#FastAndFourrière : la Gendarmerie nationale, ses tweets et le contribuable

Le compte officiel de la Gendarmerie nationale sur X revendique aujourd’hui un peu plus d’un million d’abonnés. À ce trafic s’ajoutent les comptes des groupements départementaux, du porte-parole de la Gendarmerie, du ministère de l’Intérieur, sans oublier l’ensemble des relais institutionnels qui s’auto-citent et s’auto-relaient en boucle. Tout cela est encadré par une véritable doctrine, formalisée notamment dans la Revue Défense Nationale : « rester visible et audible » dans le « Far West digital », piloter, professionnaliser, calibrer une ligne éditoriale. Une force régalienne organisée comme une marque, avec ses indicateurs d’engagement et son social listening centralisé.

Dans cet écosystème, un hashtag a fini par cristalliser le ton de la maison : #FastAndFourrière. On y retrouve, semaine après semaine, le même format : une photo de véhicule intercepté, une vitesse relevée au radar, parfois une référence cinématographique en guise de calembour, un emoji bien placé, et un petit chœur de comptes institutionnels qui se félicitent les uns les autres en commentaire. Récemment encore, un conducteur de 17 ans en permis probatoire intercepté à 187 km/h sur l’A20, mis en scène avec emojis et formule lapidaire — « Premiers mois de conduite et déjà à l’arrêt ».

Il faut le dire d’emblée, pour éviter toute mauvaise foi en retour : il ne s’agit ni de contester la légalité de ces interceptions, ni de relativiser les comportements à risque, ni de défendre les conducteurs concernés, ni de remettre en cause la mission de sécurité routière. Cette mission est légitime, parfois lourde, souvent ingrate, et toujours nécessaire. Le sujet est ailleurs. Il est dans la posture qu’adopte l’institution lorsqu’elle décide de transformer cette mission en contenu — au sens marketing du terme. Trois glissements sont à l’œuvre, et chacun d’eux mérite qu’on s’y arrête.

Le glissement sémantique : du service public au « contenu »

Une institution régalienne n’est pas une marque. Elle ne vend rien, ne séduit personne, ne cherche pas à fidéliser d’audience. Elle exécute une mission financée par l’impôt, dans un cadre fixé par la loi, sous le contrôle d’autorités elles-mêmes financées par l’impôt. Lorsqu’elle adopte les codes du marketing — hashtag accrocheur, emoji, calembour, mise en scène scénarisée d’un fait du quotidien — elle ne se rend pas plus accessible : elle change de nature. Elle quitte le registre du service rendu pour entrer dans celui de la production de contenu.

Cette dérive a une généalogie identifiable, qui n’est pas française. Les services de police américains ont, depuis une décennie, fait des réseaux sociaux un outil d’auto-promotion permanent : photos d’arrestations, comptes officiels parodiant des films d’action, shérifs vedettes locales sur TikTok. La pratique entre en collision frontale avec une tradition française radicalement opposée. La Gendarmerie est statutairement une force armée, héritière d’une institution militaire pour laquelle la retenue était historiquement constitutive de la fonction. La grande muette ne tweetait pas. La discrétion n’y était pas un défaut de communication, c’était une signature institutionnelle. En important sans précaution les codes communicationnels d’un autre pays, la Gendarmerie ne se modernise pas : elle abandonne, sans débat public, un trait identitaire qui faisait précisément la spécificité du modèle français.

On objectera l’argument pédagogique : ces tweets seraient préventifs, ils dissuaderaient les conducteurs de commettre des excès. L’objection a une part de vérité — il est exact qu’afficher la réalité des contrôles peut induire une certaine prudence. Mais la prévention ne réclame ni emoji, ni calembour, ni hashtag empruntant au cinéma d’action. On peut prévenir sans transformer le contrevenant en punchline. Une campagne de communication routière, austère et factuelle, atteint le même objectif sans inverser la posture : elle informe, elle ne se met pas en scène. Le hashtag #FastAndFourrière ne dissuade pas mieux qu’un communiqué sec ; il sert avant tout à valoriser l’émetteur.

