Brandt : l’histoire d’une mise à mort programmée

Je vais être honnête avec vous : chez moi, le four, c’est un Sauter. La hotte aussi. Pas n’importe quel Sauter – des appareils qui fonctionnent impeccablement depuis des décennies. Fiables, robustes, français. Sauter, c’est une des marques du Groupe Brandt, cette constellation de noms qui ont bercé des générations : Brandt, De Dietrich, Vedette, Thomson, Thermor. Des marques qui ont équipé des millions de foyers français, qui ont incarné le savoir-faire industriel hexagonal.

Et puis mercredi 11 décembre 2025, la nouvelle est tombée : le Groupe Brandt est placé en liquidation judiciaire (prononcée par le tribunal des affaires économiques de Nanterre). 700 emplois supprimés d’un coup de tampon administratif. Une marque centenaire rayée de la carte. Les commentaires pleuvent sur les réseaux sociaux : « encore une entreprise française qui disparaît », « la mondialisation tue nos fleurons », « c’était prévisible ». Sauf que non. Ce n’était pas prévisible. Ou plutôt si : c’était le résultat logique d’une série de décisions catastrophiques prises par des gens qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient.

Parce que voilà ce qu’on ne vous dit pas : Brandt n’a pas échoué. On l’a tuée.

L’âge d’or oublié (1924-1990)

Remontons le temps. 1924 : Edgar Brandt fonde sa marque. Le succès est immédiat. Dans les années 1950-1960, Brandt devient numéro 1 sur tous les fronts : lave-linge en 1963, réfrigérateurs en 1967, lave-vaisselle et congélateurs en 1972. Ce n’est pas une startup fragile qui se cherche, c’est un mastodonte industriel qui écrase la concurrence.

En 1966, fusion avec Thomson : naissance de Thomson-Brandt. L’apogée arrive dans les années 1970. En 1979, le groupe emploie 126 000 salariés et affiche 460 millions de francs de bénéfices nets. C’est un géant européen diversifié : électroménager, électronique professionnelle, télécommunications, armements. Une entreprise qui fonctionne, qui innove, qui gagne de l’argent.

Les années 1980 confirment le leadership technologique : lave-linge BB40, premier à ajuster la quantité d’eau en fonction du linge. En 1990, Brandt commercialise les premières tables à induction à grande échelle à Saint-Jean-de-Ruelle, une première mondiale. L’entreprise est rentable, innovante, leader de son secteur.

Et puis arrive 1982 : nationalisation par le gouvernement Mauroy. Thomson-Brandt continue de prospérer sous pavillon d’État pendant 10 ans. Rien ne cloche. L’entreprise fonctionne.

1992 : la cession fatale

Puis tout bascule. En 1992, l’État français décide de céder la branche électroménager de Thomson-Brandt au groupe italien El.Fi SpA. Pourquoi ? Parce que la mode est au désengagement, à la privatisation, à la « rationalisation ». On vend une entreprise qui marche à un repreneur dont personne ne vérifie vraiment la solidité financière.

El.Fi regroupe toutes les marques françaises (Brandt, De Dietrich, Vedette, Thomson, Sauter, Thermor) dans une unique filiale : Brandt SA. Sur le papier, ça tient. Dans les faits, El.Fi est déjà un groupe fragile.

Et puis arrive l’an 2000. Le coup fatal. Sous pression gouvernementale, El.Fi est « invité » à reprendre Moulinex, en faillite virtuelle. Fusion forcée. Moulinex-Brandt naît dans la douleur, avec plus de 20 000 salariés et un boulet financier attaché à la cheville.

Septembre 2001 : El.Fi fait faillite. Un an après avoir repris Moulinex. Le groupe italien s’effondre, entraîné par le cadavre qu’on l’avait forcé à racheter. Moulinex sera dépecé par SEB. Brandt, elle, va entamer une longue agonie.

2002-2025 : vingt-trois ans d’acharnement thérapeutique

Ce qui suit, c’est l’histoire d’un zombie industriel. Une marque qu’on ranime artificiellement, trois fois de suite, avec des repreneurs eux-mêmes en difficulté.

