Main courante : autopsie d’un massacre administratif
J’ai aujourd’hui vécu une expérience qui illustre parfaitement l’état de délabrement du service public français : la transformation d’un document rédigé avec soin en une bouillie administrative truffée de fautes, d’omissions et d’inexactitudes.
Le contexte : une situation qui nécessitait une trace officielle
Je suis propriétaire d’un studio, occupé par Monsieur Édouard BRACAME sans bail signé. La situation a rapidement dégénéré : harcèlement téléphonique constant (plusieurs dizaines d’appels par jour et nuit), messages délirants où il m’accuse d’être un « pirate informatique » qui s’introduit dans son téléphone pour effectuer des retraits bancaires, troubles du sommeil pour moi, extension du délire aux voisins. Bref, une situation suffisamment préoccupante pour justifier un dépôt de main courante.
Ayant une certaine expérience de l’administration française et de sa capacité à dénaturer n’importe quel propos, j’ai pris la précaution de rédiger moi-même ma déclaration. Un texte structuré, précis, factuel, avec dates, identités complètes, et description détaillée des faits. Ce document devait me servir de support pour ne rien oublier lors de ma déclaration orale.
Je savais que le gendarme allait retranscrire mes propos dans le cadre réglementaire de la main courante. J’attendais donc une reformulation professionnelle, peut-être plus concise, mais en tout cas fidèle aux faits énoncés.
Ce qui suit démontre que « retranscription » ne signifie manifestement pas « fidélité aux propos tenus ».
Tableau comparatif : le massacre
Voici, côte à côte, ce que j’ai écrit et ce que la gendarmerie en a fait :
Version originale (préparée par mes soins)
Monsieur BRACAME Édouard, Hippolyte, Célestin, né le 07/10/1997 à Bouzillé, occupe le studio n°99 (situé au 38 boulevard de la Brocante – 51130 Trécon) dont je suis le propriétaire. Il l’occupe sans qu’aucun bail locatif n’ait été signé à ce jour.
Monsieur BRACAME était précédemment domicilié chez sa maman (Gertrude, Yvette, Joséphine LEGHNÔME, épouse BRACAME, née le 02/11/1973 à Bouzillé), au 6 Impasse Latombe – 49530 Bouzillé. Le 27/10/2025, il a signé un contrat à durée indéterminée avec la société SAS La Fouine Industrie (située 457 rue des Comtes du Forez, 42720 La Bénisson-Dieu), contrat qui semble s’être interrompu rapidement durant la période d’essai.
Depuis ma rencontre avec Monsieur BRACAME, le lundi 27 octobre 2025 (jour de signature de son CDI), sa santé mentale me semble décliner de manière importante. Son comportement me laisse penser qu’il souffre de troubles psychiatriques, ce qui m’inquiète vivement.
À compter de son entrée dans les lieux, début décembre, Monsieur BRACAME a pris plusieurs libertés, dont celle de changer le barillet sans me donner un double des clés. Je ne dispose donc d’aucun moyen d’accéder au studio, ce qui pose problème notamment en cas d’urgence ou d’intervention nécessaire.
En effet, Monsieur BRACAME tente de me joindre plusieurs dizaines de fois par jour, à toute heure du jour et de la nuit, que ce soit par téléphone ou par SMS au contenu délirant. Pour synthétiser le contenu de ces messages : il s’imagine que je suis un pirate informatique qui s’introduit la nuit dans son téléphone portable afin d’effectuer des retraits sur son compte bancaire et autres malversations.
Cette situation de harcèlement constant, particulièrement les sollicitations nocturnes répétées, commence à avoir des répercussions importantes sur mon quotidien. Mon sommeil est perturbé et cette fatigue accumulée affecte ma vie professionnelle et personnelle.
Outre le caractère très intrusif de ces comportements erratiques à mon égard, Monsieur BRACAME commence également à reproduire ces échanges incohérents avec ses voisins, de vive voix, par appels téléphoniques et par SMS.
Compte tenu de cette situation complexe, je me suis rapproché de Maître Jean MANCHZECK, huissier à Trécon, afin qu’il me conseille et envisage les démarches les plus appropriées en tant que professionnel compétent.
Je dépose cette main courante afin de consigner ces faits et de me prémunir contre toute escalade de cette situation préoccupante. Je tiens à votre disposition tous les documents nécessaires : captures d’écran des SMS et appels, copie de sa carte d’identité, contrat de travail à durée indéterminée, ainsi que tout autre élément que vous jugeriez utile.
Version retournée par la gendarmerie
M Paul ARGOUD dont l’identité a été vérifiée et authentifiée, souhaite signaler que :
Monsieur BRACAME Édouard né le 07/10/1997 à BOUZILLÉ qui vie dans l’appartement que Monsieur ARGOUD Paul lui loue, à changer le barillet sans donner un double des clés, de peur que le précédent locataire est fait des doubles.
Il n’a aucun bail locatif.
