Le vocal, ou l’art de me refiler ta flemme en quatre minutes
Il y a un son que j’ai appris à haïr. Ce n’est ni la perceuse du voisin un dimanche matin, ni le tintement aigu d’un mail entrant, ni même la voix synthétique du GPS qui me reprend quand je rate volontairement une sortie. Non. C’est ce petit « blop » mou, suivi d’une forme d’onde grisâtre et d’un chiffre obscène : 4:10. Quatre minutes dix. Un message vocal vient d’arriver. Et avec lui, la certitude qu’on me prend pour un répondeur sur pattes.
Je vais être clair, parce que c’est le principe d’un coup de gueule : je déteste les messages vocaux. Je déteste le procédé, je déteste l’objet, et, soyons honnêtes, je n’éprouve pas une tendresse infinie pour ceux qui m’en envoient. À force de le faire savoir, avec une constance que mon entourage qualifie poliment de « caractère » et plus crûment d’autre chose, j’ai gagné. On ne m’en envoie plus. À ma toute petite échelle, j’ai imposé ma loi, et j’en tire une satisfaction que la décence devrait m’interdire d’avouer. Je l’avoue quand même.
Une externalité négative déguisée en attention
Commençons par le coeur du dossier, parce qu’au fond ce n’est pas une question de goût mais d’économie.
Un message vocal, c’est un transfert. Pas un transfert d’information : un transfert de charge. L’expéditeur économise quelques secondes (il ne tape pas, il ne relit pas, il ne structure rien) et m’impose, à moi, le coût intégral du décodage. Sa flemme ne disparaît pas. Elle change simplement de propriétaire. Elle atterrit dans mon oreille, où elle se met à occuper un temps qui m’appartenait.
Faisons le calcul, puisque j’aime ça. Taper « On se voit jeudi 19h au lieu de mercredi, ça t’arrange ? » prend une vingtaine de secondes, montre en main. Le dire à voix haute, avec les « alors voilà », les « en fait », les « attends je sais plus », les raclements de gorge et la respiration de coureur de fond, prend deux à trois minutes. Et moi je dois écouter les trois minutes pour extraire les vingt secondes utiles. L’opération entière a coûté plus cher à tout le monde, et la facture m’a été refilée. C’est la définition même d’une externalité négative : un bénéfice privé minuscule payé par un coût collectif disproportionné. Le vocal, c’est le diesel des conversations.
On me répondra que c’est plus « chaleureux », plus « humain ». Permettez-moi de tousser. Ce qui est chaleureux, c’est un appel, où l’on est deux, présents en même temps, à se répondre. Ce qui est efficace, c’est un texte, que je lis quand je veux et auquel je réponds avec précision. Le vocal n’est ni l’un ni l’autre. C’est un bâtard.
Le bâtard parfait : ni la courtoisie de l’appel, ni la précision de l’écrit
Réfléchissez deux secondes à ce que prétend être un message vocal. Il emprunte à l’appel téléphonique son intimité supposée, sa spontanéité, sa voix. Mais il se débarrasse de la seule chose qui rendait l’appel acceptable : la synchronie. Quand tu m’appelles, on est deux à donner de notre temps au même instant, à parts égales. C’est un contrat équilibré. Le vocal, lui, garde l’imposition de l’appel et jette par-dessus bord sa réciprocité. Tu parles seul, à ton rythme, dans ta cuisine, pendant que moi je devrai t’écouter seul, plus tard, en différé, sans pouvoir t’interrompre pour te dire « abrège ».
Et côté écrit ? Le texte a une vertu cardinale que le vocal piétine : il est consultable. Je peux le scanner d’un coup d’oeil, sauter le préambule, relire la date que j’ai mal mémorisée, faire un Ctrl+F sur un mot-clé. Le texte est de l’accès aléatoire. Le vocal est du streaming sans barre de progression utilisable, sans index, sans table des matières. Pour retrouver l’unique information qui m’intéresse à la fin du message, je dois me retaper le début. C’est une régression technique vertigineuse : nous avons inventé l’écriture il y a cinq mille ans précisément pour ne plus dépendre de la mémoire et du flux oral, et voilà qu’on nous réexpédie joyeusement avant Sumer, mais avec une coche bleue.
