Mistral AI n’a pas trahi la souveraineté : elle l’a réduite à un point d’accès européen

Après la levée de septembre, la presse a chiffré à 90 millions d’euros la valeur théorique de la participation de Cédric O dans Mistral AI, et Juan Branco s’en est emparé. On peut ne rien lui devoir et regarder le dossier en face. Mistral n’est pas le contre-modèle européen qu’on nous a présenté. C’est une entreprise liée au pouvoir : au capital, dans la négociation de sa régulation, dans la commande publique. Et depuis cet été, c’est une plateforme qui héberge les modèles des autres, y compris chinois. Ce virage est rationnel. Le discours qui l’accompagne ne l’est pas.

Ce que j’écrivais, et ce qui a changé

Je dois d’abord une explication à ceux qui me lisent. En janvier, j’ai salué l’accord-cadre signé avec le ministère des Armées comme enfin un accord patriote. En février, j’ai jugé le virage vers l’infrastructure risqué, mais malin, puis vu dans le rachat de Koyeb la confirmation de cette thèse. En mars, l’endettement de 830 millions de dollars me laissait prudemment optimiste.

Je ne renie pas ces textes. Ils jugeaient une trajectoire industrielle, et sur ce terrain je n’ai pas changé d’avis. Ce qui a changé, c’est que la trajectoire est arrivée à destination, et que la destination n’est pas celle qu’on continue de raconter.

Cédric O, du capital à l’AI Act

Avril 2023. Mistral vient d’être constituée. Cédric O, secrétaire d’État au Numérique jusqu’en 2022, entre au capital par sa société de conseil Nopeunteo : 17 610 actions à un centime, soit 176,10 euros. Le 8 septembre 2026, une levée de 3 milliards d’euros emmenée par Samsung valorise Mistral 21,3 milliards, d’où les 90 millions qui circulent.

Ce chiffre demande de la rigueur. Il ignore la dilution des tours successifs et la tranche que Cédric O a reconnu avoir cédée dès 2023 ; le titre n’est pas coté et sa position actuelle n’est pas publique. Mais même divisé par deux, le rapport entre la mise et la valeur n’a rien à voir avec un investissement ordinaire.

Quelques mois après son entrée au capital, à l’automne 2023, l’AI Act entre dans sa dernière ligne droite. Les obligations visant les modèles de fondation menacent directement les labs européens trop petits pour absorber une conformité lourde. La France freine, et Cédric O, alors conseiller et actionnaire de Mistral, est en première ligne pour plaider des règles allégées.

J’ai assez critiqué Thierry Breton pour ne pas le citer par complaisance. Sur ce point, il avait vu juste : selon lui, Mistral défendait alors « son business », pas l’intérêt général. Au Sénat, des élus ont soulevé la question du conflit d’intérêts ; le gouvernement a répondu qu’il avait écouté toutes les parties prenantes. Le texte final, je l’ai montré, régule par les intrants et organise la déclaration sous secret.

La HATVP avait encadré sa reconversion et, à ma connaissance, aucune procédure n’a été engagée. Le droit n’a donc rien à redire. La question est politique : le camp qui parlait de souveraineté avait, dans la négociation, un ancien des siens devenu actionnaire de la start-up présentée comme la réponse européenne à OpenAI. L’État a fourni le récit, l’entreprise en a tiré la valorisation.

L’État comme premier client

Depuis, la souveraineté est devenue un argument de vente. Accord-cadre avec les Armées en janvier 2026. Assistant conversationnel déployé dans l’administration. Partenariat franco-allemand avec SAP pour les services publics.

Je l’ai écrit et je le maintiens : acheter national n’est pas un scandale, c’est une politique industrielle. Le problème commence quand l’achat public tient lieu de preuve de compétitivité. Ces contrats installent Mistral dans les ministères plus vite que sur le marché mondial, et ils créent une dépendance : que la majorité change ou que les priorités bougent, et le carnet de commandes se rétracte. Une entreprise dont le premier client est l’État finit par optimiser sa relation avec l’État plutôt que son produit.

Le pivot, et ce qu’on refuse d’en dire

La promesse de 2023, c’était un lab capable de tenir la frontière face aux Américains. En 2026, Mistral n’y est plus. Les modèles fermés d’OpenAI et d’Anthropic tiennent le haut des classements. Les poids ouverts chinois ont rattrapé l’essentiel de l’écart pour une fraction du prix, comme je le détaillais dans Suffisamment bon, cinquante fois moins cher.

Mistral a donc basculé vers la plateforme : datacenters en Suède et à Bruyères-le-Châtel, couche serverless héritée de Koyeb, points d’accès régionaux, agents, offre entreprise. Le 11 août, elle a ouvert son infrastructure aux modèles tiers. Le premier est GLM-5.2, du laboratoire chinois Z.ai, servi sans modification, en préversion, sous les mêmes contrôles régionaux que les modèles maison.

C’est la suite logique de ce que j’écris depuis des mois. Quand le modèle devient une commodité, la valeur se déplace vers l’infrastructure, et héberger le meilleur poids ouvert disponible est un choix rationnel. Ce qui ne l’est pas, c’est de continuer à présenter ce catalogue comme de la souveraineté technologique.

Un point d’accès européen garantit où tournent les calculs et où restent les données. Il ne dit rien de qui a conçu le modèle, de ce qu’on lui a appris, ni de ce qu’on lui a appris à éviter. Avec des puces Nvidia en dessous, ce qui reste est une souveraineté juridique, pas technologique. La seconde se construit dans l’architecture, pas dans l’étiquette.

Qwant avait déjà usé ce mot en vendant de l’indépendance sur des résultats venus d’ailleurs. Même mot, même vide, autre budget.

Les ingénieurs de Mistral existent, et leur travail n’a rien de fictif. Ce qui l’est, c’est le récit d’une start-up dont les travaux ne déplairaient qu’à des « petites frappes », pour reprendre le mot d’Arthur Mensch, alors qu’elle est aussi un produit du système politique et financier français.

Entre Mistral et Azure, je choisirai encore Mistral. Mais je la jugerai désormais sur ce qu’elle livre : les benchmarks, le coût à la tâche, l’ouverture réelle des poids, l’indépendance de la stack. Pas sur le nombre de ministres qui l’ont appelée une fierté française.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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