Monsieur BRACAME contacte Monsieur AROUD pour effectuer divers demande. Il pense que Monsieur ARGOUD est un pirate et lui parle de piratage informatique.
Monsieur BROCAME à des échanges incohérents avec ses voisins également.
Monsieur ARGOUD à contacter un huissier de justice
M Paul ARGOUD est informé que les déclarations contenues dans ce document ne sont pas considérées comme un dépôt de plainte.
Analyse du désastre
1. Fautes d’orthographe et de grammaire (niveau CE2)
Catalogue non exhaustif des erreurs dans un document officiel de la gendarmerie nationale :
- « qui vie » → « qui vit » (conjugaison du verbe vivre, 3e personne du singulier)
- « à changer » → « a changé » (verbe avoir, pas préposition)
- « est fait » → « ait fait » (subjonctif après « de peur que »)
- « Monsieur AROUD » → MON NOM MAL ORTHOGRAPHIÉ (alors que je suis le déclarant !)
- « Monsieur BROCAME » → « BRACAME » (le nom du locataire également massacré)
- « à des échanges » → « a des échanges » (encore une confusion a/à)
- « Monsieur ARGOUD à contacter » → « a contacté » (toujours cette confusion a/à)
- « divers demande » → « diverses demandes » (accord nom/adjectif)
On ne parle pas d’une subtilité grammaticale obscure. On parle de la conjugaison du verbe avoir et de l’usage d’une préposition. Dans un document officiel censé servir de trace administrative.
2. Les pièces justificatives : apportées, ignorées, volatilisées
J’avais apporté des preuves matérielles : captures d’écran imprimées des SMS délirants et de l’historique d’appels, copies des pièces d’identité de M. BRACAME, le contrat de travail (CDI) signé avec la SAS La Fouine Industrie, et autres documents pertinents.
Résultat dans la main courante : aucune de ces pièces n’a été numérisée, aucune mention de leur existence, aucune trace que j’avais apporté des preuves matérielles.
Ma déclaration écrite mentionnait pourtant explicitement que je tenais ces documents à disposition. Non seulement cette phrase a disparu de la retranscription, mais les pièces physiquement apportées n’ont même pas été mentionnées.
3. Omissions scandaleuses
Synthèse de ce qui a été supprimé :
| Élément de ma déclaration | Présent dans la version gendarmerie |
|---|---|
| État civil complet de M. BRACAME | ❌ Incomplet |
| Adresse précise du logement | ❌ Disparu |
| Identité complète de sa mère | ❌ Disparu |
| Ancienne adresse | ❌ Disparu |
| Détails sur son emploi (SAS La Fouine Industrie) | ❌ Disparu |
| Date précise de notre rencontre | ❌ Disparu |
| Mes inquiétudes sur sa santé mentale | ❌ Disparu |
| Harcèlement : « plusieurs dizaines de fois par jour » | ❌ Remplacé par « divers demande » |
| Harcèlement nocturne | ❌ Disparu |
| Impact sur mon sommeil | ❌ Disparu |
| Impact sur ma vie professionnelle et personnelle | ❌ Disparu |
| Détails des SMS délirants | ❌ Disparu |
| Extension du délire aux voisins | ✅ Mentionné vaguement |
| Contact avec l’huissier (Maître Jean MANCHZECK) | ❌ Nom disparu, fonction mentionnée |
| Objectif de la main courante | ❌ Disparu |
| Mention des preuves à disposition | ❌ Disparu |
Bilan : Sur un texte de 10 paragraphes structurés, la gendarmerie a produit 6 lignes indigentes.
4. Minimisation grave de la situation
Le harcèlement dans ma version :
« Monsieur BRACAME tente de me joindre plusieurs dizaines de fois par jour, à toute heure du jour et de la nuit, que ce soit par téléphone ou par SMS au contenu délirant. […] Cette situation de harcèlement constant, particulièrement les sollicitations nocturnes répétées, commence à avoir des répercussions importantes sur mon quotidien. Mon sommeil est perturbé et cette fatigue accumulée affecte ma vie professionnelle et personnelle. »
Le harcèlement dans la version gendarmerie :
« Monsieur BRACAME contacte Monsieur AROUD pour effectuer divers demande. »
On passe d’un harcèlement documenté avec impact sanitaire à de vagues « demandes ». C’est soit de l’incompétence crasse, soit une volonté délibérée de minimiser les faits.
Ce que cela révèle
1. Le niveau de recrutement
Quand un gendarme, censé rédiger des documents ayant une valeur juridique, ne maîtrise pas la distinction entre « a » et « à », il y a un problème de formation de base. Question légitime : quel est le niveau d’exigence au recrutement ? Comment un tel document peut-il sortir d’une brigade sans qu’aucun supérieur n’y jette un œil ?
2. Le mépris du citoyen qui fait l’effort
J’ai pris le temps de rédiger un document structuré, précis, daté, et j’ai apporté des pièces justificatives. J’attendais une reformulation professionnelle, fidèle aux faits déclarés. Au minimum, une mention des preuves apportées.
