Rapport Alloncle : Comment Sébastien Lecornu a lu 400 pages en deux heures (ou pas)
Soyons honnête d’entrée : comme 99 % des gens qui en parleront aujourd’hui à la télé, à la radio et dans la presse, je n’ai pas lu les près de quatre cents pages du rapport Alloncle (cinq cent cinquante-et-une avec les annexes, pour être précis). Et je ne les lirai pas. Point.
En revanche, j’ai passé pas mal d’heures, ces derniers mois, à regarder les retransmissions des auditions de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public. Sur la chaîne YouTube de l’Assemblée nationale, en direct, sans montage. Et là, franchement, j’ai été passablement diverti. Hélas. Quelle déliquescence. Patrons de chaînes incapables de justifier les notes de frais, dirigeants assermentés qui se contredisent en direct, présidents de groupes qui découvrent leur propre budget en séance. Le spectacle.
Mais venons-en au fait. Le rapport est sorti ce matin. À 8h56, soit quelques heures plus tard, le Premier ministre Sébastien Lecornu publiait sur X un tweet en réaction. Et c’est précisément ce tweet qui m’intéresse. Parce qu’il est, dans son genre, un petit chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre de communication politique vidée de toute substance.
Et pour cause : personne, absolument personne, n’a lu un pavé de cette taille en deux heures. Lecornu non plus. Le tweet n’est donc pas une réaction. C’est une riposte préfabriquée, calibrée à partir des fuites des dernières semaines, expédiée dès la publication officielle pour occuper le terrain médiatique avant que quiconque ait eu le temps d’ouvrir le PDF. Voilà ce qu’on appelle, en macronie, « prendre acte ».
Le rapport Alloncle en trois chiffres
Pour ceux qui découvrent le sujet en cliquant sur cet article, résumons brutalement.
Quatre milliards d’euros par an. C’est, en gros, ce que coûte l’audiovisuel public au contribuable français. France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, Arte, l’INA. Quatre milliards.
Un milliard d’euros d’économies par an. C’est ce que propose le rapport Alloncle, soit environ 25 % du budget actuel, via des fusions de chaînes, des suppressions, et un recentrage sur les missions essentielles de service public. Le Figaro en avait dévoilé les grandes lignes ces dernières semaines, synthèse également disponible chez Public Sénat — pour autant que la commission ait pu travailler, ce qui n’allait pas de soi au regard des manœuvres procédurales tentées au mois d’avril pour étouffer la transparence des travaux.
Douze voix contre dix. C’est le résultat du vote d’adoption du rapport par la commission. Adopté à l’arraché, dans une ambiance houleuse, à coups d’accusations croisées de chasse aux sorcières d’un côté, d’obstruction de l’autre. Ce détail compte : un rapport adopté de justesse est mécaniquement plus facile à délégitimer. Et c’est exactement ce qui commence ce matin.
Voilà. Si vous voulez davantage, lisez Le Figaro, lisez LCP, lisez Public Sénat. Ou lisez le rapport, pour ceux qui ont du temps.
Décortiquons le tweet, phrase par phrase
Le tweet de Lecornu est long. Très long. Il faut le lire deux fois pour réaliser qu’il ne dit absolument rien. Permettez-moi de le passer au tamis.
« Le Gouvernement prend acte du rapport. » Traduction : nous l’avons reçu. Nous l’avons posé sur le bureau. Nous le regardons d’un œil distrait. C’est tout ce qui était stipulé dans la fiche de poste.
« Le Parlement est dans son rôle de contrôle. Mais les polémiques ne font pas une politique publique. » Le célèbre « mais » macroniste. La main droite félicite le Parlement, la main gauche le disqualifie en assimilant son travail d’enquête à de la « polémique ». Pratique : ça permet d’évacuer six mois d’auditions assermentées sous la qualification de bruit médiatique.
« Sur la gestion financière, le travail est engagé depuis l’automne dernier. » Sous-entendu : le rapport est inutile, on s’en occupait déjà. Il y a, dans cette phrase, le réflexe pavlovien de toute caste menacée : circulez, il n’y a rien à voir, nous étions déjà sur le dossier. Si c’est vrai, on aimerait voir les résultats. Si c’est faux, c’est encore mieux.
« Il s’appuie sur des bases solides et objectives, notamment le rapport de la Cour des comptes. » Convoquons la Cour des comptes pour neutraliser la commission d’enquête. C’est-à-dire opposer un rapport (calme, technocratique, peu lu) à un autre rapport (politique, médiatisé, lu encore moins). Manœuvre standard.
« Il faut maintenant bâtir un cadre pluriannuel exigeant. » Pluriannuel. Voilà le mot magique. Quand un politique vous parle de « cadre pluriannuel », il vous dit qu’il ne fera rien à court terme. Six mois, un an, deux ans : on verra. La présidentielle est dans dix-huit mois. Faites le calcul.
« La ministre @catherinepegard a déjà engagé le travail de suivi. » Petite parenthèse sur Catherine Pégard. Ministre de la Culture depuis le 26 février 2026 seulement, après la démission de Rachida Dati partie en campagne pour Paris. Avant ça : journaliste politique au Point, conseillère Sarkozy à l’Élysée, présidente du château de Versailles pendant douze ans, brève escale en Arabie saoudite à AlUla. Le casting parfait. Une ministre nommée il y a deux mois pour piloter un dossier dont chacun comprend qu’il n’aboutira à rien avant la présidentielle.
