CB + Wero : alliance naturelle ou absorption programmée ?
Il y a une semaine, dans mon billet Wero : victoire des nations ou antichambre de la BCE ?, je posais la question qui fâche : l’accord du 2 février entre EPI/Wero et l’Alliance EuroPA est-il une victoire des systèmes nationaux qui s’interconnectent, ou le début de leur dissolution dans une machine supranationale ? Je concluais sur un espoir conditionnel : que CB, le réseau français, entre enfin dans la danse.
Une semaine plus tard, l’actualité me donne à la fois raison et matière à inquiétude. Le réseau CB revient sur le devant de la scène médiatique. Tout le monde en parle, de Frandroid à France Info en passant par l’UFC-Que Choisir. Le slogan « Paye in France » fait le tour des rédactions. Le contexte géopolitique – les tensions Trump, la menace de sanctions américaines sur les paiements européens, le précédent russe de 2022 – rend le sujet brûlant.
Mais derrière l’emballement médiatique, personne ne pose la vraie question.
CB : le trésor national que tout le monde redécouvre
Soyons clairs sur ce qu’est CB. Un groupement d’intérêt économique créé en 1984 sous l’impulsion de Pierre Bérégovoy, qui réunit les principales banques françaises. Un réseau souverain, à but non lucratif, qui traite les transactions en France avec des commissions jusqu’à dix fois inférieures à celles de Visa ou Mastercard – c’est Philippe Laulanie, son directeur général, qui le dit.
77 millions de cartes portent le logo CB. Plus de 95 % sont cobadgées Visa ou Mastercard. Traduction : quand vous payez chez votre boulanger, la transaction passe par CB. Quand vous payez à l’étranger, elle bascule sur les rails américains. Le système fonctionne. Il est résilient. Il est français.
Pour un commerçant, la différence de coût est brutale. Une transaction CB lui coûte typiquement quelques centimes – de l’ordre de 5 à 15 points de base. La même transaction sur les rails Visa ou Mastercard ? Entre 0,2 % et 0,3 % d’interchange réglementé en Europe, auxquels s’ajoutent les frais de scheme qui ont bondi de plus de 75 % entre 2016 et 2021 selon Ecommerce Europe. On arrive facilement à 50 points de base ou plus. D’où le « 1 à 10 » martelé par Philippe Laulanie.
Et pourtant, sa part de marché est passée de 93 % en 2017 à 85 % en 2022. Les néobanques – Revolut, N26, Trade Republic – émettent des cartes Visa Only ou Mastercard Only. Chaque nouveau client de ces fintechs est un client perdu pour CB. Le paiement mobile via Apple Pay, qui longtemps a contourné CB, accélère l’érosion. En 2025, le paiement mobile a certes progressé de 100 % sur le réseau CB, mais c’est un rattrapage, pas une conquête.
CB a un objectif : 100 millions de cartes d’ici 2030. Ambitieux, vu la tendance. Vital, vu les enjeux.
Le tandem CB + Wero : complémentaire sur le papier
L’idée qui circule partout est séduisante. CB pour les cartes en France. Wero pour les virements instantanés de compte à compte, en France et dans 13 pays européens. Deux briques complémentaires. L’une pour le paiement par carte, l’autre pour le paiement mobile. L’une nationale, l’autre paneuropéenne. Ensemble, elles couvriraient l’essentiel des usages sans passer par Visa, Mastercard ou PayPal.
Sur le papier, c’est l’architecture idéale. Vous payez votre baguette ? CB. Vous remboursez un ami espagnol ? Wero vers Bizum. Vous achetez en ligne chez Leclerc, Air France, Orange ? Wero en e-commerce, déployé en France courant 2026. En 2027, paiement en magasin via QR code ou NFC.
Le communiqué de presse d’EPI du 2 février est explicite : un hub central d’interopérabilité sera créé au premier semestre 2026. Les apps nationales restent inchangées. Un badge visuel commun signalera l’acceptation dans toute l’Europe. Les systèmes se parlent mais gardent leur autonomie.
Exactement ce que je défendais dans mon précédent article : une alliance, pas une annexion.
Ce que personne ne dit : Wero peut cannibaliser CB
Voici le problème que personne n’ose formuler.
Wero repose sur le virement instantané de compte à compte. Pas de carte. Pas d’intermédiaire réseau. Transaction directe entre banques, en moins de dix secondes, 24h/24, 7j/7. Pour le commerçant, les frais sont dérisoires comparés à n’importe quel réseau de cartes – y compris CB.