Le vocal cumule donc les défauts des deux mondes et n’en garde aucune qualité. C’est un exploit d’ingénierie sociale à l’envers, le genre de chose qu’on n’obtient pas par accident mais par un véritable talent pour le pire.
Le crime de forme : le grand n’importe quoi haletant
Parce qu’il faut parler de la forme. Les rares fois où j’ai cédé, où j’ai posé le doigt sur ce maudit triangle de lecture, j’ai reçu quoi ? Un monologue.
Pas un discours. Un monologue. Sans plan, sans cap, sans virgule mentale. L’expéditeur découvre sa propre pensée en parlant, en direct, et il m’invite généreusement à assister au spectacle de cette découverte. « Alors euh… voilà, je t’appelle, enfin je t’envoie un vocal parce que… attends… non en fait c’est pas ça… bon alors reprenons. » Des interjections. Des silences pleins de souffle. Des onomatopées. Des phrases qui démarrent, se ravisent, font demi-tour, repartent. Une syntaxe en accordéon. Le tout livré sur un rythme saccadé, ponctué de respirations qui laissent croire que la personne court un marathon en m’enregistrant.
Ajoutez à cela le décor, car le vocal n’est presque jamais enregistré dans des conditions décentes. Il arrive d’une rue venteuse, d’un trottoir longé par un scooter, d’une salle de bains qui résonne comme une cathédrale, d’un rayon de supermarché bercé par une annonce promotionnelle, ou d’une voiture où le bruit de roulement noie une voix sur deux. À la bouillie syntaxique s’ajoute donc une bouillie sonore : écho, larsen, souffle dans le micro, conversations parasites en arrière-plan, klaxons. Je ne reçois pas un message, je reçois une prise de son de terrain. Et c’est encore à moi de débruiter tout ça mentalement, de tendre l’oreille, de remonter le volume puis de le baisser en catastrophe quand l’expéditeur passe sans transition du murmure au cri. On ne m’épargne décidément rien.
L’écrit impose une discipline minimale. Pour écrire une phrase, il faut, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, savoir où on va. Cette micro-taxe cognitive, ce petit effort de structuration, c’est exactement ce que le vocal supprime côté émetteur pour me le refourguer côté récepteur. C’est à moi de faire le tri, le montage, le résumé. C’est à moi de transformer ce magma en information. On m’a délégué le travail éditorial sans me demander mon avis et, accessoirement, sans me payer.
Le pire, c’est l’illusion d’authenticité qu’on accole à ce désordre. Comme si le brouillon valait mieux que le propre. Comme si l’absence d’effort était une preuve de sincérité. Non. L’absence d’effort est une preuve d’absence d’effort. La sincérité, c’est de prendre trente secondes pour formuler une pensée claire à l’attention de quelqu’un qu’on respecte.
Mon conduit auditif n’est pas un domaine public
Maintenant, le fond du fond. La raison viscérale.
Mon oreille m’appartient. Mon conduit auditif est un territoire, et c’est un territoire souverain. Ce qui y entre, je le choisis. En ce moment précis, pendant qu’un message vocal de quatre minutes dix attend que je daigne le servir, mon oreille est déjà occupée. Elle écoute un disque que j’ai sélectionné. Ou la bande-son d’un film que je regarde. Ou le silence, qui est un programme à part entière et un luxe rare. Je ne passe pas ma journée en salle d’attente acoustique, l’index suspendu au-dessus de l’écran, guettant le bon vouloir vocal de mes contemporains.