2002-2005 : Elco (Israël)
Le groupe électroménager israélien Elco rachète Brandt. La filiale française devient Elco-Brandt. En 2004, Elco affiche une perte de 85 millions de shekels sur la branche Brandt. L’entreprise n’a jamais été en bonne forme financière sous Elco. C’est un premier repreneur en difficulté qui rachète une entreprise déjà fragilisée.

2005-2013 : Fagor (Espagne)
En 2005, le groupe coopératif basque Fagor rachète Elco-Brandt. La nouvelle entité s’appelle Fagor-Brandt. Pendant quelques années, on y croit. Fagor est une coopérative solide, membre du groupe Mondragón. Mais les difficultés financières de Fagor conduisent au dépôt de bilan en novembre 2013. Le même jour, le groupe espagnol s’effondre. Fagor-Brandt emploie alors 1 800 salariés. L’État français accorde 10 millions d’euros d’aide pour tenter de sauver le site d’Orléans.

2014-2025 : Cevital (Algérie)
En 2014, le conglomérat algérien Cevital rachète Brandt en redressement judiciaire. Nouvel espoir. Cevital investit : construction d’une gigantesque usine à Sétif (Algérie), 95 000 m², 250 millions d’euros d’investissement, 4 000 salariés, capacité de 8 millions d’appareils par an. Sur le papier, c’est ambitieux. Dans les faits, c’est une délocalisation déguisée.

Onze ans plus tard, 11 décembre 2025 : liquidation judiciaire. 700 emplois supprimés. Game over ☠️

Ce qu’on ne vous dit pas

Oui, il y a eu la concurrence chinoise. Oui, Haier et Samsung ont progressivement dominé le marché mondial. Oui, les coûts de production en Europe sont plus élevés. Mais Brandt n’était pas condamnée par la mondialisation en 1992.

Quand l’État vend Thomson-Brandt à El.Fi, l’entreprise est rentable. Leader européen. Innovante. Elle produit des tables à induction à Saint-Jean-de-Ruelle quand personne d’autre ne sait le faire à grande échelle. Elle a un savoir-faire centenaire, des parts de marché solides, une marque reconnue.

La concurrence asiatique n’explique pas pourquoi on vend une entreprise qui marche à un repreneur fragile. Elle n’explique pas pourquoi on force une fusion suicidaire avec Moulinex en 2000. Elle n’explique pas pourquoi, après la faillite d’El.Fi en 2001, on enchaîne trois repreneurs eux-mêmes en difficulté pendant 23 ans.

Reprenons la chronologie à froid :

  • 1924-1990 : 66 ans de succès industriel ininterrompu. Leader européen rentable.
  • 1992 : Cession à El.Fi, groupe italien fragile.
  • 2000 : Fusion forcée avec Moulinex moribond sous pression gouvernementale.
  • 2001 : Faillite El.Fi, entraîné par Moulinex.
  • 2002-2025 : Trois repreneurs successifs, tous en difficulté, qui rachètent un cadavre.

Aucun des trois repreneurs post-2001 n’a racheté une entreprise saine.

Elco récupère les débris d’une fusion ratée. Fagor rachète Elco déjà malade. Cevital rachète Fagor en redressement judiciaire. À chaque fois, on tente de ranimer un mort. Et à chaque fois, le repreneur finit par lâcher prise.

La question n’est pas « pourquoi Brandt a échoué ? ». La question est : pourquoi avoir cédé en 1992 une entreprise qui fonctionnait à un repreneur fragile ? Pourquoi avoir forcé cette fusion suicidaire avec Moulinex en 2000 ?

Le vrai coupable : la technocratie hors-sol

Brandt n’est pas morte de vieillesse. Elle n’est pas morte de la concurrence chinoise. Elle n’est pas morte de la mondialisation. Elle a été tuée par des décisions bureaucratiques prises par des gens qui n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient.

En 1992, on vend une entreprise rentable à un repreneur dont personne ne vérifie la solidité. En 2000, on force une fusion avec Moulinex pour « sauver les emplois » (spoiler : ça n’a sauvé personne, ça a juste précipité la chute des deux). En 2014, on se félicite du rachat par Cevital, « preuve que l’industrie française attire encore », alors qu’on vient de vendre les restes en redressement judiciaire.

