Fabien Mandon, général de cour d’un président pyromane
Il est des phrases qui marquent la fin de l’insouciance et le début d’une ère de fer. Lorsque le général Fabien Mandon explique aux maires de France qu’il faut avoir la « force d’âme » d’accepter de « perdre nos enfants », il ne fait pas seulement de la stratégie. Il jette un pavé dans la mare de nos renoncements.
Dans mon précédent article, Ukraine. Corruption, Rafale fantômes et chute de Pokrovsk : anatomie d’un désastre annoncé, je décrivais comment l’effondrement du front ukrainien et la corruption endémique à Kiev avaient brisé les illusions occidentales. Aujourd’hui, la guerre change de visage. Elle n’est plus ce conflit lointain ; elle devient une menace intime, brandie par le pouvoir français contre sa propre population.
Ce discours est d’une violence inouïe. Nous allons le décortiquer, car si le diagnostic posé est d’une lucidité glaciale, le contexte politique dans lequel il est prononcé rend l’injonction au sacrifice moralement insoutenable.
Le messager : un général de cour au service d’un pouvoir disqualifié
Le choc provient d’abord de la fonction de l’homme qui parle. Fabien Mandon n’est pas un officier lambda. Chef d’État-Major des Armées (CEMA) depuis le 1er septembre 2025, c’est-à-dire le patron opérationnel de toutes les forces françaises, il a accédé à ce poste suprême après avoir été le chef de l’état-major particulier du Président de mai 2023 à août 2025.
Ce parcours n’est pas anodin. Le général Mandon a passé huit ans à suivre les dossiers politico-militaires, transitant par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), puis par les cabinets successifs des ministres des Armées Florence Parly et Sébastien Lecornu, avant de devenir le plus proche conseiller militaire d’Emmanuel Macron. Ce cursus signale un homme qui a démontré sa pleine compatibilité avec le régime en place, un « général de cour », pour reprendre une expression qui fleurait bon l’Ancien Régime.
En venant expliquer aux maires, le 18 novembre 2025 lors du congrès de l’AMF, la nécessité d’accepter le deuil et la ruine économique, ce militaire agit moins en soldat qu’en politicien de carrière en service commandé. Il met son grade, ses étoiles et le prestige de l’institution dans la main fébrile d’un Emmanuel Macron politiquement mort. Un président qui, après avoir fracturé la société française et l’avoir désarmée moralement, cherche dans la dramatisation martiale un ultime sursis pour épater les cercles européens.
Un président en fin de règne n’est plus que l’ombre de lui-même. Et le général Mandon, en acceptant ce rôle de messager d’une mauvaise nouvelle politique, prend le risque de compromettre durablement la crédibilité de l’institution militaire elle-même.
Le message : le diagnostic froid sur le basculement du monde
Et pourtant, il faut faire taire l’indignation contre le messager pour écouter l’analyse. Car le vacarme de ceux qui ne s’intéressent au sujet que lorsque cela fait le buzz empêche de saisir la réalité des faits exposés par le CEMA et d’autres professionnels du renseignement.
La fin du parapluie américain
Le général Mandon l’affirme : les États-Unis quittent l’Europe. Non par caprice, mais par nécessité vitale. La priorité américaine est l’Asie. Washington craint, selon les estimations convergentes du Pentagone et des services de renseignement, une invasion de Taïwan par Pékin dès 2027.
Cette échéance n’est pas le fruit d’un délire stratégique. Dès mars 2021, l’amiral Philip Davidson, alors commandant des forces américaines dans le Pacifique, avait prévenu le Congrès que la Chine pourrait tenter de prendre le contrôle de Taïwan d’ici 2027, ce qui a donné naissance à ce qu’on appelle désormais la « Fenêtre Davidson ». Xi Jinping a fixé 2027 comme l’année où l’Armée populaire de libération devait devenir une force « moderne », marquant ainsi le centenaire de sa fondation.
En mars 2025, le ministère de la Défense taïwanais a officiellement identifié 2027 comme année présentant un risque élevé d’invasion. Cette menace n’est pas théorique : l’amiral Samuel Paparo, commandant des forces américaines du Pacifique, a déclaré en février 2025 que les manœuvres de la marine chinoise autour de Taïwan ne relevaient plus d’exercices, mais de répétitions « en vue de l’unification forcée de Taïwan avec le continent ».
