La dictature du « Condamnez-vous ? » ou l’imposture médiatique à son sommet
Depuis des années, un rituel pathétique se joue sur les plateaux télé, particulièrement sur BFM et consorts. Un rituel où deux imposteurs se font face dans une mascarade qu’ils prennent au sérieux : le journaliste-procureur et le politique-accusé.
Mais qui sont ces gens ?
Le journaliste, d’abord. Celui qui se prend pour le gardien de la morale publique, qui interrompt, qui insiste, qui refuse d’avancer tant qu’il n’a pas obtenu sa petite phrase ritualisée : « Condamnez-vous ? ». Comme si sa légitimité à poser cette question allait de soi. Comme si son statut de présentateur lui conférait une quelconque autorité morale pour exiger des comptes. De quel droit ? Parce qu’il a un micro et une caméra ? Parce que l’Audimat le sacre arbitre du bien et du mal ?
L’invité, ensuite. Politique, éditorialiste, ou pire encore, commentateur sans mandat ni responsabilité. Pourquoi accepte-t-il de se soumettre à cette inquisition grotesque ? Pourquoi ne se lève-t-il pas pour dire : « Mais pour qui vous prenez-vous ? » Au lieu de cela, il se tortille, il bafouille, il finit par lâcher la condamnation attendue. Et le journaliste, satisfait, peut enfin passer à autre chose. Mission accomplie.
Le piège infernal
Car c’est bien un piège. Ne pas condamner, c’est être complice. Hésiter, c’est être suspect. Refuser de jouer le jeu, c’est être coupable d’arrogance. Le journaliste le sait, l’invité le sait, le spectateur le sait. Et pourtant, la comédie continue.
Mais qu’est-ce que ça apporte ? Strictement rien. La réponse est connue d’avance. Évidemment qu’ils condamnent. Évidemment. Personne ne va défendre l’indéfendable en direct. Alors pourquoi insister ? Pourquoi cette obstination pathologique à obtenir cette phrase vide, cette déclaration sans valeur ?
Une arme à sens unique
Soyons clairs : ce rituel n’est pas neutre politiquement. Il est presque toujours utilisé dans le même sens idéologique. On exigera quarante fois à un responsable de droite ou du RN de condamner Trump, Orban, un tweet de 2012, une blague de mauvais goût. Quarante fois. Avec acharnement. Avec cette insistance obscène, presque érotique parfois, qui fait bander l’Audimat et le sel des plateaux télé.
Mais curieusement, étrangement même, on ne verra jamais Bruce Toussaint demander à une députée LFI de condamner les propos de Mélenchon sur les « forces de l’ordre qui tuent ». On n’entendra pas ce même ton inquisiteur exiger d’un écologiste qu’il condamne les violences des Soulèvements de la Terre. Silence radio. Ou alors une petite question molle, pour la forme, vite évacuée dès que l’invité fronce le sourcil.
Le « Condamnez-vous ? » est une arme à géométrie variable. Et tout le monde le sait. Le journaliste le sait, l’invité le sait, le téléspectateur le sait. Mais on fait semblant. On maintient la fiction que c’est du journalisme, de l’exigence déontologique, du service public. Mensonge.
L’évitement du débat
Parce que c’est plus simple. Parce que poser de vraies questions, analyser les causes, explorer les contradictions, exiger des réponses de fond, ça demande du travail, de la préparation, de l’intelligence. Le « Condamnez-vous ? » est la question du paresseux, du médiocre, de celui qui préfère le clash moral facile au débat d’idées complexe.
Et pendant ce temps, les vraies questions ne sont pas posées. Les responsabilités politiques ne sont pas établies. Les solutions ne sont pas débattées. On reste dans le théâtre moral, dans la posture, dans le vide sidéral de la pensée télévisuelle.
Pour qui se prennent-ils ?
Voilà la vraie question. Ces journalistes qui jouent aux procureurs, qui se drapent dans une légitimité qu’ils n’ont pas, qui exigent des comptes comme s’ils représentaient la conscience collective. Et ces invités qui acceptent ce rôle d’accusés, qui se plient à ce rituel dégradant, qui valident par leur soumission cette mascarade.
Ils ne sont rien. Ni juges, ni tribunaux, ni détenteurs d’une quelconque autorité morale. Juste des acteurs dans un mauvais spectacle, qui prennent leur petit théâtre pour de la grande politique et leur obstination pour du journalisme.
Il serait temps que quelqu’un ait le courage de dire : « Non, je ne joue pas à ce jeu. Posez-moi de vraies questions ou je m’en vais. »
Mais ça n’arrivera pas. Parce que le système se nourrit de cette médiocrité. Parce que le public n’est pas dupe, mais il est drogué à l’indignation. Le spectacle fonctionne. On adore voir quelqu’un se faire humilier en direct, surtout quand c’est quelqu’un qu’on n’aime pas. C’est du Colisée version 2025. Et les journalistes le savent. Ils donnent au public sa dose quotidienne de mise à mort symbolique.
Tout le monde est complice. Le journaliste qui pose la question, l’invité qui s’y soumet, le téléspectateur qui regarde en se délectant. Et nous, spectateurs, continuons de regarder, de commenter, de nous indigner de l’indignation elle-même. Le cercle est parfait. L’imposture totale.