C’est exactement le même schéma que pour les vaches ariégeoises : des technocrates hors-sol qui prennent des décisions catastrophiques, puis qui se défaussent sur « la conjoncture », « la crise », « la concurrence ». Pendant ce temps, les gens qui savent – les ingénieurs, les ouvriers, les gens du terrain – voient arriver la catastrophe de loin, mais personne ne les écoute.

On retrouve exactement le même mécanisme qu’avec l’écologie punitive : on impose des contraintes absurdes, on massacre ce qui fonctionne, et ensuite on s’étonne des dégâts.

Et maintenant, que va-t-il arriver à Sauter, De Dietrich, Vedette, toutes ces marques qui ont fait la fierté de l’électroménager français ? Elles vont probablement être vendues au détail à des fonds d’investissement qui exploiteront le capital-marque sans rien produire. Des coquilles vides avec un logo tricolore collé sur des produits fabriqués à l’autre bout du monde.

La France à deux vitesses

Il y a ceux qui produisent, qui innovent, qui font tourner les usines. Et il y a ceux qui, dans leurs bureaux climatisés, signent des documents, organisent des fusions, cèdent des actifs, et empochent leurs primes avant d’aller expliquer à BFM Business que « malheureusement, la compétitivité française… »

C’est la même logique que dans mes analyses sur la Banque de France : une institution qui a perdu son pouvoir mais conserve sa structure coûteuse, des dirigeants qui appliquent des directives venues d’ailleurs sans jamais remettre en question le système.

Mon four Sauter a des décennies. Il fonctionne toujours impeccablement. Il a été conçu par des ingénieurs français, fabriqué dans une usine française, par des ouvriers français. Il incarne un savoir-faire centenaire.

Et ce savoir-faire, on vient de le jeter à la poubelle.

Pas parce qu’il n’était pas rentable. Pas parce qu’il était obsolète. Mais parce que pendant vingt-cinq ans, on a enchaîné les décisions imbéciles, on a vendu une entreprise saine à des repreneurs fragiles, on a forcé des fusions suicidaires, on a laissé se délocaliser ce qui pouvait l’être.

Et maintenant, on va nous expliquer que « c’est la faute de la mondialisation ». Que « l’industrie française n’est plus compétitive ». Que « c’était inévitable ».

Non. C’était évitable. On l’a choisi.

Brandt n’a pas échoué. On l’a tuée. Et on recommencera tant qu’on laissera des technocrates sans aucune connaissance du terrain décider du sort d’entreprises qu’ils ne comprennent pas.

Le jour où mon four Sauter rendra l’âme, je sais déjà que je ne pourrai pas le remplacer par le même. Parce qu’on aura définitivement tué ce qui le rendait possible.

Épilogue : quand les salariés savaient mieux que l’État

Jeudi 11 décembre 2025, 9h30. Dans la grisaille de Saint-Jean-de-la-Ruelle, les 350 salariés apprennent la liquidation. Éric, 56 ans, sort de l’usine. Son usine. Celle qui va fermer. « Vraiment, ça nous a surpris. On a eu une réunion hier, un délégué était assez confiant… Et voilà, aujourd’hui, c’est la grosse tristesse. J’aurais aimé finir ma carrière ici. »

Mais juste après, il ajoute quelque chose d’essentiel : « C’est un véritable gâchis » malgré la mobilisation des pouvoirs publics, « ce sont des années où nos dirigeants n’ont pas été bons ».

À Vendôme, Lionel Renaud, secrétaire du CE et salarié depuis quarante ans, résume : « C’est une histoire personnelle qui s’arrête, c’est très très compliqué. On va prendre le coup de massue dans les jours à venir ».

Les salariés le disent eux-mêmes : pour beaucoup, il s’agit de « la conclusion logique d’une histoire récente marquée par des difficultés et des décisions hasardeuses depuis 25 ans ». Ils savaient. Ils voyaient venir la catastrophe. Mais personne ne les écoutait.

La colère des élus : « On nous a raconté des bobards »

Devant les grilles de l’usine de Saint-Jean-de-la-Ruelle, Serge Grouard, président de la métropole d’Orléans, fulmine : « Je suis furieux ! Les collectivités ont été prévenues seulement le 27 novembre qu’il n’y avait pas d’offres sur la table alors que le redressement judiciaire date du 1er octobre. On a perdu deux mois ».

