Les bals évanouis
Aujourd’hui s’inscrit au calendrier de mon existence cette date particulière où l’on célèbre sa venue au monde. Quarante-et-un ans, nombre étrange qui ne marque rien de spécial sinon le passage implacable du temps. Et contrairement à mes habitudes – vous qui me lisez régulièrement en connaissez la teneur –, je n’ai nulle envie ce soir de disserter sur l’effondrement budgétaire de l’État, les chimères de l’euro numérique ou la déliquescence de nos institutions. Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je souhaite vous entretenir de quelque chose de plus évanescent, de plus fragile, mais dont la disparition me semble receler une signification profonde pour comprendre notre époque : les bals de village. Ces rites nocturnes de l’adolescence qui se sont évaporés dans le grand néant culturel contemporain.
Fermez les yeux et laissez-moi vous conter ce que fut jadis une salle des fêtes un samedi soir. Cette même salle polyvalente où, d’ordinaire, on élit nos représentants ou assiste aux vœux compassés du maire, se métamorphosait pour quelques heures en théâtre des passions adolescentes. Les chaises empilées contre les murs comme des sentinelles désœuvrées, une sono bricolée par quelque oncle qui se prenait pour un ingénieur du son, des guirlandes lumineuses rescapées de Noël tentant vainement de créer une ambiance, et cette senteur si particulière – mélange indéfinissable de désodorisant municipal bon marché, de parfum dérobé dans l’armoire à pharmacie maternelle, et d’adrénaline à l’état pur.
On s’y rendait en meute, naturellement. Jamais seul – l’imprudence eût été suicidaire. Toujours flanqué de ses complices, cette petite troupe de camarades d’infortune avec qui l’on partageait les angoisses et les espoirs. On arrivait vers vingt heures, parfois en mobylette – ce symbole sacré de liberté adolescente, dont le pot trafiqué pétaradait dans les rues endormies du village –, déjà moites sous le blouson qu’on gardait obstinément pour se donner une contenance, scrutant la salle d’un œil faussement détaché avec cette question lancinante qui nous dévorait : est-elle là ?
Les premières heures servaient de préambule, de reconnaissance mutuelle. On lançait Début de Soirée, ces tubes qui nous faisaient sautiller sans grâce particulière, dans une débauche d’énergie maladroite. Les filles entre elles d’un côté, nous autres de l’autre, chaque camp feignant de s’amuser éperdument tout en jetant des regards furtifs vers le territoire ennemi. C’était la phase diplomatique, le ballet des apparences, cette parade animale que l’on retrouve dans les documentaires naturalistes, mais transposée dans le décor kitch d’une salle communale française.
Et puis, vers vingt-trois heures, après que quelques courageux eurent déjà tenté leur chance, après que les bouteilles de marquisette – cet alcool frelaté qui constituait notre baptême éthylique – eurent circulé discrètement dans les recoins obscurs, arrivait le moment.
Celui où le volume décroissait sensiblement, où les lumières se tamisaient jusqu’à ne plus diffuser qu’une lueur crépusculaire, où résonnaient les premières notes de Gilbert Montagné ou, pour ceux de ma génération, cette ballade mythique des Scorpions : Wind of Change. Le changement de régime s’opérait instantanément, palpable comme une modification de la pression atmosphérique. Subitement, l’enjeu n’était plus de s’agiter frénétiquement au rythme d’une chorégraphie collective, mais d’oser. D’oser accomplir ce périple héroïque qui consistait à franchir ces quelques mètres de parquet ciré qui séparaient votre archipel du leur, à planter votre regard dans le sien – cet instant terrible où tout peut basculer –, et à articuler cette phrase dérisoire et terrifiante qui concentrait en elle des semaines d’espoirs et d’angoisses : « Tu danses ? »
Je me souviens de la gravité de cet instant. Un poids littéralement physique, comme si chaque mot pesait son quintal et devait être arraché de force à une gorge nouée par l’angoisse. Car le risque existait, tangible, menaçant. Le « non » n’était pas une abstraction théorique mais une possibilité concrète, voire probable selon les lois cruelles de la statistique adolescente. Et lorsqu’il tombait, ce refus poli mais irrévocable, c’était un verdict prononcé publiquement, une exécution en place publique devant témoins. Vos complices qui tentaient de ricaner – moitié par solidarité masculine, moitié par soulagement de ne pas être à votre place –, et vous qui retourniez au bord de la piste en arborant ce sourire crispé censé signifier « ce n’est rien, je m’en moque éperdument » alors que vous veniez d’endurer mille morts en l’espace de trois secondes.
Mais parfois, ô miracle des miracles, elle acquiesçait.
Et là commençait une tout autre chorégraphie. Pas celle des jambes – soyons francs, on se balançait pathétiquement d’un pied sur l’autre sans grâce aucune – mais celle de la proximité physique. Où poser ses mains ? Comment se tenir ? À quelle distance raisonnable ? Trop près et vous risquiez le malaise, voire l’accusation de geste déplacé ; trop loin et vous ressembliez à deux automates programmés pour simuler maladroitement l’affection humaine. Alors on tâtonnait. On négociait en silence, par micro-ajustements successifs, millimètre après millimètre, cette intimité acceptable. Quelques centimètres gagnés ici d’un mouvement imperceptible, une main qui glisse prudemment là, un souffle qui se rapproche graduellement, une joue qui effleure peut-être – peut-être seulement – une épaule frissonnante.
C’était maladroit à en pleurer. C’était embarrassant au-delà du supportable. C’était magnifique.
