La géopolitique que l’on sert au journal de vingt heures se résume trop souvent à une carte du monde en deux couleurs — les gentils d’un côté, les méchants de l’autre — et au commentaire navré d’un éditorialiste qui découvre avec stupéfaction que les rapports de force n’ont pas été abolis par le droit international, que les traités ne protègent que ceux qui ont les moyens de les faire respecter, et que l’indignation vertueuse n’a jamais constitué une politique étrangère. Cette catégorie est celle d’un observateur qui préfère les cartes d’état-major aux cartes postales, qui lit les accords commerciaux avant de commenter les poignées de main, et qui part du principe que pour comprendre pourquoi un empire agit il faut d’abord regarder ce qu’il convoite — pétrole vénézuélien, terres rares chinoises, avant-poste arctique, corridors de semiconducteurs — plutôt que ce qu’il déclare. Vous y trouverez des analyses sur la recomposition des puissances quand Washington négocie avec Moscou en excluant l’Europe de la table, des décryptages de souveraineté industrielle et militaire quand Dassault défend la France mieux que l’Élysée, des chroniques sur l’affaire Epstein comme clé de lecture systémique du pouvoir mondial, et parfois le constat brutal qu’on ne négocie pas avec le loup en lui récitant le droit — on devient plus fort que lui ou on disparaît — le tout écrit avec la conviction que la lucidité géopolitique, même dérangeante, reste infiniment moins coûteuse que l’aveuglement.
Le 28 juillet 2026, la Chine a commencé à produire en série ses propres scanners à immersion, ces machines à 60 millions d’euros qui impriment les circuits sur le silicium et que seul ASML sait vraiment construire : cinq unités cette année, une vingtaine en 2027, face aux 130 systèmes annuels du Néerlandais. Un contre vingt-cinq : le rapport paraît dérisoire, mais Séoul a perdu 10 % et Tokyo 4 % dans la foulée, parce qu’un embargo technologique n’a pas de valeur proportionnelle. Il a une valeur binaire, et il vient de cesser d’être un mur pour devenir un délai, ce qui se calcule, s’amortit et se planifie. En supprimant l’alternative, les contrôles à l’exportation ont fait naître le concurrent qu’ils devaient étouffer, exactement comme ils avaient appris la frugalité à l’IA chinoise. Trois jours plus tard, Bpifrance cédait 2,5 % d’Orange pour 1,1 milliard d’euros en appelant cela une rotation d’actifs : à somme identique, l’un a acheté un capital productif, l’autre trois mois de trésorerie.
Pour son tout premier post sur X, Jensen Huang n’a pas parlé de GPU : il a partagé une lettre défendant les modèles ouverts, signée par NVIDIA, Meta, Mistral et Hugging Face, mais boudée par OpenAI et Anthropic. Cette liste d’absents en dit long : la frontière entre ceux qui signent et ceux qui s’abstiennent épouse celle qui sépare l’économie de l’ouverture de la rente du péage. Le texte parle de « leadership américain », mais chacun de ses arguments plaide, malgré lui, pour la souveraineté de tous les autres. Car un modèle ouvert ne connaît pas les frontières : le fichier qui diffuse l’IA dans les usines de l’Ohio permet aussi de faire tourner l’inférence chez soi, hors de portée du Cloud Act.
Avril 2013 : un cadre d’Alstom est arrêté à JFK, et la branche énergie du groupe finira chez General Electric. Treize ans plus tard, la France impose à ses entreprises de faire transiter l’intégralité de leurs flux de facturation par une centaine de plateformes privées : clients, fournisseurs, prix réels, volumes, dépendances, soit la cartographie en temps réel de son économie. Nul besoin de pirater quand une réquisition extraterritoriale, un rachat de plateforme ou une source bien placée suffit. Le plus piquant : les données les plus sensibles ne dorment pas dans la forteresse de l’administration, mais chez le maillon le moins protégé. Au nom de la TVA, la France vient de constituer le gisement de renseignement économique le plus complet d’Europe, sans doctrine pour le protéger.
Le 12 juin, SpaceX réalisait la plus grosse introduction en bourse de l’histoire; quatre jours plus tard, l’entreprise rachetait Cursor pour 60 milliards, puis dévoilait Origin, une forge Git pensée pour les agents. La presse a résumé tout ça à l’achat d’un éditeur d’IDE, et a manqué l’essentiel: un homme est en train d’acheter, couche par couche, le droit de décider ce qui compte comme vrai, d’abord dans le code, bientôt dans le savoir. Car le vrai goulot n’est plus de produire du code, c’est d’arbitrer ce qui mérite d’être mergé, et cette couche de validation vaut, pour entraîner des agents, plus que tout le corpus public de GitHub réuni. Reste une fissure dans le récit d’inéluctabilité: la pièce maîtresse, Anthropic, est précisément celle que Musk ne peut pas racheter, même s’il en fournit déjà une part de l’oxygène. La vraie question n’est plus de comprendre son plan, mais de décider combien de temps on accepte encore de lui louer l’avenir.