« Sur la neutralité, l’exigence est totale. Elle doit être garantie par l’autorité indépendante compétente, l’ARCOM. » Sous-traitance. La question de la neutralité de l’audiovisuel public — c’est-à-dire du fait que France Télévisions et Radio France auraient un biais politique massif, ce que des heures d’auditions ont laissé entrevoir — est confiée à l’ARCOM. C’est-à-dire à une autorité administrative dont les membres sont nommés par les mêmes pouvoirs publics qu’elle est censée surveiller. Génial.
« Mais disons-le clairement : ce rapport passe malheureusement à côté de l’essentiel. C’est une occasion manquée. » L’aplomb. Le Premier ministre, qui n’a manifestement pas eu le temps matériel d’en parcourir le sommaire, juge en revanche qu’il passe à côté de l’essentiel. Sur quelle base ? Quels passages ? Il ne le dit pas, et pour cause. Cette phrase est l’aveu en creux que le tweet a été préparé avant la publication.
« Car la seule vraie question est celle de la vision pour l’avenir. Dans dix ou quinze ans, à quoi doit servir l’audiovisuel public ? » Voilà la diversion centrale. Quand on ne veut pas répondre aux questions concrètes du présent — combien ça coûte, qui touche quoi, qui décide de la ligne éditoriale, faut-il fusionner France 3 et France Bleu — on convoque « la grande vision à dix ou quinze ans ». À cet horizon, Lecornu ne sera plus Premier ministre, Macron ne sera plus président, et personne ne se souviendra de ce tweet.
« Ni démantèlement, ni immobilisme. » L’acmé du « en même temps ». On ne démantèle pas, on ne touche à rien non plus. Donc on fait quoi ? Du « cadre pluriannuel exigeant », évidemment.
Ce que ce tweet trahit du macronisme finissant
Au-delà du décorticage, il faut prendre un peu de hauteur. Ce tweet n’est pas un raté isolé. C’est l’expression mature d’une grammaire politique : celle du macronisme tel qu’il se pratique depuis bientôt neuf ans. On peut en isoler trois tics, tous présents dans le tweet.
Premier tic : la fuite vers la « vision ». Dès qu’une question concrète et désagréable se pose, on monte d’un cran d’abstraction. La gestion financière de France Télévisions devient « la place de l’audiovisuel public face aux plateformes mondiales et à la fragmentation des usages ». On passe du palpable au philosophique en un paragraphe. Et tout le monde s’épuise à courir après le concept pendant que les budgets continuent de partir.
Deuxième tic : la sous-traitance aux autorités indépendantes. L’ARCOM pour la neutralité, la Cour des comptes pour la gestion, la HATVP pour la transparence, le Conseil constitutionnel pour le reste. Le pouvoir politique se déleste de toute responsabilité tranchée en distribuant les dossiers à des autorités administratives qu’il a lui-même peuplées. Au final, personne ne décide, donc rien ne change.
Troisième tic : la neutralisation par récupération. Lecornu ne s’oppose pas frontalement à Alloncle. Il ne dit pas « le rapport est mauvais ». Il dit « le rapport ne va pas assez loin sur la vraie question ». C’est plus subtil. C’est le ralliement en façade qui désarme la critique. Évidemment qu’il faut réformer, mais pas comme ça, mais avec une vision. Et on revient au tic numéro un.
Ce qu’on aurait aimé entendre (et qu’on n’entendra pas)
Plutôt que de conclure sur des grandes phrases sur « l’avenir de l’audiovisuel public à l’ère Netflix », que tout le monde a déjà lues mille fois, je préfère lister quelques questions précises que Lecornu aurait pu poser ce matin et n’a pas posées.
- Combien de chaînes le service public doit-il maintenir, exactement ? France 2, France 3, France 4, France 5, France Info, plus les déclinaisons régionales : faut-il vraiment tout cela ?
- Quelle est la position du gouvernement sur la fusion France Télévisions / Radio France, régulièrement évoquée et jamais tranchée ?
- Quel mode de financement après la suppression de la redevance audiovisuelle ? Le budget de l’État ad vitam, donc l’arbitraire annuel, ou un mécanisme affecté ?
- Combien de plans de départs volontaires ont été engagés ces cinq dernières années, et avec quels résultats financiers réels ?
- Quels biais éditoriaux le gouvernement reconnaît-il, ou conteste-t-il, dans le travail de la commission d’enquête ?
Aucune de ces questions n’apparaît dans le tweet. À leur place, on a « vision », « cadre pluriannuel », « ARCOM » et « souveraineté culturelle ». C’est-à-dire rien.
On savait déjà que ça finirait comme ça
Je m’interrogeais en décembre dernier, à propos justement de la commission Alloncle, sur l’utilité réelle de ces commissions d’enquête parlementaires en France. Mon hypothèse, à l’époque, était simple : elles servent à enterrer les scandales en donnant l’illusion de les déterrer. Le travail d’Alloncle, alors en cours, semblait pouvoir faire exception. Cinq mois plus tard, le rapport est sorti, et on a déjà la réponse de l’exécutif.
C’est un tweet.
Un tweet préparé à l’avance, publié à 8H56 par un Premier ministre qui n’a pas lu le rapport, et dont la fonction politique est limpide : occuper le terrain médiatique pour transformer un travail parlementaire de six mois en bruit de fond, en attendant que la présidentielle balaie tout ça.
Je ne sais pas, finalement, ce qui m’a le plus diverti : les auditions sur YouTube, avec leurs patrons de chaînes qui découvrent leur propre budget en direct, ou ce tweet de ce matin. Dans les deux cas, le spectacle est le même : une caste qui se regarde le nombril pendant que quatre milliards d’euros de redevance partent en fumée. Et le gouvernement nous répond : « bâtissons un cadre pluriannuel exigeant ». On sait déjà comment ça finit.