Le fantôme du fascisme

Pourquoi notre antifascisme de confort nous rend aveugles aux autoritarismes qui comptent

Crier « fascisme » en 2026, c’est le geste politique le plus confortable, et le plus inutile, de la vie publique française. Je le dis sans détour : notre obsession antifasciste est devenue un obstacle à la lucidité. Et s’il faut que ce texte dérange, tant mieux. Un billet qui ne dérange personne n’est qu’un communiqué de presse.

Je ne viens pas défendre le fascisme. Que ce soit clair. Personne de sérieux ne défend le fascisme. C’est précisément le problème. Quand un mot ne désigne plus rien de précis, il sert à tout, et surtout à éviter de penser. J’ai décrit ailleurs comment la dictature du « Condamnez-vous ? » transformait le débat en tribunal permanent. L’accusation de fascisme fonctionne sur le même ressort : elle ne cherche pas la vérité, elle exige la soumission.

La vertu sans risque

Condamner le fascisme ne coûte rien. Pas un centime. Pas une amitié. Pas un emploi. Aucun régime ne marche en chemises noires dans les capitales européennes ; aucun parti ne promet ouvertement la prise du pouvoir par la force. Pourtant, cette dénonciation offre un prestige immédiat : elle évoque la Résistance, place du bon côté de l’Histoire, transforme en héros moral celui qui ne fait que répéter un consensus. Le même consensus qui a permis de panthéoniser Robert Badinter dans une unanimité fabriquée, sans jamais questionner le bilan judiciaire qui se cache derrière l’icône. Le même qui a applaudi quand des juges ont banni Marine Le Pen de l’Élysée 2027 avant même que le peuple ne se prononce, transformant une sanction légitime en exécution politique sous couvert d’antifascisme.

Comparez avec le vrai courage. Nommez l’entrisme des Frères Musulmans dans le tissu associatif et universitaire français, leurs 139 lieux de culte, leur stratégie de double discours documentée depuis Hassan al-Banna, et vous êtes islamophobe. Interrogez le financement européen d’un « Coran européen » à 9,8 millions d’euros et ses arrière-pensées idéologiques : vous êtes conspirationniste. Questionnez l’antisémitisme qui resurgit dans des cercles universitaires masqué en lutte anticoloniale : vous êtes réactionnaire. Pointez les propositions restrictives sur l’immigration ou la double nationalité qui, en 2025-2026, ont été accusées de menacer l’État de droit : vous êtes fasciste. Demandez pourquoi des milliers d’étrangers sous OQTF restent en France faute d’expulsion, certains jusqu’au passage à l’acte criminel : vous êtes un monstre.

Chacune de ces positions exige de payer un prix social réel : insultes, ostracisme, perte de tribunes. L’antifascisme abstrait, lui, ne coûte rien et rapporte beaucoup. C’est exactement pour cela qu’il prospère.

L’accusation qui divise au lieu de protéger

J’ai consacré des billets entiers à cette mécanique. Dans « La fabrication du consentement européen », je décrivais comment les élites européennes gouvernent sans convaincre, en administrant des peuples sidérés par des récits simplificateurs. L’accusation de fascisme participe du même appareil : elle ne pointe plus un danger externe, elle trace un clivage interne. Allié ou traître. Moral ou immoral. Vous êtes avec nous, ou vous êtes suspect.

Les désaccords deviennent des hérésies. Les alliances se brisent sur des anathèmes. C’est la logique du clan, pas de la démocratie. Je l’ai vue à l’œuvre dans la censure sous-traitée à Bruxelles via le DSA, où la France a fait passer par la Commission ce que le Conseil constitutionnel avait refusé avec la loi Avia. Je l’ai vue dans la dérive de SOS Racisme, association née pour rassembler et devenue machine à exacerber les fractures identitaires. Même ressort, partout : disqualifier l’adversaire plutôt que répondre à ses arguments.

Pendant que les camps s’épuisent en purges symboliques, les corrosions réelles avancent. Et personne ne regarde.

Arendt regardait devant, nous regardons derrière

Hannah Arendt n’a jamais dit de surveiller la droite ou la gauche. Elle a dit de surveiller quiconque vous promet que la réalité est simple.

Et elle a posé une distinction que presque personne ne retient, parce qu’elle est dérangeante : le totalitarisme n’est pas une dictature. Un dictateur veut le pouvoir et écrase ceux qui le contestent. C’est brutal, mais c’est lisible. Le totalitarisme, lui, est une dynamique autodestructrice. Il ne se contente pas de dominer les masses : il les atomise. Il pulvérise les liens familiaux, professionnels, amicaux, communautaires, jusqu’à ce que chaque individu se retrouve seul face à l’appareil, incapable de résistance collective. Et pour justifier cette destruction, il s’adosse à ce qu’Arendt appelait une idéologie « scientifique » : les lois de l’Histoire pour le stalinisme, les lois de la Nature pour le nazisme. Un récit total qui explique tout, prédit tout, et rend tout contradicteur suspect de trahison contre le sens de l’Histoire.

