Wero : victoire des nations ou antichambre de la BCE ?
Pour une fois, je jubile. Vraiment. Le 2 février 2026, cinq acteurs européens du paiement ont signé un accord : Bizum (Espagne), Bancomat (Italie), MB WAY (Portugal), Vipps MobilePay (pays nordiques) et EPI/Wero (France, Belgique, Allemagne). L’objectif ? Permettre à 130 millions d’Européens de payer partout sur le continent sans passer par Visa ni Mastercard. Dès cette année.
Après avoir dénoncé en septembre dernier, dans mon billet Euro Numérique 2025 : pourquoi ignorer CB pour un projet coûteux de la BCE ?, la chimère technocratique de l’euro numérique – ce projet pharaonique qui ignore superbement notre réseau CB souverain pour réinventer une roue carrée à coup de dizaines de milliards –, et après avoir alerté sur le cheval de Troie américain ou la programmabilité et la surveillance totale qu’il induit, voilà que les banques sortent enfin les griffes face à Visa et Mastercard.
Mais soyons clairs d’entrée : je ne jubile pas parce que c’est un projet « européen ». Je jubile parce que, pour une fois, des systèmes nationaux existants – français, espagnol, italien, portugais, nordiques – s’interconnectent au lieu de se faire écraser par une usine à gaz supranationale pilotée par Francfort.
La nuance est capitale. Et elle risque de se perdre en route.
Ce qui s’est passé le 2 février
Le MoU signé entre EPI et l’Alliance EuroPA crée un hub d’interopérabilité. Une entité commune sera créée au premier semestre 2026. Concrètement, un Français utilisant Wero pourra envoyer de l’argent à un ami espagnol sur Bizum, ou payer chez un commerçant italien.
Les forces en présence :
- Bizum (Espagne) : 30,6 millions d’utilisateurs
- Bancomat (Italie) : 2,7 milliards de transactions par an
- MB WAY (Portugal) : plus de 70 millions d’opérations mensuelles
- Vipps MobilePay (Nordiques) : 12,5 millions d’usagers
- EPI/Wero (France, Belgique, Allemagne) : 47 millions d’utilisateurs, 7,5 milliards d’euros transférés en un an
Total : 130 millions d’utilisateurs potentiels, 13 pays, 72 % de la population de l’UE.
L’Alliance EuroPA, qui connecte déjà l’Espagne, le Portugal, l’Italie et Andorre depuis mars 2025, a fait transiter 6 millions d’euros en un an – sans la moindre campagne de promotion.
Calendrier
2026 : virements P2P dans les 13 pays. E-commerce en Allemagne (Nuvei, Sparkassen, Volksbanken), puis France, Belgique, Luxembourg. Migration iDEAL aux Pays-Bas.
2027 : paiements en ligne et en magasin dans toute la zone.
Pourquoi maintenant ? Le cas Nicolas Guillou
La dépendance aux réseaux américains n’est plus un débat d’économistes. C’est une réalité brutale.
61 % des transactions par carte en Europe passent par Visa ou Mastercard – deux sociétés soumises au droit américain. Washington peut décider, du jour au lendemain, de couper un Européen de ses moyens de paiement.
Le juge Nicolas Guillou, magistrat français à la Cour pénale internationale, l’a appris à ses dépens : des sanctions américaines l’ont empêché d’utiliser sa carte bancaire française. Un magistrat de notre pays, bloqué par les États-Unis, pour avoir fait son travail.
Face à ça, deux réponses possibles. Celle de Bruxelles : créer une nouvelle structure supranationale, l’euro numérique, pilotée par la BCE, qui contourne les systèmes nationaux existants. Celle qui émerge ici : interconnecter les systèmes nationaux existants – CB, Bizum, Bancomat, MB WAY – via des accords bilatéraux et multilatéraux.
La première détruit les souverainetés nationales au profit de Francfort. La seconde les préserve en les faisant coopérer.
Devinez laquelle je préfère.
Les biais à défoncer : quatre uppercuts
1. « Adieu Visa » : un slogan pour pigeons
La promesse est survendue. Wero ne remplace pas les cartes ; il s’ajoute. Les habitudes sont bétonnées : pourquoi abandonner une Visa qui marche à New York, Tokyo ou São Paulo pour un wallet limité au continent ?
Les marchands intègrent les deux (Stripe, Mollie, Nuvei déjà partenaires). Pour l’instant, Wero est une alternative, pas un remplacement.
Verdict : Visa ne tremble pas ; il observe.
2. Souveraineté… de qui ?
Parlons franc. Wero est porté par 16 grandes banques privées multinationales (BNP, Société Générale, Deutsche Bank…). Pas un bien public national, un consortium bancaire privé à l’échelle continentale.
