Cimetière de Saint-Marcellin : la « végétalisation » signifie qu’on ne désherbe plus

Au printemps, une affiche soignée a circulé dans Saint-Marcellin. On y célébrait le cimetière communal comme un patrimoine à visiter, avec parcours guidé et thème poétique sur les passions des défunts, dans le cadre du « Printemps des cimetières », ce rendez-vous national de découverte du patrimoine funéraire. L’intention est louable, et un cimetière est en effet un livre d’histoire locale à ciel ouvert. Le problème, c’est que pendant qu’on invite les vivants à venir admirer ce patrimoine, les familles qui s’y rendent le reste de l’année y trouvent des allées envahies, des tombes que la friche recouvre et un entretien parti, pour reprendre le mot d’un riverain, complètement à vau-l’eau. Entre la plaquette et le sol, il y a un gouffre. Et ce gouffre, on a trouvé un mot très vert pour le combler : la « végétalisation ».

Un mot vert posé sur une contrainte subie

Reprenons depuis le début, car il y a une mécanique réglementaire derrière tout cela, et elle mérite d’être comprise plutôt que caricaturée. Depuis la loi dite Labbé, votée en 2014 et appliquée à la plupart des espaces publics depuis le 1er janvier 2017, les collectivités n’ont plus le droit d’utiliser les produits phytosanitaires de synthèse pour entretenir leurs espaces verts et leur voirie. Un arrêté du 15 janvier 2021 a étendu cette interdiction aux cimetières, avec une entrée en vigueur au 1er juillet 2022. Détail savoureux : les cimetières avaient justement été épargnés au départ, pour des raisons d’acceptabilité sociale, parce que tout le monde pressentait que des tombes envahies par les herbes seraient mal vécues par les familles. On avait raison de le pressentir.

Voilà donc le décor. À partir de l’été 2022, plus de désherbant chimique dans le cimetière. Et là, une commune n’a que trois options. La première, c’est le désherbage manuel ou thermique, sérieux et coûteux, qui représente des dizaines de passages par an et dont la charge peut littéralement doubler en temps et en budget. La deuxième, c’est l’engazonnement maîtrisé, qui demande tout de même quatre à six tontes annuelles et un minimum de conception. La troisième, c’est la solution de facilité : laisser pousser, ne plus rien faire, et appeler ça « végétalisation » ou « gestion différenciée ». Les deux premières sont des politiques. La troisième est un abandon, simplement maquillé en vertu.

On notera que Saint-Marcellin n’a pas attendu l’obligation pour communiquer sur le verdissement de son cimetière. Dès le 16 octobre 2021, Le Dauphiné Libéré titrait que « le cimetière de Saint-Marcellin se met au vert », à l’occasion de travaux d’enrobé et de végétalisation des allées, soit près d’un an avant l’entrée en vigueur de l’interdiction. Le vernis a donc été posé avant la contrainte. C’est l’aveu parfait : on a senti venir le tournant, et on l’a habillé en initiative volontaire plutôt que de l’assumer comme un casse-tête d’entretien.

Le retournement : la vraie végétalisation, c’est l’inverse de la friche

C’est ici que l’élément de langage se retourne contre ceux qui l’emploient, et de la manière la plus cruelle. Car « végétaliser » un cimetière, dans le vocabulaire technique, ne veut pas dire laisser la nature reprendre ses droits. Cela veut dire installer un couvert végétal choisi, des vivaces couvre-sol, un gazon entretenu, conçus pour occuper le terrain et empêcher les indésirables de s’y installer. La végétalisation digne de ce nom est un travail, pas une démission.

Et la démonstration la plus éclatante de ce détournement, on la doit à un riverain qui, photos à l’appui, a rappelé à la mairie une obligation que beaucoup ignorent. Le décret n° 2017-645 du 26 avril 2017 classe l’ambroisie parmi les espèces végétales nuisibles à la santé humaine, et il rend sa destruction obligatoire sur tout le territoire, pour toute personne physique ou morale. L’Isère se trouve au cœur de la région la plus touchée de France, et des arrêtés préfectoraux imposent aux gestionnaires de domaines publics d’empêcher la floraison de l’ambroisie sur leurs terrains, l’élimination devant intervenir avant le mois d’août, c’est-à-dire avant la pollinisation. La mairie, gestionnaire du cimetière, est donc tenue par une obligation de salubrité publique. Le citoyen qui la lui rappelle n’est pas un grincheux : il a juridiquement raison.

Or que dit le calendrier officiel de lutte contre cette plante ? Il range « végétaliser les espaces pour concurrencer l’ambroisie » parmi les mesures de prévention recommandées dès le mois de juin. Autrement dit, la végétalisation véritable, le couvert maîtrisé, est une arme sanitaire reconnue contre le pollen le plus allergisant qui soit. Ce que montrent les photos du cimetière de Saint-Marcellin, c’est exactement le contraire : une friche laissée libre, soit le terrain de prédilection de l’ambroisie. La commune ne se contente donc pas d’habiller l’abandon d’un joli mot. Elle invoque une notion qui, correctement appliquée, protégerait la santé des riverains, tout en produisant sur le terrain la situation que cette notion est précisément censée combattre. Le mot dit « écologie ». Le sol, lui, dit « rupture d’une obligation légale ». On ne saurait rêver d’un écart plus net entre le discours et la réalité.

