L’industrie du commentaire ou comment le JT français s’est suicidé
J’ai déjà écrit, il y a quelques mois, sur cette manie du « Condamnez-vous ? » qui pourrit les plateaux télé. Le tic du procureur en costume qui exige sa petite condamnation rituelle avant de passer à la météo. Mais ce n’était que la pointe émergée d’un iceberg autrement plus large : la disparition pure et simple du journal télévisé factuel en France.
Posons la question crûment : connaissez-vous, en 2026, un seul JT français qui se contente de relater l’actualité sans nous coller son « expert maison », son envoyé spécial sur trottoir, son éditorialiste de garde, son responsable département Machin, et son invité politique de circonstance ? Réponse : non. Le format a été éviscéré de l’intérieur, méthodiquement, sur trois décennies, et plus personne ne semble s’en émouvoir.
L’expert permanent, ce PNJ omniscient
Vous les connaissez. Ce sont les mêmes têtes depuis vingt ans. Le matin, ils nous expliquent l’Ukraine ; le soir, le Sahel ; le lendemain, Taïwan. Hier la fiscalité, aujourd’hui les retraites, demain le climat. Ils savent tout sur tout, partout, tout le temps. Ce qui devrait éveiller le moindre soupçon de méthode chez le téléspectateur ne suscite plus aucune réaction. L’omniscience est devenue un métier.
Ces gens ne sont pas journalistes. Ils ne sont pas chercheurs. Ils n’ont, le plus souvent, aucune expertise vérifiable sur le sujet du jour. Ils sont là pour produire du discours à bas coût, de la vraisemblance télégénique, du remplissage entre deux pubs. Leur fonction n’est pas d’informer, elle est de rassurer : tant qu’un type en costume affirme avec aplomb que « la situation est complexe », le téléspectateur a l’impression d’avoir appris quelque chose.
Le procédé n’est d’ailleurs pas propre à la télévision. Sur X et LinkedIn, les prophètes auto-proclamés et leur expertise fantôme que je décrivais à propos de l’IA francophone relèvent exactement du même funnel attentionnel. La télévision a simplement vingt ans d’avance dans l’industrialisation du procédé.
Le « responsable département Monde » et autres titulatures bidon
Posté devant un fond de globe terrestre qui tourne, il égraine des éléments de langage piochés dans les dépêches AFP de la matinée. Il n’a pas mis les pieds à l’étranger depuis trois ans. Il ne parle aucune des langues des pays qu’il commente. Mais il porte le titre. Il a la carte de presse. Il a la voix grave. Donc il sait.
Le mot rédacteur ne suffisait plus : il a fallu inventer chef de service, responsable de pôle, directeur de département, éditorialiste senior. Une bureaucratie de l’apparat, calquée sur les organigrammes du privé, pour faire croire qu’il y a un travail derrière. Il n’y en a pas. Il y a une chaise, un téléprompteur, et un salaire à justifier.
Tout cela se déroule, accessoirement, sous l’œil bienveillant de l’ARCOM, ce régulateur censé veiller au pluralisme et qui s’est mué en vigie idéologique au service de la pensée dominante. Le contrôle de l’apparat est garanti à tous les étages. Pluralisme zéro, conformisme maximal, autorité administrative satisfaite.
L’envoyé spécial sur trottoir : le summum du vide
Là, on touche au sublime. Le présentateur, à Paris, lance avec gravité : « On retrouve maintenant notre envoyé spécial à Tel-Aviv. » Coupure. Apparaît un type devant un commissariat fermé, à 22 heures locales, vêtu d’un gilet beige qu’il a probablement acheté à Roissy avant de partir. Il récite un texte qu’on a écrit pour lui à Paris, sur la base de dépêches qu’on aurait pu lire au studio. Trois minutes plus tard, il rend l’antenne. Bilan : un voyage facturé plusieurs milliers d’euros pour produire ce qu’un stagiaire à Paris aurait fait en dix minutes.
Tout cela pour mimer le journalisme. Pour donner à voir un effort de terrain qui n’a jamais eu lieu. Pour dire au téléspectateur : regardez, nous avons fait le déplacement, donc c’est sérieux. C’est une mise en scène, pas un reportage. Le décor change, le vide reste.
L’invité politique de 20h05 : la contamination finale
C’est probablement la pire des dérives. Le JT, au sens classique, dure vingt ou vingt-cinq minutes. Or France 2 et TF1 servent cinquante minutes d’antenne. Comment combler ? On invite un politique. On l’interroge. On lui pose la question rituelle. On laisse l’éditorialiste maison « réagir ». On a fait du remplissage en se persuadant d’avoir fait du journalisme.
Le téléspectateur, lui, ne demandait rien. Il voulait savoir ce qui s’était passé dans la journée. À la place, il reçoit la séquence indignation, la séquence émotion, la séquence pédagogie condescendante, et la séquence chronique politique. L’information brute a été noyée dans la sauce du commentaire.
Souvenez-vous du grand débat « cotisations ou taxes » qui a saturé les plateaux fin 2025, comme si la nature sémantique du prélèvement obligatoire allait changer quoi que ce soit au pouvoir d’achat du contribuable. Le débat se tient, le commentaire prospère, l’information stagne. Mission accomplie.