Si Wero réussit son déploiement en magasin en 2027 – QR code au comptoir, NFC depuis votre app bancaire – pourquoi le commerçant continuerait-il à payer des commissions CB ? Pourquoi le consommateur sortirait-il encore une carte physique ?
Certes, la structure de coûts A2A est structurellement plus légère que celle des réseaux de cartes. Mais attention : la tarification finale dépendra du pouvoir de marché des banques et des schémas. Les mêmes BNP, Société Générale et Crédit Agricole qui siègent au GIE CB sont aussi actionnaires d’EPI. Rien ne garantit qu’ils répercutent la baisse des coûts plutôt que d’améliorer leurs marges. Le commerçant pourrait troquer un péage américain contre un péage bancaire européen – moins cher, mais un péage quand même.
Le scénario que personne n’écrit : Wero ne remplace pas Visa et Mastercard. Wero remplace CB.
Soyons honnêtes : il existe un scénario de cohabitation. CB conserve les flux domestiques de masse – le sans-contact chez le boulanger, le péage autoroutier, le paiement en ligne réflexe. Wero prend le transfrontalier et les gros marchands. Les deux coexistent, chacun dans sa niche. CB pousse d’ailleurs déjà l’intégration de ses cartes dans les wallets mobiles, y compris dans Wero Pay, comme il l’a fait avec Apple Pay. Un modèle hybride où CB vit dans Wero, pas contre Wero.
C’est le scénario optimiste. Je choisis délibérément de traiter le scénario dangereux, parce que c’est celui qu’on ne voit venir que trop tard.
CB est un réseau de cartes. Wero est un wallet sans carte. Dans un monde qui se dématérialise, le plastique perd. CB le sait – d’où l’accélération sur le mobile. Mais la course est lancée, et Wero a l’avantage structurel : il est conçu pour le monde d’après la carte. Si l’hybridation tourne mal, CB finit en marque blanche dans une app contrôlée par d’autres.
Le piège de la « souveraineté européenne » (bis)
Posons la chronologie pour y voir clair :
- 2024–2025 : Wero P2P lancé en France, Belgique, Allemagne. 47 millions d’inscrits. 7,5 milliards d’euros transférés.
- Fin 2025 : premiers paiements Wero e-commerce en Allemagne (Lidl, Decathlon, Air Europa).
- 2026 : e-commerce Wero en France et en Belgique. Virements P2P transfrontaliers dans 13 pays. Hub d’interopérabilité opérationnel.
- 2027 : paiements Wero en magasin (QR code, NFC). C’est le moment de vérité – celui où la cannibalisation de CB devient concrète ou reste théorique.
- 2030 : objectif CB de 100 millions de cartes. Horizon de l’euro numérique de la BCE.
Chaque étape rapproche Wero du territoire de CB. Et chaque étape éloigne un peu plus la question « qui contrôle quoi ? » du champ de vision du citoyen français.
Je l’ai écrit et je le répète : « souveraineté européenne » est un oxymore. On peut parler d’autonomie stratégique européenne – c’est un objectif légitime, et c’est d’ailleurs le terme qu’emploie le communiqué EPI. Mais la souveraineté, elle, reste ancrée dans un État, dans un peuple, dans une constitution. La souveraineté est nationale ou n’est pas.
CB est français. Son GIE est français. Ses règles sont françaises. Sa supervision est française. Ses données restent en France.
Wero est porté par 16 banques multinationales, piloté par EPI depuis Bruxelles, supervisé à terme par la BCE. Vos données restent « en Europe » – c’est-à-dire chez BNP Paribas, Deutsche Bank ou ING, sous le regard de Francfort. Et la Banque de France elle-même, censée être notre rempart, est un colosse aux pieds d’argile.
Le tandem CB + Wero, présenté comme la réponse souveraine, pourrait très bien devenir le véhicule de la transition : on commence par dire « utilisez CB ET Wero », puis Wero monte en puissance, puis CB devient redondant, puis on le met en veilleuse. Classique. C’est le même effet cliquet bruxellois que j’ai documenté pour le DSA et la censure : une fois les compétences transférées, elles ne reviennent jamais. C’est exactement comme ça que Visa et Mastercard ont grignoté les réseaux nationaux européens au fil des décennies – Girocard en Allemagne, Dankort au Danemark. Le sourire en plus.
Christine Lagarde met les pieds dans le plat
Pendant que les médias s’extasient sur l’alliance Wero/EuroPA, Christine Lagarde déclare qu’il faut « urgemment » un système de paiement numérique européen. La BCE n’a pas abandonné l’euro numérique – ce piège à refuser d’urgence. Elle attend son heure.