Résultat ? Mon texte est déformé, appauvri. Mes pièces justificatives sont volatilisées ; ni numérisées, ni mentionnées, ni référencées.
Le message implicite est clair : peu importe ce que vous dites, peu importe les preuves que vous apportez, nous allons réécrire à notre sauce, en omettant ce qui nous embête, même si c’est pour produire de la médiocrité.
3. L’impunité administrative
Voilà le plus grave : rien ne se passera. Le gendarme qui a produit ce document ne sera pas sanctionné. Son responsable hiérarchique ne sera pas alerté. Aucune procédure de contrôle qualité n’existe.
L’administration française fonctionne dans une bulle d’impunité où l’incompétence n’a aucune conséquence. Un salarié du privé qui produirait un travail de ce niveau serait recadré immédiatement. Dans la fonction publique ? Business as usual.
Ce n’est pas un cas isolé. Un ancien gendarme, passé à la police nationale, témoigne sur X d’une pratique encore plus grave : le refus systématique d’enregistrer des plaintes (outrage, diffamation, menaces). Un agent a justifié ce refus par de prétendues « consignes du proc ». L’auteur du tweet a écrit au procureur… qui a confirmé que le dépôt de plainte est évidemment obligatoire.
« #fatigue j’ai quitté le secteur gendarmerie pour le secteur Police… et je découvre une nouvelle pratique : le refus d’enregistrer un dépôt de plainte (outrage diffamation menaces). Le dernier a carrément justifié en disant « consigne du proc ». Du coup j’ai écrit au proc qui m’a répondu que oui bien sûr [le dépôt de plainte est obligatoire]. »
— @cmcpen sur X, 25 décembre 2025
Même schéma : agent qui invente des règles, hiérarchie qui confirme l’obligation, mais aucune sanction pour celui qui a menti au citoyen. L’impunité, encore et toujours.
Si la gendarmerie n’est pas capable de consigner correctement une main courante rédigée par le déclarant lui-même, comment peut-on avoir confiance dans sa capacité à mener des investigations sérieuses ?
Le parallèle avec mes sujets habituels
Cet épisode illustre ce que je dénonce régulièrement ici :
- L’inefficacité chronique de l’administration française. Nous avons une administration pléthorique, budgétivore, qui ne parvient pas à assurer les missions les plus basiques avec un niveau de qualité acceptable. La France compte plus de 5,7 millions de fonctionnaires (chiffre 2023), un des taux d’emploi public les plus élevés d’Europe. Et pourtant, quand un citoyen se présente avec un document rédigé, l’administration produit… ça.
- Le déclin des standards professionnels. Il fut un temps où l’administration française était réputée pour sa rigueur et sa précision. Ce temps est révolu. On a remplacé l’exigence par la médiocrité bienveillante, le nivellement par le bas. Les fautes d’orthographe dans les documents officiels ? Normal. Les omissions d’informations essentielles ? On s’en fiche. L’invention de faits non déclarés ? Détail. Cette dérive s’inscrit dans un naufrage démocratique plus large que je documente depuis des années.
Que faire ?
Plusieurs options, toutes aussi déprimantes les unes que les autres :
- Retourner à la gendarmerie pour expliquer que leur retranscription est truffée d’erreurs.
Probabilité de succès : 20%.
Temps perdu : 2-3 heures.
Niveau de frustration : élevé. - Saisir la hiérarchie (Groupement de gendarmerie de l’Isère).
Probabilité de succès : 10%.
Temps perdu : incalculable.
Réponse attendue : « Nous avons bien noté votre réclamation ». - Passer par l’huissier. Je vais demander à Maître Jean MANCHZECK de faire un constat d’huissier de la situation (harcèlement téléphonique, SMS délirants).
Probabilité de succès : 95%.
Coût : 150-300€.
Valeur juridique : bien supérieure à une main courante. - Publier cet article. Documenter. Archiver. Témoigner. Parce que tant qu’on ne documente pas publiquement les dysfonctionnements des bureaucraties, elles continuent tranquillement dans leur médiocrité confortable.
La prochaine fois qu’un responsable politique vous parlera de « modernisation du service public » ou de « transformation numérique de l’administration », repensez à ces six lignes truffées de fautes. Le problème n’est pas technologique. C’est un problème de standards, d’exigence, de respect du citoyen.
En attendant, j’irai chez l’huissier. Au moins, là, on sait écrire sans fautes.
P.S. – J’ai évidemment modifié les noms, prénoms, lieux et dates pour protéger les personnes concernées. Monsieur BRACAME n’habite pas Bouzillé, Maître MANCHZECK n’exerce pas à Trécon, et la SAS La Fouine Industrie n’existe pas. En revanche, la situation décrite est réelle, les documents présentés sont authentiques, et les fautes d’orthographe de la gendarmerie… aussi.