La cause profonde : la comptabilité, pas l’idéologie
On serait tenté d’y voir un complot politique. C’est plus banal, et plus déprimant. Un reportage international, hors crise majeure, coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros par sujet. Un plateau avec deux invités coûte le prix de deux taxis et trois cafés. Sur une grille annuelle, le calcul est vite fait. Le commentaire a remplacé le terrain pour des raisons purement comptables. L’idéologie, le biais, le conformisme, tout cela vient après, comme une fatalité greffée sur un modèle économique défaillant.
C’est la même logique qui a tué la presse écrite régionale, qui ronge les rédactions web, qui transforme les correspondants étrangers en stagiaires sous-payés à Beyrouth ou à Kiev. La glissade est ancienne. Elle s’accélère aujourd’hui sous l’effet de l’intelligence artificielle qui dévore les médias par le bas, pendant que les chaînes de télévision se persuadent qu’elles ont encore le temps de réagir. Elles ne l’ont plus. Le marché a tranché.
Le mythe de l’âge d’or
Avant qu’on m’accuse de nostalgie, soyons clair : le JT de 1985 n’était pas un modèle. C’était l’ère de l’après-ORTF à peine sevrée du contrôle gaullien, des interviews présidentielles qui ressemblaient à des audiences, du présentateur en révérence devant le pouvoir politique. C’est cette époque qui a accouché, quelques années plus tard, de la fausse interview de Fidel Castro par PPDA, fabriquée à partir d’images d’archives pour habiller un entretien qui n’avait jamais eu lieu. C’est l’époque, aussi, où les présentateurs vedettes dînaient en ville avec ceux-là mêmes qu’ils interrogeaient le lendemain matin. La déontologie d’alors, vue avec le recul, faisait peine.
Ce qui a changé, ce n’est donc pas la qualité du journalisme. C’est sa servitude. Le JT français a troqué une soumission institutionnelle contre une soumission marchande. Hier, le présentateur servait le pouvoir ; aujourd’hui, il sert l’Audimat. Hier, le silence couvrait les affaires d’État ; aujourd’hui, le bruit les noie sous le commentaire. Le public, lui, est resté le grand absent du calcul.
Et c’est précisément là qu’il faut introduire une dose de lucidité sur ce public. Car le JT bavard et hystérique ne s’est pas imposé contre la demande. Il s’est imposé avec elle. Diffusez à 20h un reportage de douze minutes sur la géopolitique de l’eau en Asie centrale : les courbes d’audience décrochent dès la première minute. Servez à la place une polémique sur une déclaration outrancière du sénateur Machin, ou un face-à-face entre deux éditorialistes qui s’invectivent : les courbes remontent. Le clash paie, le fond ennuie, l’indignation fidélise. Les chaînes n’ont pas inventé cette mécanique : elles ont fait leur métier d’industrie en suivant la pente que leur indiquait le marché.
Cela n’exonère pas les rédactions, qui auraient pu résister, élever, choisir le difficile plutôt que le rentable. Elles ont choisi le rentable. Mais l’idée que le public serait pur, exigeant, ignoré par des élites journalistiques arrogantes, est une fiction confortable. Le téléspectateur consomme ce qu’il prétend détester. C’est plus banal que le complot, et plus dérangeant.
Le refuge
Il reste quelques îlots. Arte Journal à 19h45, format court, peu d’éditorialisation, dimension internationale réelle. Le 19.45 de M6, sec, factuel, sans grand-messe. No Comment d’Euronews, qui pousse la logique à son extrême : des images, aucun commentaire, rien d’autre. Et puis la radio, encore. France Info, RTL, Europe 1 dans leurs tranches du matin. La radio résiste mieux parce qu’elle n’a pas à produire de mise en scène : la voix suffit, le décorum est inutile.
Tout le reste, BFM, CNews, LCI, Franceinfo TV, le 20h de TF1 et de France 2, les magazines de seconde partie de soirée, a basculé. Pas dans la malhonnêteté, dans la médiocrité industrielle.
Informer ne rapporte plus, commenter oui
Le JT français a abandonné sa mission, et personne ne s’en est aperçu, parce que personne ne le regarde vraiment. Les chiffres d’audience baissent depuis vingt ans. Les moins de quarante ans s’informent ailleurs, par les réseaux, par les podcasts, par les sites étrangers. La TV linéaire s’enfonce dans son propre vide, persuadée que le problème vient du public et non d’elle-même.
Et pendant ce temps, le rapport Alloncle propose un milliard d’euros d’économies sur l’audiovisuel public sans jamais poser la seule question qui vaille : pourquoi ce service public a-t-il cessé d’en être un ? La réponse, personne ne veut l’entendre. Le quatrième pouvoir s’est mué en premier censeur, et ce naufrage est consenti par ceux-là mêmes qui en vivent.
Le journaliste de 1985 prenait l’avion ; il prenait aussi les ordres. Celui de 2026 ne prend plus ni l’un ni l’autre : il prend la parole. Servitude institutionnelle hier, servitude marchande aujourd’hui. À aucun moment, dans cette histoire, le téléspectateur n’a été l’objectif. Et il ne l’est toujours pas.