Ce qu’il dit, en creux, est troublant : il laisse entendre que faire son travail relève d’un fait d’armes. Le pompier ne tweete pas chaque incendie maîtrisé avec un hashtag #BurnAndBaby. L’inspecteur des finances ne publie pas chaque redressement avec une référence à Catch Me If You Can. Le greffier ne célèbre pas chaque convocation signifiée. Mais les forces de l’ordre, elles, ont décidé que faire respecter la loi méritait régulièrement un coup de communication. Or si arrêter un excès de vitesse mérite un tweet enjoué, qu’est-ce qu’on garde pour les vraies enquêtes, les longues procédures, les dossiers de grande criminalité, les disparitions élucidées ? La théâtralisation systématique de la mission ordinaire dévalue, à terme, la mission elle-même.

L’asymétrie de l’information : on montre le radar, on cache le rapport

Là où la critique devient particulièrement difficile à éluder, c’est lorsqu’on met en regard cette générosité communicationnelle avec ce qui ne circule pas sur les mêmes canaux.

La Gendarmerie communique abondamment sur les véhicules immobilisés, les conducteurs interpellés, les fourrières remplies. Elle communique nettement moins, et de manière nettement plus discrète, sur les enquêtes internes la concernant. Le rapport 2024 de l’Inspection générale de la Gendarmerie nationale fait état de 4 209 signalements et réclamations externes en 2024, en progression de 28 % sur un an. Sur la même année, 1 015 enquêtes judiciaires ont été menées concernant des personnels de la Gendarmerie, et 234 enquêtes administratives internes. Ces chiffres ne sont pas accablants en eux-mêmes — l’institution emploie plus de 100 000 militaires et intervient des millions de fois — mais ils existent, ils progressent, et ils ne donnent pas lieu, eux, à des hashtags conviviaux.

Plus révélateur encore : le politologue Sebastian Roché, dans une analyse reprise par L’Essor, a relevé que la Gendarmerie ne consacre plus que quatre pages à l’usage des armes dans son rapport annuel 2024, là où la Police nationale, via l’IGPN, en consacre un tiers du sien. Selon lui, « l’abandon de la publication des statistiques sur les tirs serait spécifique à la Gendarmerie ». Une institution qui trouve plusieurs centaines de tweets par an pour célébrer des excès de vitesse pourrait, en bonne logique, retrouver quelques pages pour documenter son usage de la force létale. L’asymétrie est, pour le moins, frappante.

Cette asymétrie n’est d’ailleurs pas isolée. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de verrouillage de la transparence judiciaire française : dix ans après la promesse d’open data des décisions de justice, les décisions pénales ne seront toujours pas publiées avant 2028. Ce qui est rendu visible — le contrôle, l’interception, le contrevenant — est précisément ce qui valorise l’institution. Ce qui est rendu opaque — le rapport sur la force armée, les signalements internes, les pièces des dossiers — est précisément ce qui pourrait la fragiliser. La répartition n’est pas neutre.

À cela s’ajoute, plus structurellement, le constat que dressait dès 2023 la Cour des comptes sur les moyens de la police judiciaire : les taux d’élucidation se dégradent alors même que les moyens budgétaires augmentent. Si la Gendarmerie tient à publier des palmarès, peut-être pourrait-elle commencer par celui-là. La qualité administrative ordinaire, telle qu’elle se vit côté usager, n’est par ailleurs pas toujours à la hauteur du soin apporté à la communication, comme j’en ai fait l’expérience moi-même au moment d’un dépôt de main courante. Le contraste entre la précision graphique d’un tweet et l’approximation d’un acte officiel finit par poser une question simple : où va l’effort ?

L’érosion du lien de confiance : la connivence numérique comme rupture

Reste la question du ton, qui n’est pas un détail. Un hashtag est un acte de cadrage, une manière de désigner ce qui mérite d’être catégorisé, sérialisé, mémorisé. En choisissant #FastAndFourrière — clin d’œil à une saga hollywoodienne dont le sujet est précisément l’apologie de la conduite illégale — la Gendarmerie n’opte pas pour la sobriété professionnelle. Elle opte pour la mise en scène pop-culturelle de son propre pouvoir. Elle se donne le rôle du shérif et confie à l’automobiliste celui du rebelle.

