Gonfler ses pneus à 2 euros : l’air comprimé, ce racket invisible

Il y a quelque chose de fascinant à voir une borne réclamer deux euros pour un service que l’atmosphère rend gratuitement depuis quelques milliards d’années. On glisse la pièce, le compresseur ronronne une minute ou deux, on referme les valves, on repart. Et l’on vient, sans trop y penser, de conclure l’une des transactions les plus rentables qu’un commerce puisse imaginer : vendre de l’air. Littéralement.

Je ne parle pas ici du gonflage en atelier, avec contrôle, équilibrage et main d’œuvre. Je parle du geste le plus solitaire qui soit : sortir de sa voiture, brancher l’embout, et faire soi-même un travail que personne ne supervise et que rien ne justifie de facturer à ce prix. C’est, au fond, le même ressort que les toilettes payantes des aires d’autoroute : faire passer à la caisse un besoin élémentaire, dans un lieu marchand, après qu’on y a déjà laissé son argent.

Quand un gonfleur devient une « station de gonflage »

Le premier signal, c’est toujours le vocabulaire. Un tuyau, un manomètre, un bouton : voilà un gonfleur. Mais le mot a disparu. Partout, jusque dans la communication officielle des opérateurs, l’objet a été promu au rang de « station de gonflage ». L’inflation sémantique est savoureuse pour ce qui reste, mécaniquement, une pompe à air. Et habiller un dispositif d’un nom ronflant, c’est toujours la première étape pour lui coller un prix : on ne facture pas un gonfleur, on facture une station.

C’est exactement la logique du racket des abonnements dans les voitures, où des constructeurs vous font payer au mois des sièges chauffants déjà installés sous vos fesses. On transforme une fonction triviale en service premium, et le tour est joué.

Rendons d’abord justice à ceux qui le méritent : il existe encore quantité de stations, de garages et de communes qui mettent un gonfleur à disposition gracieusement. Mieux : sur les autoroutes, là où la vitesse et la fatigue rendent la pression des pneus la plus critique, le gonflage est gratuit et présent sur la totalité des aires de service. Le réseau autoroutier, pourtant fort peu suspect de philanthropie (on rappellera utilement que 33 € de dividendes sont prélevés sur 100 € de péage), garantit donc la gratuité de l’air là où la sécurité l’exige. C’est en ville, dans les stations de quartier, les grandes surfaces et les stations de lavage, que le payant gagne du terrain et tend à s’imposer comme la norme. Le paradoxe est total : on offre l’air là où l’on roule à 130, et on le facture là où l’on roule à 50.

Faisons le calcul (très approximativement)

Combien coûte, réellement, le gonflage de quatre pneus ?

L’air, lui, ne coûte rien : il est partout, gratuit, infini. Ce qui se paie, c’est l’électricité du compresseur et l’amortissement de la machine. Prenons un compresseur d’environ 1,5 kW qui tourne deux bonnes minutes, ce qui est déjà très généreux pour un simple appoint : cela représente à peine 0,05 kWh, soit, à vingt centimes le kilowattheure, environ un centime d’électricité. Ajoutons l’amortissement de l’appareil et un peu d’entretien : une borne coûte quelques milliers d’euros, certes, mais elle gonfle des dizaines de milliers de véhicules sur sa durée de vie. Réparti sur tous ces passages, ce coût se compte en fractions de centime.

Soyons larges, très larges, et retenons un coût de revient total de cinq centimes par passage. C’est sans doute le double ou le triple de la réalité, mais l’argument n’en sera que plus solide.

À cinq centimes de coût pour deux euros encaissés, le prix de vente représente quarante fois le coût de revient : un coefficient multiplicateur de 40. Rapportée à ce coût, la culbute atteint environ 3 900 %. (Pour couper l’herbe sous le pied du puriste : la marge commerciale au sens strict, le taux de marque calculé sur le prix de vente, ne peut par définition jamais dépasser 100 %, ici 97,5 %. Le chiffre vertigineux, c’est bien le taux rapporté au coût, qui lui ne connaît aucune limite.)

Et c’est l’hypothèse la plus charitable. Si le coût réel tourne plutôt autour de deux centimes, ce qui est sans doute plus proche du vrai, le prix de vente devient cent fois le coût. À un centime, deux cents fois le coût, soit 19 900 % : on frôle la barre des 20 000 %.

Pour situer ces chiffres : la bouteille d’eau, symbole habituel de l’arnaque marketing, plafonne autour de quelques milliers de pour cent. Le pop-corn de cinéma, autre grand classique, gravite autour de 1 000 %. L’air comprimé à deux euros joue donc dans une catégorie bien à lui, quelque part entre l’audace et l’insulte à l’intelligence.