Quand la pression citoyenne remplace l’entretien

Il y a un autre enseignement dans cette affaire, et il en dit long sur la méthode. Des riverains rapportent que, le lendemain même d’une publication dénonçant l’état du cimetière, les services municipaux étaient soudain sur place. Comme par hasard, écrivait l’un d’eux. Cette coïncidence est tout sauf anodine. Elle signifie que ce n’est pas l’entretien régulier, programmé, budgété, qui déclenche l’action, mais l’exposition publique. Gardons-nous toutefois de prêter une intention cynique à chaque agent ou à chaque élu, car le problème est moins moral que structurel. Faute de planning d’entretien solide et d’effectifs suffisants, ce sont les réseaux sociaux qui finissent par faire office de thermomètre d’urgence pour des services techniques en flux tendu. Tant qu’on se tait, la friche prospère ; dès qu’une photo circule, une équipe apparaît. C’est le degré zéro de la politique d’entretien : non plus un service public assuré en continu, mais une succession de rustines posées au gré des coups de chaud médiatiques.

Et l’on touche là au point le plus douloureux. Un cimetière n’est pas un rond-point ni un talus de bord de route. C’est un lieu de deuil, le dernier endroit où l’on vient se recueillir devant ceux qu’on a perdus. Trouver la tombe d’un parent sous les ronces, devoir arracher soi-même les herbes folles avant de pouvoir y déposer une fleur, c’est une violence silencieuse infligée à des gens déjà éprouvés. Les sources techniques le disent sans détour : la végétation spontanée dans un cimetière est perçue comme une négligence par les familles. Sur un lieu de mémoire, le « vernis vert » ne devient pas seulement malhonnête. Il devient indécent.

Soyons justes, et c’est ce qui rend la charge implacable

Il faut ici poser une concession, et la poser franchement, faute de quoi cette tribune ne vaudrait rien. Le zéro phyto est une bonne politique. Renoncer aux herbicides de synthèse protège la qualité de l’eau, la santé des agents communaux qui les manipulaient en quantité parfois industrielle, et la biodiversité ordinaire de nos villes. Ce n’est pas une lubie technocratique, c’est une avancée sanitaire réelle. Mieux : la végétalisation bien conduite, une fois l’investissement initial passé, réduit l’entretien à long terme et peut coûter moins cher qu’un désherbage permanent. Les guides techniques destinés aux cimetières le martèlent : couvre-sol, gazon adapté et vivaces demandent une mise de fonds de départ, mais étouffent ensuite durablement les indésirables. Et la preuve que cette transition est faisable, c’est que beaucoup l’ont réussie. Dès 2024, près de huit communes françaises sur dix avaient végétalisé au moins une partie de leurs espaces funéraires, et nombre d’entre elles l’ont fait proprement, avec un résultat digne et entretenu. Le procès qu’on instruit ici n’est donc pas celui de l’écologie, ni celui d’une obligation impossible à tenir. C’est celui d’une exécution ratée. Ce n’est pas davantage le procès d’une commune isolée, car des centaines de municipalités françaises affrontent la même équation depuis 2022, à ceci près que beaucoup, elles, ont mis les moyens là où Saint-Marcellin a mis les mots.

Le procès, c’est celui du mot employé pour ne pas dire la vérité. Et la vérité est simple : on a supprimé l’outil ancien sans financer sérieusement son remplacement. On a retiré le désherbant chimique, qui était commode, sans embaucher, former et équiper pour les dizaines de passages manuels que le terrain exige désormais. Et pour masquer ce sous-investissement, on a sorti du chapeau un vocabulaire flatteur. « Se mettre au vert », « végétaliser », « gestion différenciée » : autant de formules qui transforment une défaillance budgétaire en engagement écologique. C’est cette substitution du mot à l’acte qui est en cause, parce qu’elle ment aux administrés et qu’elle abandonne les familles.

La plaquette ou le sol, il faut choisir

Reste alors une question, et une seule. Une commune qui édite une affiche pour faire visiter son cimetière comme un joyau patrimonial peut-elle, dans le même temps, laisser ce cimetière retourner à la friche le reste de l’année ? Les deux discours ne tiennent pas ensemble. Ou bien le cimetière mérite ce soin que la plaquette lui prête, et alors on y met les moyens, on tond, on désherbe à la main, on installe le couvert maîtrisé qui ferait honneur aux défunts comme à la santé publique. Ou bien on assume que faute de moyens, on laisse faire la nature, et alors on cesse d’en vanter le patrimoine sur papier glacé.

Car il faut le dire avec gravité : un cimetière n’est pas un terrain comme un autre, c’est une terre consacrée. C’est là que reposent nos morts et nos aïeux, ceux qui nous ont précédés et à qui nous devons d’être là. Une civilisation se juge à la manière dont elle traite ses défunts, et l’entretien des tombes n’est pas une ligne budgétaire que l’on optimise : c’est un devoir de piété, le fil ténu et sacré qui relie les vivants à ceux qui les ont faits. Laisser les ronces recouvrir le nom d’un grand-père, d’une mère, d’un enfant parti trop tôt, ce n’est pas seulement négliger un sol. C’est rompre la communion des générations et oublier que ceux qui dorment là ont droit, eux aussi, au respect des vivants. Souhaiter qu’ils reposent en paix suppose au moins qu’on leur garde un lieu digne où reposer.

Le « zéro phyto » n’imposait pas l’abandon. Il imposait un choix de gestion, et donc un choix budgétaire. Saint-Marcellin a choisi le mot plutôt que l’acte, la communication plutôt que l’entretien, le vernis plutôt que le travail. Et le jour où une famille devra écarter les ronces pour lire le nom gravé sur une tombe, elle saura que ce n’est pas l’écologie qui l’a abandonnée. C’est une municipalité qui a préféré soigner son image plutôt que son cimetière.


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Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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