’usage du produit. Sur le cerveau, soyons d’une honnêteté que ne s’imposent pas les militants : on ne sait pas, et c’est précisément cela qui devrait glacer. Les revues récentes le disent sans détour. Aucune étude humaine n’a sérieusement mesuré l’impact de ces traitements sur la fonction neuropsychologique avec un suivi correct, il n’existe aucune preuve que les effets cognitifs soient pleinement réversibles à l’arrêt, et certaines données suggèrent un impact défavorable sur le QI de l’enfant. La revue Cass, au Royaume-Uni, conclut que la recherche sur le développement neurocognitif sous bloqueurs reste très limitée. On bloque le développement d’un cerveau d’enfant pendant sa fenêtre critique, et on coche la case « réversible » sans avoir la moindre preuve que ce le soit.
Le monde à l’envers
Reprenons les deux scènes côte à côte, et regardons-les en face.
Premier tableau. Un homme a violé, peut-être tué. La société, dans sa très grande majorité, voudrait qu’on lui injecte de force ces molécules. Mais l’État, lui, prend mille précautions. Il invoque l’intégrité du corps humain, le consentement, la déontologie du médecin, nos engagements internationaux. Il préfère un traitement à 10 ou 15 % d’application plutôt que de franchir la ligne de la contrainte médicale. On peut trouver cela frustrant. On peut aussi y voir le signe d’une civilisation qui, même face à ses bourreaux, refuse de disposer des corps.
Second tableau. Un enfant, bien portant, en plein doute sur lui-même comme tout adolescent l’a été depuis que le monde est monde. À celui-là, on prescrit hors AMM ces mêmes molécules à effets lourds et possiblement irréversibles, au nom d’une idéologie qui présente comme un soin neutre ce que la science décrit comme un saut dans l’inconnu. Et là, soudain, plus personne n’invoque l’intégrité du corps. Plus personne ne parle de consentement vraiment éclairé, alors qu’on parle d’un mineur. Plus personne ne réclame le principe de précaution qu’on brandit pour un yaourt.
Voilà le monde à l’envers. Ce que nous hésitons à imposer aux pires d’entre nous au nom de la dignité humaine, nous l’administrons à nos enfants au nom d’une mode. La même molécule, deux poids, deux mesures, et la balance penche du mauvais côté.
Que l’on me comprenne bien : je n’écris pas que la castration chimique des criminels serait la bonne réponse. J’écris l’inverse, que c’est un faux débat agité pour ne pas affronter le vrai. Et je note que la France n’est pas seule à ouvrir les yeux sur le second tableau. Une proposition de loi sénatoriale de mai 2024 a visé à interdire la prescription de bloqueurs de puberté aux mineurs dans la prise en charge de la dysphorie de genre, l’Académie nationale de médecine ayant dès février 2022 appelé à la prudence. Le Royaume-Uni, la Suède, la Finlande ont déjà reculé. Quand des pays que rien ne suspectera de réaction freinent, c’est que le doute est sérieux.
Ce que méritait Lyhanna
Reste la vraie question, celle qui dérange parce qu’elle n’offre aucun slogan. Qu’est-ce qui aurait protégé Lyhanna ? Pas la castration chimique d’un homme qui n’avait jamais été jugé. Le suspect était déjà connu, fiché, visé par des signalements et des plaintes, dont une plainte pour viol sur mineure restée sans traitement au moment des faits. Le garde des Sceaux lui-même a reconnu publiquement la défaillance de l’institution. La France avait d’ailleurs été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en avril 2025 pour ses manquements dans le traitement des viols sur mineurs.
Le trou par lequel cette enfant est passée n’était pas l’absence d’un produit hormonal. C’était l’absence d’une plainte traitée, d’une enquête menée, d’un homme dangereux écarté à temps. La castration chimique obligatoire, c’est la promesse facile qu’on fait à l’opinion pour ne pas avoir à payer le prix difficile : des magistrats, des enquêteurs, des moyens, une chaîne pénale qui ne classe pas une plainte pour viol sur enfant comme on range un dossier de stationnement.
Alors oui, parlons de molécules. Mais commençons par celles qu’on injecte déjà à des enfants en bonne santé pendant qu’on hésite tant pour les criminels. Et surtout, cessons de croire qu’une seringue nous dispensera de faire fonctionner une justice. Lyhanna Rameau Bernard méritait une République qui la protège avant le drame, pas une République qui se venge après. Le reste n’est que du bruit pour couvrir le silence d’un système qui n’a pas su l’entendre.