Les contrôles à l’export américains devaient étrangler l’IA chinoise ; ils lui ont appris la frugalité, et la frugalité est devenue son arme tarifaire. DeepSeek, Qwen et la nuée des modèles à poids ouverts livrent aujourd’hui un suffisamment bon à une fraction du prix occidental, ce qui suffit à faire basculer l’écrasante majorité des usages. Mais le marché n’a pas basculé là où on le croit : la pointe absolue reste américaine, et le vrai moat, la distribution, voit déjà les hyperscalers revendre la commodité chinoise sur leur propre compute. Pour l’Europe, adopter par défaut l’API de Hangzhou, c’est troquer un suzerain contre un autre, quand la seule sortie réelle, l’auto-hébergement des poids ouverts, n’a rien d’un repas gratuit. Reste à savoir si le continent saura bâtir les conditions, réglementaires et industrielles, qui font de ce réflexe autre chose qu’un geste de minorité éclairée.
Le multiculturalisme ne peut pas fonctionner dans le cadre d’une démocratie libérale. Ce n’est pas une question de dosage, de bonne volonté ou de moyens. Appelons ça une loi, si le mot gêne les puristes ; une tendance lourde, une constante empirique que trois continents et un siècle d’expériences reproduisent sans exception. Putnam l’a démontré malgré lui : plus un quartier est culturellement diversifié, moins les individus se font confiance ; pas seulement entre groupes différents, mais au sein de chaque groupe. Quand le « nous » commun s’effondre, les individus retournent à leur appartenance primaire, l’élection devient un recensement ethnique, et le perdant ne reconnaît plus la légitimité du vainqueur : il conteste celle du système.
Le détroit d’Ormuz a beau être à six mille kilomètres, il dicte depuis deux mois le prix du carburant à la pompe et promet de peser longtemps encore sur les prix alimentaires et les billets d’avion : la France, qui importe 29 % de son gazole du Proche-Orient, est l’otage consentant d’une dépendance qu’elle refuse depuis cinquante ans de réduire. Macron y a envoyé le Charles de Gaulle, une posture souveraine qui masque mal une politique de survie à court terme. Mais réduire ce conflit à une question de barils serait une façon commode de ne pas regarder ce qu’il y a derrière : Ormuz est le symptôme économique, Beyrouth est le cœur de la guerre, et les 2 454 morts libanais en six semaines ne sont pas une abstraction géopolitique. Manon Debs, Vernis Rouge, artiste franco-libanaise évacuée du Liban en 2006, vient de sortir une chanson parce qu’elle a peur pour les siens et qu’écrire est la seule façon qu’elle connaît de se sentir utile. Deux France face au même conflit : l’une regarde le prix du litre, l’autre attend des nouvelles d’une rue qu’elle connaît par cœur.
Le 21 avril 2026, le Groupe BPCE annonçait en grande pompe les premières transactions e-commerce Wero en France. Le même jour, Netzpolitik.org révélait qu’EPI avait dû admettre que Wero fait tourner son infrastructure critique sur les serveurs d’Amazon Web Services. En novembre 2025, cette même EPI torpillait l’euro numérique de la BCE au nom de la souveraineté : un projet qui, par construction, aurait reposé sur l’infrastructure nativement souveraine de l’Eurosystème. Construire Wero sur AWS, c’est comme bâtir un ministère de la Défense européen sur un terrain loué à une puissance étrangère : le propriétaire a toujours le double des clés, et peut couper l’eau quand un juge fédéral le lui demande. Sans roadmap publique de migration vers une infrastructure SecNumCloud, le slogan « solution forte et indépendante » reste une belle affiche collée sur un mur américain.
Le FMI table sur -0,2 % de croissance en 2026. Les données réelles (raffineries détruites, terminaux hors service, pénuries sectorielles) dessinent un scénario à -1,5 % pour les pays développés. Les modèles standards raisonnent en prix, pas en volumes, et ignorent les effets de seuil : une perte de 10 % d’énergie provoque une chute de 15 % dans l’industrie lourde. Entre les prévisions rassurantes et la crise qui vient, personne ne prépare l’opinion et chaque jour perdu est un jour de moins pour organiser la résilience collective.
L’Union européenne frappe désormais ses propres citoyens de sanctions économiques sans procès, sans juge, sans loi pénale définissant l’infraction reprochée. Un colonel suisse et un journaliste allemand ont vu leurs comptes gelés pour avoir exprimé des analyses qui déplaisent au Conseil européen ; contraints de demander des dérogations humanitaires pour se nourrir. Ces mesures, étiquetées « administratives » pour contourner les garanties du droit pénal, infligent pourtant des conséquences plus lourdes qu’une condamnation judiciaire : interdiction de travailler, de voyager, de recevoir la moindre aide. Cette dérive s’inscrit dans une escalade méthodique en trois temps : la censure déléguée aux plateformes via le DSA, l’infrastructure de contrôle (identité numérique, euro numérique), et désormais la sanction existentielle par gel des avoirs. En transformant l’opinion politique en motif de mort civile, l’UE bascule du soft power au hard power ; et piétine les principes mêmes de l’État de droit qu’elle prétend défendre.