Et il va plus loin, désignant les coupables : « Avec la Région on amenait 15 millions d’euros et tout le monde s’assoit dessus. On a tous été mis devant le fait accompli. D’abord par la direction de Brandt qui nous cache la vérité, mais aussi les services centraux de l’État et le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) qui nous racontent des bobards, qu’on a dû harceler pour savoir ce qui se passait ».

« On aurait su ce qu’il se passait début octobre, ça aurait peut-être, sans doute, changé la donne. J’ai les boules. Je trouve ça invraisemblable ».

Récapitulons : les collectivités locales mettent 15 millions d’euros sur la table. L’État promet 5 millions. Total : 20 millions. Le projet de Scop devait sauver 370 emplois. Mais le CIRI – ce comité censé gérer les restructurations industrielles – ne prévient les élus locaux qu’un mois avant l’audience. Deux mois de perdus. Deux mois pendant lesquels on aurait pu chercher des financements complémentaires, convaincre les banques, monter un dossier solide.

Pourquoi le projet de Scop a été rejeté

Le tribunal a jugé le dossier insuffisant. Il manquait 4 millions d’euros selon Serge Grouard. Mais surtout : aucune banque n’a suivi.

Les collectivités et l’État mettent 20 millions, mais les banques refusent de prêter le complément nécessaire. Pourquoi ? Parce que Brandt avait un chiffre d’affaires de 260 millions d’euros mais manquait d’investissements en amont, et les besoins de financement estimés entre 20 et 25 millions d’euros ont découragé les acteurs industriels.

C’est exactement le problème. On laisse pourrir une entreprise pendant un quart de siècle. Et ensuite, on s’étonne que plus personne ne veuille la financer.

Au lieu de ça, on met tout le monde devant le fait accompli, et ensuite on pleure sur la « terrible nouvelle ». C’est précisément ce que dénoncent mes articles sur l’écologie punitive : la même logique bureaucratique qui impose des contraintes absurdes sans jamais en assumer les conséquences.

Et maintenant ? « Un nouveau projet »

Vendredi 12 décembre, lendemain de la liquidation. Le ministre de l’Industrie Sébastien Martin déclare sur TF1 : « Je ne laisse pas tomber le sujet Brandt », expliquant qu' »il y a un site industriel qui est présent, il y a des savoirs-faire qui sont présents et donc la capacité d’imaginer un nouveau projet industriel sur ce site ».

Mais son cabinet précise immédiatement : « Ce ne sera pas forcément bien entendu dans le secteur de l’électroménager puisque pour Brandt c’est fini ».

Ah. Donc on tue Brandt électroménager pour « peut-être » reconvertir les sites dans un autre secteur. Le ministre évoque notamment l’armement, puisque le Centre-Val de Loire est une région « dont l’ADN est très, très marqué par les industries de l’armement ».

Parfait. On transforme une usine de tables à induction en usine d’obus. Parce que produire des fours et des hottes, apparemment, ce n’est plus assez stratégique pour la France.

Le ministre des PME Serge Papin, « prudent », estime qu’il « reste encore une possibilité après la liquidation judiciaire » et cite l’exemple de Duralex comme réussite de Scop. Sauf que Duralex, justement, a été sauvée avant la liquidation. Pas après.

Le ministre reconnaît aussi : « Il y a eu peu de partenaires bancaires, c’est vrai », ajoutant qu’il aurait souhaité que « face à l’urgence de la situation, on se dise que les procédures habituelles, on pouvait faire un peu mieux, un peu plus vite ».

Traduction : on savait que les banques ne suivraient pas, on savait que les procédures étaient trop lentes, mais on n’a rien fait pour changer ça. Et maintenant on vient expliquer qu’on « ne laisse pas tomber ».

La fin des marques françaises

La disparition de Brandt signe aussi la fin des trois marques françaises Vedette, Sauter et De Dietrich. Mon four Sauter, celui qui fonctionne impeccablement depuis des décennies, ne sera plus jamais fabriqué. Ces marques vont probablement être vendues au détail, et dans quelques années, vous verrez le logo « Sauter » collé sur des produits fabriqués en Chine ou en Turquie.

Le dernier fabricant français d’électroménager vient de mourir. Pas de vieillesse. Pas de la concurrence. On l’a tué.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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