Relisez cette grille et regardez autour de vous. L’atomisation des masses ? Nous y sommes : des sociétés fragmentées en micro-identités, où chaque désaccord rompt un lien. L’idéologie « scientifique » qui ne tolère aucune contestation ? Elle prolifère sous des formes que personne n’ose nommer totalitaires, parce qu’elles ne portent pas de brassard. L’injonction à « suivre la Science », le tri moral entre « progressistes » et « réactionnaires », la certitude que l’Histoire a un sens et que ceux qui s’y opposent seront balayés : tout cela emprunte à la mécanique totalitaire sa structure profonde, en substituant au camp de concentration la mort sociale, c’est-à-dire l’exclusion, le déréférencement, le silence.

Dans Les Origines du totalitarisme, Arendt avertissait aussi que ces systèmes surgissent sous des masques inédits. On les rate en guettant les formes du passé : uniformes, défilés, saluts romains. L’antisémitisme qui les accompagne se réinvente dans des langages progressistes ou anticoloniaux, exactement comme l’a révélé le scandale du sondage Cevipof/Ifop sur l’antisémitisme à l’université en 2025-2026, retiré sous pression avant même d’avoir été digéré, parce que ses conclusions dérangeaient les gardiens autoproclamés du Bien.

Hannah Arendt - Les origines du totalitarisme

Crier « fascisme » comme en 1933, c’est conduire les yeux rivés au rétroviseur avec une conviction inébranlable. Le totalitarisme moderne ne porte pas de brassard. Il se nourrit d’émotions morales recyclées (indignation, justice, rejet de l’oppression) et les détourne au service de dominations inédites. J’ai exploré cette idée avec Orwell et Huxley : Huxley avait compris que la tyrannie la plus efficace est celle qu’on ne reconnaît pas, parce qu’elle se présente comme libération. Orwell montrait la botte sur le visage. Huxley voyait le sourire qui l’accompagne.

Les menaces que nous refusons de nommer

Regardons le concret, puisque c’est là que ça blesse.

L’islamisme politique. Des courants radicaux prônent la confrontation civilisationnelle sur notre sol. J’ai consacré deux billets aux Frères Musulmans : leur influence sur la République et le vide de la réponse politique d’Aurore Bergé. Vocabulaire feutré, « réarmer la promesse républicaine », aucune mesure concrète. On connaît la menace. On refuse de la traiter parce que le coût médiatique est trop élevé.

L’antisémitisme masqué. Il ne vient plus de l’extrême droite seule. Il prolifère dans des cercles universitaires et associatifs qui se pensent progressistes. Le sondage Cevipof/Ifop n’a pas été retiré parce qu’il était méthodologiquement faible. Il a été retiré parce que ses résultats étaient politiquement insupportables. Quand la mesure dérange, on casse le thermomètre. J’ai vu le même réflexe avec le DPE et les commissions d’enquête parlementaires.

Les ingérences autoritaires. Des régimes extérieurs diffusent corruption et déstabilisation en Europe. J’en ai documenté les mécanismes dans le billet sur Epstein : pas un complot pyramidal, mais un réseau diffus où chantage et compromission assurent une cohésion au-delà des frontières et des partis. Les GAFAM le font désormais par le code, comme je l’écrivais, et la sous-traitance de la censure au DSA montre que nos propres institutions participent au jeu.

Les suprémacismes de l’intérieur. Des nationalismes ethniques persistent sous couvert de patriotisme, proposant des mesures restrictives qui fragilisent les libertés qu’ils prétendent défendre. Je ne suis pas naïf : la menace vient de tous les flancs. Mais hiérarchiser les dangers selon la grille de 1940 revient à soigner une pneumonie avec un emplâtre contre la variole.

Affronter tout cela exige un courage que l’antifascisme de confort ne fournit pas. Nommer les menaces sans euphémisme, critiquer sans complaisance, accepter les accusations d’islamophobie, de complaisance colonialiste, de trahison progressiste ou de xénophobie, selon le flanc que vous irritez. C’est exactement ce coût qui rend si attractive la dénonciation abstraite du fascisme : gratuite, valorisante, et parfaitement inoffensive.

Le rétroviseur ne protège personne

Le péril n’est pas un retour des années 1930. Le péril, c’est de rester captifs de leur ombre, trop occupés à rejouer les combats d’hier pour voir les autoritarismes qui s’infiltrent dans nos institutions, nos débats et nos rues. J’ai décrit dans « Chronique d’une social-démocratie en phase terminale » un système qui s’autodévore sous le poids de ses propres contradictions, avec un indice de fécondité à 1,56 et un solde naturel négatif pour la première fois depuis 1945. Ce système n’a pas besoin d’un dictateur pour s’effondrer. Il a besoin de citoyens qui regardent ailleurs, et c’est exactement ce que notre antifascisme de parade leur offre. J’écrivais dans « Le grand mensonge de la démocratie » que nous sommes tous complices, moi y compris, de cette servitude consentie. Ce billet n’y fait pas exception : il est plus facile de dénoncer le fascisme fantôme que de regarder en face ce que nous laissons pourrir.

On ne combat pas les tyrannies de demain avec les slogans d’avant-hier. On les combat en nommant ce qui est, sans filtre, sans clan, sans costume de résistant emprunté à nos grands-parents.

Eux, ils risquaient leur vie. Nous, on risque un unfollow.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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