Or le message vocal procède exactement comme une expropriation. Il considère mon attention auditive comme une ressource commune, un bien sans maître dans lequel chacun peut venir puiser pour se simplifier la vie. C’est une mentalité d’open space appliquée à mon canal le plus intime. On ne demande pas si la place est libre, on s’installe, on déballe son déjeuner sonore et on suppose que je vais tout ranger derrière.
Je suis, par tempérament et par conviction, attaché à l’idée qu’on est maître chez soi. Mon temps, mes outils, mes données, mon attention : je n’aime pas qu’on en dispose à ma place au nom de la commodité d’autrui. Le vocal, c’est le petit colonialisme du quotidien. Une annexion polie, souriante, « pour aller plus vite », qui ne va plus vite que pour celui qui annexe. Et comme tout colonisateur, il s’étonne sincèrement qu’on résiste.
Alors je résiste. Voilà tout.
Le connard assumé, et fier de l’être
J’entends d’ici le procès. Je serais rigide, asocial, un brin tyrannique. Un connard, pour reprendre le diagnostic affectueux de mes proches. Je plaide coupable, et je vais même plus loin : ce n’est pas un défaut, c’est une méthode.
Parce que la commodité a ceci de redoutable qu’elle s’impose par défaut, par lâcheté collective, par « bah tout le monde fait ça ». Personne ne décide jamais d’adopter le vocal. Ça arrive, comme une marée, et un beau jour on constate que c’est devenu la norme et qu’il faut désormais justifier le fait de ne pas en envoyer. Le rapport de force s’est inversé sans qu’aucune décision n’ait été prise. C’est exactement le mécanisme par lequel toutes les mauvaises habitudes numériques se sont installées : le bandeau cookies, la newsletter qu’on n’a pas demandée, le QR code à la place du menu, l’application obligatoire pour payer son parking. On ne nous a jamais consultés. On a juste cessé de pouvoir dire non.
Dire non, donc, est un acte. Petit, dérisoire, à l’échelle de ma seule messagerie. Mais réel. J’ai posé une frontière, je l’ai tenue, et au bout d’un certain temps mon entourage a intégré la règle : Paul, c’est par écrit, ou pas du tout. Le coût social a été réel, je ne le cache pas. On passe pour un original, parfois pour un pénible. Mais le bénéfice est total : on ne me refile plus la flemme des autres. Mon oreille a retrouvé sa souveraineté. Et il s’avère que les conversations, débarrassées du gras vocal, sont devenues plus claires, plus rapides, plus respectueuses. Comme quoi la rigidité d’un seul peut rendre service à tous.
Verdict
Reste la question que je me pose à chaque « blop » : le message vocal est-il la pire invention depuis quoi, exactement ?
J’ai longtemps hésité. Depuis le réveil de smartphone qui sonne enseveli sous quarante notifications ? Depuis le haut-parleur en mode mains libres dégainé dans le train ? Depuis l’imprimante qui détecte une cartouche vide précisément le jour où on est pressé ? Tous d’excellents candidats, j’en conviens.
Mais en réalité la comparaison est piégée, parce qu’aucun de ces objets ne touche à l’essentiel. Le vrai problème du vocal n’est pas technique, il est moral. Ce n’est pas la pire invention depuis tel ou tel gadget. C’est la pire invention depuis le jour où nous avons collectivement décidé que notre temps valait moins cher que celui de l’expéditeur. Où la flemme d’écrire est devenue un droit, et l’effort d’écouter, un devoir.
Voilà ce que je refuse. Pas la technologie : l’inversion des charges. Pas la voix : le mépris poli qui se cache derrière.
Alors écris-moi. Deux lignes. Une date, une question, une nouvelle. Je te lirai attentivement, je te répondrai précisément, et je te promets une chose en retour : je ne t’enverrai jamais, au grand jamais, quatre minutes dix de moi en train de réfléchir à voix haute.
C’est, je crois, la plus belle preuve de respect que je puisse t’offrir.