EPI elle-même prend soin de distinguer Wero de l’euro numérique dans ses communications. Je cite le communiqué : Wero est une « initiative du secteur privé » ; l’euro numérique est de la « monnaie publique ». Ils sont « complémentaires, pas concurrents ».
Quand on vous explique aussi soigneusement que deux choses sont différentes, c’est généralement qu’elles risquent de fusionner. Le cheval de Troie américain que je dénonçais dans l’euro numérique pourrait bien avoir un petit frère européen.
Mon scénario redouté, exposé dans mon précédent article, se précise : Wero habitue 130 millions d’Européens à un wallet paneuropéen. La BCE arrive ensuite avec l’euro numérique comme couche obligatoire – exactement ce que je dénonçais déjà quand Francfort a choisi d’ignorer CB pour son projet pharaonique. Les systèmes nationaux – CB, Bizum, Bancomat – deviennent des reliques.
Ce qu’il faudrait exiger
Si l’on veut que ce tandem CB + Wero serve réellement la souveraineté française, voici ce qui devrait être sur la table :
Que CB reste maître de ses rails. Le réseau CB ne doit pas devenir un simple « mode de paiement » dans l’app Wero. Il doit rester un réseau indépendant avec sa propre gouvernance, ses propres standards, sa propre capacité de traitement. Si demain Wero décide de changer ses règles, CB doit pouvoir continuer seul. C’est au GIE CB et à ses banques membres de le garantir – et à l’Autorité de la concurrence de veiller à ce que les actionnaires d’EPI ne sabordent pas leur propre réseau national.
Que la Banque de France, pas la BCE, supervise les paiements français. La stratégie française des paiements pour 2030, portée par le Comité national des paiements, doit rester sous gouvernance française. Le législateur – Assemblée nationale, Sénat – devrait inscrire dans la loi le rôle de la Banque de France comme autorité de supervision des infrastructures de paiement domestiques, avant que le cadre réglementaire européen ne le dilue. Car c’est exactement le contrôle silencieux interbancaire que la BCE tisse depuis des années.
Que les données transactionnelles CB ne transitent jamais par le hub Wero. L’interopérabilité, oui. La fusion des tuyaux, non. Chaque système doit garder ses données chez lui. La CNIL a un rôle à jouer ici : s’assurer que le hub d’interopérabilité EPI ne devienne pas un aspirateur de données transactionnelles françaises au profit d’une base de données centralisée à Bruxelles. Car qui dit centralisation des flux dit programmabilité et surveillance – le cauchemar que la BCE prépare déjà avec l’euro numérique.
Que les commerçants gardent le choix. Forcer le tout-Wero en marginalisant CB serait reproduire exactement ce que Visa et Mastercard ont fait : éliminer les alternatives locales par effet de réseau. L’Autorité de la concurrence doit surveiller les grilles tarifaires : si les banques rendent Wero artificiellement moins cher que CB pour les commerçants tout en étant actionnaires des deux, c’est une distorsion de concurrence organisée.
Que les tarifs Wero vs CB soient transparents. Aujourd’hui, personne ne publie les frais réels de Wero pour les commerçants. Avant le déploiement e-commerce en France, les grilles tarifaires doivent être rendues publiques. Sans transparence, la « complémentarité » affichée sera un choix imposé par les banques, pas par le marché.
Conclusion
L’alliance CB + Wero est une bonne nouvelle si, et seulement si, elle reste une alliance entre égaux. CB comme socle national, Wero comme passerelle européenne. Chacun chez soi, interopérables quand nécessaire.
Mais l’histoire des paiements en Europe enseigne une leçon constante : chaque fois qu’on a « interconnecté » un système national à une structure supranationale, le national a été absorbé. C’est vrai pour les paiements, et c’est vrai pour l’industrie de défense avec EDIP : même mécanique, même résultat. Girocard, Dankort, les réseaux des pays de l’Est – tous marginalisés au profit de Visa et Mastercard d’abord, bientôt au profit de Wero et de l’euro numérique ?
Le vrai test viendra en 2027, quand Wero arrivera en magasin. Ce jour-là, on verra si CB tient sa place ou s’il commence à fondre. Si les banques françaises poussent Wero aux dépens de CB dans leurs propres apps. Si le « Paye in France » résiste au « Paye in Europe ».
Comme je l’écrivais la semaine dernière : la question n’est plus technique. Elle est politique. Qui décide ?
Et j’ajouterai aujourd’hui : qui décide de ce que devient CB dans cinq ans ? Si la réponse est « Francfort », alors tout ce beau discours sur la souveraineté n’aura été qu’un habillage marketing pour une absorption en douceur.