Euro numérique : pourquoi réinventer une roue carrée ?
Le fiasco annoncé d’un projet européen hors sol
L’Europe avait un moteur fiable sous le capot : le réseau CB, éprouvé, souverain, économique. Pourtant, elle préfère s’offrir une voiture de luxe hors de prix – l’euro numérique – pour rouler moins bien, plus cher, et sans convaincre personne. C’est ce que m’a inspiré un article de Reuters du 19 septembre 2025 : EU ministers seek agreement on digital euro to be independent from Visa and Mastercard. Pourquoi l’UE ignore-t-elle une solution qui fonctionne pour bâtir une chimère technocratique ?
Un projet pharaonique… pour quels bénéfices réels ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- Une étude PwC (EBF/ESBG/EACB, juin 2025) estime que l’euro numérique coûterait aux banques plus de 18 milliards d’euros pour adapter leurs systèmes.
- La BCE évoque un coût de déploiement de 2,8 à 5,4 milliards d’euros (Rapport BCE, avril 2025), hors maintenance, formation et migration.
- Total : une facture de 20 à 30 milliards d’euros pour une infrastructure redondante, sans garantie de succès.
À titre de comparaison, le réseau CB a traité 565 milliards d’euros de paiements en 2022 (Rapport annuel CB, 2023) avec des coûts de transaction parmi les plus bas d’Europe. En 2023, les Européens ont supporté 5 à 6 milliards d’euros de commissions sur cartes bancaires (Cour des comptes européenne, 2023/17), un poids que l’euro numérique ne promet pas d’alléger.
Pourquoi ne pas avoir modernisé CB à l’échelle européenne ?
Le réseau CB, fleuron français, repose sur une technologie robuste (standard ISO 8583), une gouvernance collégiale et une adoption massive (85 % des paiements par carte en France). Il aurait pu servir de socle à un CB européen. Cela aurait nécessité :
- Un switch transfrontalier reliant les réseaux bancaires de la zone euro.
- Une harmonisation des terminaux de paiement (TPE), déjà compatibles avec les standards ISO.
- Une gouvernance européenne inclusive, associant chaque État sans repartir de zéro.
Oui, des défis existent : infrastructures hétérogènes, régulations divergentes (RGPD, lutte anti-blanchiment), rivalités politiques. Mais harmoniser l’existant reste bien plus rationnel que de créer une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de toutes pièces.
Les arguments pro-euro numérique : séduisants, mais fragiles
Les défenseurs de l’euro numérique avancent quatre arguments principaux, mais ils peinent à convaincre :
- Résilience face aux crises : un réseau public éviterait une dépendance à Visa ou Mastercard en cas de panne. Mais moderniser CB et SEPA offrirait la même sécurité à moindre coût.
- Inclusion financière : équiper les 5 % d’Européens non bancarisés (Eurostat, 2024) d’un outil numérique. Une belle idée, mais irréaliste sans un coûteux réseau de distribution physique.
- Souveraineté : contrer Apple Pay, PayPal ou le yuan numérique. Des régulations strictes (plafonnement des coûts, interopérabilité) suffiraient, sans usine à gaz.
- Modernité : rivaliser avec les cryptomonnaies. Mais les citoyens, qui paient déjà avec CB ou Revolut, se demandent : quel problème concret cela résout-il ?
Ces arguments, bien que séduisants, manquent de pragmatisme face aux besoins réels des Européens.
Une alternative pragmatique : le « CB européen »
Plutôt qu’une chimère, pourquoi ne pas bâtir un CB européen en s’appuyant sur l’existant ?
- Phase 1 : interconnecter les réseaux nationaux (CB, Girocard allemande, Bancontact belge) via une plateforme commune, comme SEPA pour les virements (1,2 trillion d’euros/an).
- Phase 2 : mutualiser les coûts pour alléger la facture des commerçants et consommateurs, face aux 1-2 % prélevés par Visa/Mastercard.
- Phase 3 : intégrer des innovations (paiements instantanés, hors ligne, mobiles) sans réinventer la roue.
- Phase 4 : créer une gouvernance mixte (banques, régulateurs, consommateurs) pour éviter une centralisation excessive par la BCE.
Ce projet, inspiré du succès de SEPA, serait plus rapide, économique et proche des citoyens.
Le Concorde de la finance européenne
Encore une fois, l’UE préfère le symbole à l’efficacité. Au lieu de moderniser le réseau CB, elle s’entête à dépenser des dizaines de milliards pour un euro numérique dont personne ne veut. Ce projet risque de devenir le Concorde de la finance européenne : brillant sur le papier, ruineux dans les faits, adopté par une poignée de convaincus – à la différence près que le Concorde faisait rêver, lui.
Il est urgent de miser sur un CB européen modernisé, pragmatique, abordable, et centré sur les citoyens. Car la facture de cette chimère, ce sont eux – nous tous – qui la paieront.