Tes données restent « en Europe » ? Belle affaire. Elles restent surtout chez ta banque, qui les monétise déjà joyeusement – rappelons que la Banque de France elle-même est un colosse aux pieds d’argile.
Et qui supervise tout ça à terme ? La BCE. Francfort. Pas la Banque de France, pas le Trésor français. On échange la tutelle de Washington contre celle de Francfort. Pour un souverainiste, c’est échanger un maître contre un autre – plus proche géographiquement, mais tout aussi étranger à nos intérêts nationaux.
C’est migrer d’un cloud américain vers un cloud « européen »… détenu par les mêmes types d’actionnaires, supervisé par une banque centrale qui n’a aucun compte à rendre au peuple français.
Verdict : « souveraineté européenne » reste un oxymore. La souveraineté est nationale ou n’est pas.
3. Le piège de la fidélité forcée
Wero n’est pas un wallet libre à la Revolut ou Apple Pay : il est vissé aux apps de tes banques partenaires. Pas d’app standalone universelle ; tu payes via l’interface de ta banque.
Tes habitudes, tes historiques, tes données transactionnelles – tout reste captif dans le silo bancaire. Changer de wallet ? Bonne chance sans changer de banque. La rétention client ultime – un peu comme le contrôle silencieux interbancaire que la BCE tisse déjà.
C’est poser du plâtre neuf sur une ossature pourrie. La façade brille, le paiement claque en instantané, mais les fissures structurelles – rétention, lock-in, silos – sont toujours là.
Verdict : le maître a changé de costume, pas de méthode.
4. Le risque de la récupération bruxelloise
Voilà ce qui m’inquiète vraiment. Aujourd’hui, Wero et EuroPA fonctionnent sur une logique d’interconnexion entre systèmes nationaux. Bizum reste espagnol, MB WAY reste portugais, Bancomat reste italien. Ils se parlent, mais gardent leur autonomie.
Mais la Commission et la BCE regardent ça avec appétit. L’euro numérique est toujours dans les cartons (objectif 2026-2027). Et je vous parie un SEPA Instant que Bruxelles va chercher à absorber ces réseaux nationaux dans sa grande machine supranationale.
Le scénario que je redoute : Wero/EuroPA sert de cheval de Troie pour habituer les populations à un wallet paneuropéen… avant que la BCE ne prenne la main et impose l’euro numérique comme couche obligatoire, reléguant les systèmes nationaux au rang de vestiges folkloriques.
EPI traîne depuis 2020 (retraits d’actionnaires, retards chroniques). Mais l’accord du 2 février montre que ça s’accélère. La question n’est plus « est-ce que ça va marcher ? » mais « qui va en prendre le contrôle ? ».
Verdict : si les nations ne défendent pas leurs systèmes, Francfort les avalera.
Ce qui pourrait sauver le projet (du point de vue national)
Malgré tout, il y a des raisons de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Les systèmes nationaux restent maîtres chez eux. Pour l’instant, Bizum, MB WAY, Bancomat gardent leur gouvernance propre. L’interopérabilité passe par des accords, pas par une fusion. C’est la différence entre une alliance et une annexion.
CB pourrait (enfin) entrer dans la danse. Le réseau Cartes Bancaires, fleuron français que la BCE a superbement ignoré pour son euro numérique, pourrait rejoindre l’alliance. Ce serait la meilleure nouvelle possible : CB connecté à Bizum, Bancomat, MB WAY, sans passer par la case Francfort.
Les coûts baissent vraiment. Pour les commerçants français, moins de commissions Visa/Mastercard, c’est concret. SEPA Instant fonctionne, les remboursements sont quasi gratuits. Ça, c’est du patriotisme économique réel – pas du symbole.
L’atout décisif : les plateformes existent et marchent. Bizum cartonne en Espagne, MB WAY au Portugal, Bancomat en Italie. Ce n’est pas un projet sur PowerPoint ; ce sont des millions de transactions quotidiennes qu’on interconnecte.
Conclusion
Wero + EuroPA, c’est une bonne nouvelle sous conditions.
Si ça reste une alliance entre systèmes nationaux souverains, c’est un modèle à défendre. Si ça devient l’antichambre de l’euro numérique, c’est un piège.
Aujourd’hui, Bizum reste espagnol, MB WAY reste portugais, Bancomat reste italien. Demain, si personne ne veille, tout sera « européen », c’est-à-dire sous tutelle de Francfort.
Comme le disait Philippe Séguin lors de son discours contre Maastricht en 1992 : « Il n’y a pas de souveraineté partagée. On est souverain ou on ne l’est pas. »
La question n’est plus technique. Elle est politique : qui décide ?