Soyons justes : pourquoi ce n’est pas non plus dix centimes

Avant qu’on ne m’accuse de naïveté comptable, reconnaissons ce qui doit l’être. Mes cinq centimes ne couvrent que le coût marginal d’un gonflage : l’électricité et un peu d’usure. Le coût d’exploitation réel est forcément plus épais. Il y a la maintenance d’une borne régulièrement malmenée, parfois vandalisée ; l’entretien du flexible et du manomètre ; le risque de panne ou d’impayé ; et surtout le coût d’opportunité du foncier, car le moindre mètre carré d’une station vaut cher et pourrait accueillir autre chose. Même en chargeant généreusement tous ces postes, on peine à dépasser quelques dizaines de centimes par passage. Rien là-dedans ne justifie deux euros, mais cela explique pourquoi le prix honnête n’est pas non plus de dix centimes.

Il faut aussi comprendre le modèle. Beaucoup de ces bornes appartiennent à des indépendants ou à des grandes surfaces dont la marge sur le carburant est si maigre qu’elle frôle parfois le néant. L’air, comme le café ou le lavage, devient alors une petite rente d’appoint, l’une de ces lignes annexes censées compenser un cœur de métier sous pression. C’est peu glorieux, mais c’est cohérent.

Et puis la commodité a un prix. Certains paieront volontiers deux euros pour ne pas ressortir le compresseur du garage ni faire trois kilomètres jusqu’à la borne gratuite la plus proche. Ce n’est pas une excuse morale, c’est une réalité économique : on ne vend pas seulement de l’air, on vend de l’immédiateté.

Reconnaître tout cela ne rend pas l’addition plus honnête pour autant. Entre quelques dizaines de centimes défendables et deux euros encaissés, il reste un gouffre que rien, dans cette liste, ne vient combler. Et c’est ce gouffre, précisément, qui fait glisser le service vers le racket.

« À prix d’or », vraiment ? Pire que ça

J’ai d’abord voulu écrire que cet air était vendu à prix d’or. À la réflexion, c’est faire injure à l’or. Le métal jaune, lui, a au moins l’excuse d’être rare, de devoir être extrait, raffiné, transporté, sécurisé. Son prix, aussi élevé soit-il, repose sur quelque chose de tangible. Ramené au poids, d’ailleurs, l’air d’un gonflage reste infiniment moins cher que l’or : la comparaison ne tient pas, au gramme près.

Mais c’est précisément là que le bât blesse. L’or se paie cher parce qu’il est précieux ; l’air se paie cher parce qu’on peut. Ce n’est pas un prix, c’est une marge à l’état pur, prélevée sur une ressource qui ne coûte rien à personne. Dans le rapport entre le prix demandé et la valeur réelle de la chose, l’air comprimé pulvérise l’or sans le moindre effort.

« Mais c’est gratuit pour nos clients »

On m’opposera l’argument habituel : les clients de l’enseigne, eux, bénéficient d’un tarif réduit, voire de la gratuité. Soit. C’est même probablement vrai dans bien des cas. Mais là n’est pas la question.

La question n’est pas de savoir si, à force d’être un bon client, on peut échapper à la facture. La question est qu’on facture deux euros une ressource qui en coûte cinq centimes, à des automobilistes de passage qui, comme aux caisses automatiques des supermarchés, exécutent eux-mêmes le travail qu’on leur fait payer. Et qui sont souvent là pour la raison la plus vertueuse qui soit : entretenir leurs pneus, donc rouler plus sûr et consommer moins. On fait payer le geste responsable. C’est le monde à l’envers.

Le vrai sujet

Un pneu sous-gonflé, c’est plus de carburant brûlé, une usure accélérée, une tenue de route dégradée, des distances de freinage allongées et un risque accru d’éclatement. Pourtant, près de six automobilistes sur dix ne vérifient jamais leur pression. Tout, dans l’intérêt général, devrait pousser à rendre le gonflage aussi accessible qu’un point d’eau. C’est d’ailleurs exactement le raisonnement qui a conduit à le rendre gratuit sur les autoroutes : une affaire de sécurité, pas de commerce. Faire payer l’air ailleurs, c’est donc, très concrètement, poser un péage sur la prévention des accidents.

Reste l’automobiliste, cette vache à lait increvable, qu’on traie au stationnement (j’en ai fait l’autopsie ici), au péage, au carburant, et désormais jusque dans l’air de ses pneus. Deux euros, c’est dérisoire, dira-t-on. Bien sûr, et c’est exactement pour cela que ça fonctionne : personne ne se battra pour deux euros, et c’est sur cette résignation, multipliée par des millions de passages, que prospère le modèle.

Moi, je veux bien payer un service. Mais pas l’air que je respire, et encore moins celui que je dois pomper moi-même.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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