Ce choix narratif a deux conséquences indésirables. D’une part, il transforme le contrôle routier — moment de souveraineté étatique au cours duquel un agent armé interrompt la liberté de circulation d’un citoyen — en spectacle de divertissement. D’autre part, il installe un rapport de connivence ironique entre soi et de surplomb amusé sur l’autre. Il suffit de parcourir les réponses sous ces tweets : on y voit les comptes des unités locales, du SIRPA Gendarmerie, du ministère de l’Intérieur se répondre en se tapant dans le dos verbalement, comme une équipe de bureau qui célèbrerait un closing commercial.

Or cette connivence est précisément ce qu’une institution régalienne ne devrait jamais cultiver publiquement. La distance entre l’État et le citoyen n’est pas un défaut à corriger par la proximité numérique ; c’est une garantie démocratique. L’agent qui contrôle une identité, pose un radar, dresse un procès-verbal ou interpelle un conducteur n’est pas un humoriste. Il exerce une portion du monopole de la violence légitime. Le rendre sympathique en ligne, c’est précisément brouiller la frontière entre l’autorité et la familiarité, entre le pouvoir contraignant et le compte de divertissement. Cela ne renforce pas le lien de confiance : cela le déplace vers un terrain — celui de l’image et de la séduction — où ce lien n’a plus de tuteur juridique solide.

Cette posture s’inscrit dans une société d’ordres où les statutaires se distinguent des exposés, c’est-à-dire dans un dispositif où certains corps publics jouissent d’une visibilité maîtrisée et valorisante, tandis que les citoyens ordinaires subissent les angles morts du même dispositif. On retrouve la même grammaire dans le fonctionnement de l’URSSAF, juge et partie de ses propres décisions, ou dans l’industrialisation du stationnement payant par lecture automatisée des plaques : à chaque fois, l’institution publique met en scène sa performance, et le citoyen subit silencieusement l’envers du décor. Le #FastAndFourrière n’est qu’un cas particulier de ce déséquilibre.

Ce qu’on est en droit d’exiger

Une institution qui consomme plus de onze milliards d’euros d’argent public par an, dont les agents portent une arme, peuvent priver de liberté, contrôler des identités et, dans certains cas, faire feu, doit à la collectivité quelques contreparties qui ne sont pas négociables.

D’abord la discrétion. Le service public se rend, il ne se met pas en scène. Communiquer pour informer, prévenir, alerter — oui. Communiquer pour se donner le beau rôle — non. Cela n’est pas une question de droit, c’est une question de tenue.

Ensuite la transparence symétrique. Si l’institution accepte de chiffrer publiquement ses interceptions, elle doit accepter, avec la même précision, de chiffrer publiquement ses signalements internes, ses usages de la force, ses sanctions disciplinaires, ses mises en cause judiciaires, ses condamnations. Toutes les institutions matures de service public font ce double exercice. Le déséquilibre actuel — beaucoup de scénographie pour les succès, beaucoup de litote pour les difficultés — est précisément ce qui érode la confiance.

Enfin la modestie. Personne ne demande à un médecin urgentiste de tweeter chaque réanimation réussie. Personne ne demande à un enseignant de poster une photo de chaque copie corrigée. Personne ne demande à un magistrat de publier ses délibérés sur LinkedIn. Le sérieux du service rendu se passe d’autocélébration. Le contribuable n’a pas besoin d’être rassuré par des emojis sur le fait que son argent est bien employé : il a besoin de pouvoir le vérifier, calmement, par les indicateurs publics et les rapports d’inspection.

Il ne s’agit donc pas d’imposer le silence à la Gendarmerie nationale. Il s’agit de lui rappeler quelque chose de plus simple, et que les institutions militaires savent en principe formuler mieux que personne : on ne se félicite pas de faire son devoir.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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