Le Pape a refusé la photo, puis il a pris la parole

Emmanuel Macron voulait une visite d’État, avec Garde républicaine, Légion d’honneur et quelques minutes avec le pape à Notre-Dame. Il a obtenu un voyage apostolique, un pape logé à la nonciature et, dans son propre salon, une leçon de politique comme un président français en reçoit rarement. Pas un mot plus haut que l’autre.

Le décor refusé

Il faut commencer par ce qui n’a pas eu lieu, parce que tout est là. L’Élysée avait préparé le grand jeu : accueil militaire, Grand-Croix de la Légion d’honneur, repas d’État, et surtout ce moment rêvé, quelques minutes avec le pape dans Notre-Dame, pour lui faire visiter « son » chantier. Rome a tout écarté, poliment, une ligne après l’autre.

Léon XIV a dormi et mangé à la nonciature. Il n’est pas venu célébrer la France de Macron, il est venu voir les catholiques de France. L’Élysée a parlé de « polémique inutile », et a fini par reconnaître que la rencontre avec les rebâtisseurs de Notre-Dame n’aurait pas lieu, pour « raisons d’agenda ». Un camouflet protocolaire, rien de plus. Mais rien de moins.

J’ai écrit en 2024 que Notre-Dame était le triomphe du travail et de la foi. Le Vatican vient de rappeler l’ordre des facteurs : la cathédrale est un lieu de culte avant d’être un décor de fin de quinquennat.

La courtoisie comme arme

Puis vient le discours. Et c’est là que les commentateurs pressés se trompent : ils cherchent l’insulte, il n’y en a pas. Le pape remercie le président pour Notre-Dame, salue les artisans, cite les Lumières et René Cassin. Tout est impeccable.

Mais sous la politesse, chaque paragraphe démonte une pièce du macronisme. Et il le fait devant lui, chez lui, face au corps diplomatique. On ne répond pas à un pape. On écoute et on sourit pour la photo, la seule qu’on ait finalement obtenue.

Bernanos contre « plug, baby, plug »

En février 2025, Emmanuel Macron recevait le monde entier pour son sommet sur l’IA, annonçait 109 milliards d’investissements et résumait sa vision d’un slogan d’influenceur : « plug, baby, plug ». La France devait devenir la ferme à data centers de l’Europe, avec Mistral AI en champion national et l’État comme premier client.

Dix-huit mois plus tard, dans le même palais, le pape lui répond avec un écrivain français. En note de bas de page, une référence : Bernanos, La France contre les robots, 1946. Le pape rappelle que la civilisation française avait passé des siècles à former des hommes libres et responsables, précisément pour ne pas finir dans le « Paradis des Machines ». Puis :

« Pour ne pas perdre notre humanité au milieu du “paradis de machines” qui envahissent et conditionnent notre quotidien, il est urgent de former les esprits à un discernement éthique. »

Le président de la start-up nation s’est fait rappeler l’héritage français par un Américain. Il fallait oser. Le pape a osé.

Et le jour même, à l’UNESCO, il enfonçait le clou :

« Nos efforts dans ce domaine doivent garantir que les nouvelles technologies restent au service de la personne humaine, plutôt que de devenir un instrument supplémentaire de domination et d’injustice. »

Je le dis depuis des mois sur ce blog, de l’AI Act à la responsabilité des agents : la question de l’IA n’est pas de savoir combien de gigawatts on branche, mais qui décide et au service de qui. Le pape l’a formulé en une phrase. Nos dirigeants n’y sont pas arrivés en un quinquennat.

La liste des désaccords, lue à voix haute

Après l’IA, la bioéthique. Manipulations génétiques, gestation pour autrui, achat d’organes, « offre d’une mort programmée ». Chacun, dans la salle, savait de quelle loi il était question. Le pape n’a pas eu besoin de la nommer.

Puis la laïcité : une « juste laïcité », qui n’exclut pas la religion de l’espace public, et une école catholique qui a « toute sa place ». Je défendais exactement cela hier dans ces colonnes : une laïcité qui assume la France chrétienne au lieu de la gérer comme un embarras.

Enfin la dissuasion. Le pape juge erronée la conviction que l’arme nucléaire serait un gage de sécurité. Là, je ne le suis pas : c’est la bombe qui a permis à la France de rester libre de ses choix depuis soixante ans, et c’est la même logique qui me fait défendre un futur Rafale financé par la France seule. Et je ne connais aucun pays désarmé que ses voisins aient laissé en paix par vertu.

La phrase des Bernardins, retournée

Le coup final est le plus fin. Pour conclure, le pape cite… Emmanuel Macron. Son discours de 2018 aux évêques, au Collège des Bernardins : un président qui se désintéresserait de l’Église et des catholiques « manquerait à son devoir ».

Traduction : vous avez dit que l’Église avait son mot à dire sur les affaires temporelles. Très bien. Voici notre mot. Il porte sur votre loi, votre IA et votre laïcité.

Macron voulait se servir du pape. Le pape s’est servi de Macron.

Ce qu’on m’opposera

« Un voyage apostolique n’est pas une visite d’État, il n’y a eu aucun affront. » C’est la ligne de l’Élysée, et elle est juridiquement exacte. Elle a juste un défaut : c’est l’Élysée qui a tenté d’en faire une visite d’État. On ne peut pas réclamer la Garde républicaine puis expliquer qu’on n’en voulait pas.

« Le discours était cordial. » Oui. C’est précisément ce qui le rend redoutable. Une attaque se réfute. Une leçon courtoise, prononcée chez vous, se subit.

Mon avis

Emmanuel Macron a construit sa présidence sur la mise en scène : le Louvre, Notre-Dame, les sommets, les slogans en anglais. Cette fois, il avait face à lui quelqu’un qui n’avait besoin d’aucun décor, et qui le lui a fait sentir. Le pape a refusé la photo, puis il a pris la parole. Des deux, c’est la parole qui restera.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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