Le secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth a confirmé en mai 2025 : « Toute tentative de la Chine communiste de conquérir Taïwan par la force aurait des conséquences dévastatrices pour l’Indo-Pacifique et le monde. La menace que représente la Chine est réelle. Et elle pourrait être imminente. »
Ce pivot américain vers l’Asie n’est pas une nouveauté (il remonte à l’administration Obama) mais il prend aujourd’hui une acuité dramatique. Un mémo interne du Pentagone diffusé en mars 2025 indique sans équivoque que la priorité absolue du département de la Défense est de « dissuader la prise de Taïwan par la Chine ». Le document définit la Chine comme « l’unique menace du département » et précise : « Le refus d’une prise de Taïwan par la Chine (tout en défendant la patrie américaine) est le seul scénario du département. »
Ce recentrage stratégique signifie que l’Europe devra assumer seule sa défense face à la Russie. Comme l’ont écrit Pierre Haroche et Camille Brugier dans une note pour le Groupe d’études géopolitiques : « À partir de 2027, l’hypothèse d’une invasion chinoise de Taïwan deviendra crédible et les États-Unis devront recentrer leur attention et leurs ressources sur l’effort de dissuasion à l’égard de la Chine en Asie de l’Est. »
Le risque d’un « après » Ukraine
L’Europe a fait de l’Ukraine un État tampon, lui livrant des « miettes d’armement » au départ pour occuper les Russes le temps de se réarmer. Le CEMA estime que la Russie ne s’arrêtera pas là si elle perçoit une faiblesse. Les éléments factuels plaident en ce sens :
Réarmement massif : En septembre 2024, Vladimir Poutine a décrété une augmentation des effectifs militaires russes de 180 000 hommes, portant le total à 1,5 million de soldats actifs et 2,4 millions de militaires (incluant les réservistes) à partir du 1er décembre 2024. C’est la troisième augmentation massive depuis le début du conflit, les armées russes étant passées de 1 million d’hommes en janvier 2022 à 1,5 million fin 2024. Avec cette montée en puissance, la Russie dispose désormais de la deuxième force armée de la planète en termes d’effectifs, derrière la Chine et ses 2 millions d’hommes, mais devant les 1,32 million de soldats américains.
Le budget de défense russe pour 2025 a explosé de 30%, atteignant près de 119 milliards d’euros, soit plus de 6% du PIB russe, un niveau record depuis la chute de l’URSS. Au total, 40% du budget fédéral sera alloué à la Défense et à la sécurité nationale. La Russie est passée en économie de guerre totale.
Production industrielle supérieure : En juillet 2025, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a tiré la sonnette d’alarme : « La Russie produit désormais trois fois plus de munitions en trois mois que l’ensemble de l’OTAN en un an. » Selon les services de renseignement occidentaux, Moscou fabrique près de 3 millions d’obus par an, soit 250 000 par mois, un chiffre près de trois fois supérieur à la production américaine et européenne combinée, estimée à 1,2 million de munitions par an.
Cette capacité de production massive change radicalement le rapport de forces. L’Occident, qui n’est pas entré dans une économie de guerre, peine à suivre la cadence. Le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg l’a reconnu publiquement dès février 2023 : « La guerre en Ukraine consomme une énorme quantité de munitions et épuise les stocks des alliés. Le taux actuel des dépenses de l’Ukraine en munitions est plusieurs fois supérieur à notre taux de production actuel. »
Menace asymétrique : Mandon rappelle que les acquis en termes de sécurité ont été sapés en Afrique par des groupes instrumentalisés par la Russie bien avant 2022, une réalité que j’ai longuement documentée dans mes articles sur la perte d’influence française au Sahel. La guerre hybride russe (sabotages, cyber-attaques, déstabilisations) est déjà à l’œuvre en Europe, comme l’ont montré les multiples coupures de câbles sous-marins et les opérations de sabotage recensées depuis 2022.
En clair : la dissuasion par la préparation
Le général Mandon ne dit pas que Moscou veut foncer sur Paris demain. Il dit que la Russie se prépare activement à une potentielle confrontation et que sa conviction que les Européens sont trop lâches pour s’impliquer est le principal facteur de risque de guerre.
C’est là toute la logique de dissuasion : si l’Europe montre qu’elle est prête à se battre (réellement prête, pas seulement en paroles) alors le risque de guerre diminue. À l’inverse, si la Russie perçoit que l’Europe n’a ni la capacité ni la volonté de s’opposer à elle, alors l’incitation à tester cette faiblesse devient irrésistible.
Le général Thierry Burkhard, prédécesseur de Mandon, avait déjà sonné l’alarme en juillet 2025 lors d’une conférence de presse exceptionnelle, affirmant que « la Russie constituera une vraie menace avant 2030 ». Cette continuité dans l’alerte stratégique ne relève pas de la propagande va-t-en-guerre : elle traduit une évaluation professionnelle et constante de la menace par les plus hauts gradés français.