Car dans cette maladresse même résidait l’essentiel de l’enseignement. On apprenait à déchiffrer les signes infimes, à respecter les frontières invisibles, à oser sans jamais contraindre, à désirer sans jamais exiger. On comprenait, par la chair et les tripes, que l’autre constituait un territoire à découvrir avec une infinie précaution, et non une terre conquise d’avance par quelque droit divin. On apprenait la vulnérabilité – la sienne propre autant que celle d’autrui. On comprenait qu’un refus ne faisait pas de vous un perdant pathétique, mais simplement quelqu’un qui avait eu le courage d’oser affronter le risque du rejet. Et qu’un consentement constituait un cadeau précieux, nullement un dû qu’on pourrait réclamer par quelque titre de propriété.
Ces bals, avec leur sonorisation défaillante, leur éclairage grotesque et leurs rituels emplis de gêne, représentaient des écoles. Des écoles du consentement avant même que ce vocable ne devienne un concept juridiquement défini. Des écoles de la patience, de l’attente méticuleuse, de la construction progressive d’une intimité qui doit se mériter. Des écoles où l’on comprenait, viscéralement, que le désir nécessite du temps, qu’il s’épanouit dans un cadre de codes partagés, qu’il exige un respect mutuel pour ne pas se dégrader en simple prédation.
Aujourd’hui, ces bals se sont évaporés. Volatilisés comme une brume matinale sous le soleil. Les salles polyvalentes servent à d’autres usages, les adolescents contemporains se rencontrent ailleurs, autrement. Les applications numériques ont supplanté les traversées périlleuses de piste de danse. On swipe d’un geste désinvolte, on like mécaniquement, on ghoste sans préavis. L’interaction s’est fluidifiée, débarrassée de toute friction, optimisée selon les sacro-saints principes de l’efficacité. Plus besoin de transpirer en silence pendant trois heures en espérant capter un regard complice. Plus besoin de cette angoisse qui vous tordait l’estomac avant de trouver le courage d’oser. Tout devient plus simple, plus rapide, plus efficient.
Pendant ce même temps – et la simultanéité n’est assurément pas fortuite –, ces mêmes adolescents découvrent la sexualité par le truchement d’écrans phosphorescents. Des corps pixellisés qui performent des actes dénués de tout prélude, de toute tendresse, de ce temps suspendu qui précédait jadis le premier baiser dérobé. La pornographie s’est démocratisée jusqu’à devenir le manuel de référence par défaut, et les statistiques donnent le vertige : avant douze ans pour un tiers des garçons, avant quinze ans pour l’écrasante majorité. Une génération entière qui intègre que les corps se prennent sans qu’on daigne les demander, que le désir s’assouvit sans qu’il soit besoin de le cultiver patiemment, que l’intimité se consomme instantanément sans qu’il faille laborieusement la construire.
Je refuse de céder à la facilité du « tout était meilleur autrefois ». Ces bals demeuraient imparfaits, parfois cruels dans leur verdict social, souvent ridicules dans leur mise en scène. Mais ils offraient quelque chose que nous avons égaré en chemin : un cadre structurant. Une architecture sociale. Un rituel qui permettait de canaliser le chaos hormonal adolescent vers quelque chose de plus civilisé, de plus proprement humain. Ils offraient ce bien si précieux qu’est le temps – ce temps nécessaire où l’on se construit par essais et erreurs successifs, où l’on accepte de ne pas tout savoir d’emblée, de ne pas tout maîtriser immédiatement, où l’on consent à demeurer vulnérable et maladroit.
Me voilà donc aujourd’hui à quarante-et-un ans. Et en me remémorant ces soirées – le contact d’une main tremblante, l’odeur entêtante d’un parfum trop prononcé, la marquisette qui brûlait la gorge dans les recoins obscurs, le ronronnement de nos mobylettes dans la nuit, ces quelques minutes interminables où l’on dansait sans savoir danser tandis que Klaus Meine chantait le vent du changement –, j’éprouve quelque chose qui s’apparente à de la gratitude. Gratitude d’avoir connu cette époque révolue, d’avoir vécu ces rituels maladroits mais fondamentaux. Gratitude d’avoir appris, dans ces salles enfumées où flottait l’odeur de la marquisette, que l’autre n’est point un objet qu’on conquiert mais un mystère qu’on approche avec égards et circonspection.
Ces bals ne reviendront pas. Le monde a muté, et peut-être cette transformation s’avère-t-elle irréversible. Mais au moins m’ont-ils enseigné quelque chose que je n’oublierai jamais : qu’entre le désir brut et sa réalisation doit s’interposer un espace. Un espace tissé de doute et de courage, de maladresse assumée, de refus possibles et d’acceptations qui conservent leur prix. Un espace où l’on devient, progressivement et laborieusement, un peu plus humain et un peu moins animal.
Voilà ce que j’ai perdu le plus douloureusement avec l’âge : non point la jeunesse de mon corps périssable, mais la jeunesse d’un monde où de telles choses demeuraient encore possibles. Où l’on disposait encore de ce luxe d’apprendre lentement, maladroitement, humainement, sans que l’efficacité technique ne vienne tout aplanir et tout accélérer jusqu’à l’absurde.
Alors ce soir, en soufflant ces quarante-et-une bougies symboliques, je lèverai un verre imaginaire – rempli de marquisette pour honorer la mémoire – à toutes ces soirées disparues. Aux refus qui m’enseignèrent l’humilité nécessaire, aux consentements qui m’apprirent l’émerveillement gratuit, et à tous ces instants suspendus où, pendant quelques minutes magiques qui semblaient ne jamais devoir finir, on se balançait gauchement en se demandant avec une intensité déchirante si l’autre ressentait la même chose que soi.
Ces moments-là, nul ne pourra me les dérober.
Joyeux anniversaire à moi. Et à tous ceux qui se souviennent encore.