Le drame de la confiance brisée
Le drame n’est donc pas que le général Fabien Mandon se trompe. Le drame est qu’il a raison sur le danger, mais qu’il sert un pouvoir qui a organisé notre impuissance.
Le leurre de la « force d’âme »
Comment exiger du peuple la « force d’âme » et l’acceptation du sacrifice ultime, quand les élites politiques ont passé une décennie à promettre une paix éternelle, à désindustrialiser le pays et à dilapider les moyens de défense ?
Devant les maires réunis en congrès, Mandon a déclaré : « Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, parce qu’il faut dire les choses, de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production défense, si on n’est pas prêt à ça, alors on est en risque. »
Ces mots résonnent comme une trahison pour beaucoup. Pas parce qu’ils sont faux (ils sont malheureusement justes) mais parce qu’ils sont prononcés par un représentant d’un système qui a méthodiquement sapé notre capacité de résilience collective. Comment demander au peuple de consentir au sacrifice quand les mêmes qui nous gouvernent ont organisé la désindustrialisation, fragmenté le tissu social, et ridiculisé toute idée de nation ?
L’incapacité à incarner
La France est-elle prête à la guerre sous la direction d’un président qui n’a plus aucune autorité morale sur sa population ? C’est la question que beaucoup se posent, et elle n’est pas sans fondement.
Les réactions politiques aux propos de Mandon sont révélatrices. Jean-Luc Mélenchon a exprimé son « désaccord total », estimant que le chef d’état-major outrepassait ses fonctions : « Ce n’est pas à lui d’aller inviter les maires ni qui que ce soit à des préparations guerrières décidées par personne : ni le président, ni le gouvernement, ni le Parlement. » Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a qualifié l’intervention de « dangereuse » : « 51 000 monuments aux morts dans nos communes, ce n’est pas assez ? »
À droite aussi, le malaise est palpable. Le député RN Sébastien Chenu a réagi en direct sur LCI : « Je ne sais pas par qui est mandaté le chef d’état-major des armées pour tenir ce genre de propos. S’il dit ce que Macron pense, c’est grave. S’il dit ce que Macron ne pense pas, c’est grave. Il dépasse son rôle ! »
Même ceux qui soutiennent le fond du message de Mandon, comme le sénateur LR Cédric Perrin, reconnaissent le problème : « Je pense que le président de la République et le premier ministre n’ont plus la crédibilité nécessaire pour sonner l’alarme. Et le chef d’état-major des armées a la crédibilité pour porter le message. »
C’est là toute l’ambiguïté : le diagnostic de Mandon est une sonnette d’alarme indispensable ; la prescription politique, en revanche, ressemble à un chantage à la survie du régime.
Que faire ?
Nous sommes devant une impasse tragique : nous devons prendre au sérieux la menace d’un conflit, mais nous sommes contraints d’écouter, en serrant les dents, la vérité d’un général qui la met au service d’un président discrédité.
Si l’Europe veut dissuader Moscou, elle doit montrer qu’elle est prête à l’affrontement, non par goût, mais par nécessité. Cela implique :
- Un réarmement industriel massif et rapide : Nous devons passer en économie de défense partielle, augmenter drastiquement notre production de munitions et reconstituer nos stocks. Les chiffres russes sont là pour nous rappeler ce que signifie une vraie économie de guerre.
- Une réforme de la gouvernance stratégique européenne : L’Europe doit cesser de dépendre du parapluie américain et construire sa propre capacité de défense collective. 2027 doit devenir l’année de l’autonomie stratégique européenne, comme l’ont appelé de leurs vœux plusieurs think tanks.
- Une refondation de la légitimité politique : On ne peut pas demander au peuple de consentir au sacrifice sans d’abord restaurer la confiance. Cela passe par la fin de l’hypocrisie, la transparence sur les enjeux, et surtout par l’émergence d’un leadership politique qui incarne autre chose que la survie d’un système à bout de souffle.
Le temps des illusions est révolu. Nos compétiteurs nous écoutent. Nous n’avons plus le luxe de faire semblant, ni celui d’être dirigés par des somnambules. La vraie tragédie est là : nous sommes contraints d’écouter, en serrant les dents, la vérité d’un général, sachant que cette vérité est exploitée par le président le plus rejeté de l’Histoire contemporaine.
La lucidité militaire de Mandon mérite d’être entendue. Mais elle ne pourra produire ses effets que si elle est portée par un leadership politique renouvelé, capable de mobiliser le pays autour d’un projet qui dépasse la simple survie du régime en place.