Château de Malbrouck : la magie du cinéma là où je ne l’attendais pas

Chemin de ronde du château de Malbrouck avec vue panoramique sur la campagne

Le 31 juillet 2026, au fil d’un séjour lorrain qui m’avait déjà mené au haut-fourneau U4 d’Uckange et sur le chemin des cimes de la Saarschleife, j’ai poussé jusqu’à Manderen-Ritzing, tout au nord de la Moselle, à quelques kilomètres du point où la France, l’Allemagne et le Luxembourg se touchent. J’y venais pour la forteresse. Je suis reparti avec bien autre chose en tête.

Une silhouette qui ne triche pas

On voit le château de Malbrouck avant d’arriver au village. Il est planté sur la colline du Meinsberg, cent dix mètres au-dessus de Manderen, quatre grosses tours d’angle, des courtines qui n’ont pas l’air décoratives, une position qui dit clairement pourquoi on a construit ici et pas trois cents mètres plus loin. C’est un château fort du début du XVe siècle, édifié entre 1419 et 1434 par le chevalier Arnold VI de Sierck, et qui portait alors le nom de Meinsberg.

Le surnom actuel vient d’un épisode bien plus tardif : en 1705, pendant la guerre de Succession d’Espagne, John Churchill, duc de Marlborough, y installe son quartier général. Le nom est resté, francisé en Malbrouck, avec la chanson que tout le monde a fredonnée sans savoir de qui elle parlait. Le bâtiment a ensuite connu le sort commun des places fortes devenues inutiles : abandon, ruine, végétation, puis les destructions de la Seconde Guerre mondiale. Classé monument historique dès 1930, il a été racheté en 1975 par le Conseil général de la Moselle, qui a lancé à la fin des années 1980 un chantier de restauration achevé en 1998.

Une restauration lourde, donc, et je sais que le mot fait grincer des dents. J’avais déjà écrit ce que m’inspiraient les contrastes de la réouverture de Notre-Dame de Paris, et je reste attentif à ce moment précis où un monument bascule du côté du décor. Malbrouck ne bascule pas. Les toitures d’ardoise, les charpentes de chêne apparentes, les tuiles anciennes du corps de logis, les chemins de ronde praticables : on circule dans un château, pas dans une reconstitution. Comparé à d’autres bâtisses que j’ai pu regarder de plus près, comme le château Laurent de Saint-Nazaire-en-Royans et son destin plus incertain, Malbrouck a eu la chance d’être repris par une collectivité qui a tenu la distance.

C’est d’ailleurs le premier plaisir de la visite, avant même les salles d’exposition. On monte sur les remparts, on longe les coursives, on regarde la cour depuis le dessous d’une charpente, et on comprend physiquement l’organisation du lieu. Le paysage de toitures vu d’en haut, entre poivrières et clochetons, vaut à lui seul le détour pour qui a un appareil photo dans le sac.

L’exposition que je n’avais pas vue venir

Je n’avais rien préparé. J’ignorais totalement qu’une exposition temporaire occupait le château cette saison, et encore plus qu’elle était consacrée à Georges Méliès. Autant dire que la découverte de l’oriflamme dans la cour a été une excellente surprise, parce que Méliès est un personnage auquel je porte un intérêt de longue date.

L’exposition s’intitule « Méliès, la magie du cinéma ». Elle se tient du 3 avril au 31 octobre 2026 et elle est montée avec la Cinémathèque française, qui fête cette année ses quatre-vingt-dix ans. Après huit saisons consacrées à la bande dessinée, le Département de la Moselle change de terrain et passe du neuvième au septième art. Le parcours démarre par une projection de films restaurés, puis se déploie dans les salles voûtées et sous les charpentes.

Ce qui frappe, c’est le choix de montrer les machines. Pas seulement les affiches et les images, mais les objets : lanternes magiques en bois et laiton, plaques de verre peintes à la main, disques de phénakistiscope, projecteurs à manivelle, caméras de prise de vues montées sur trépied. On voit d’où vient l’image animée, et à quel point elle est d’abord une affaire de mécanique, de lumière et de bricolage obstiné.

Si vous voulez arriver au château avec le contexte en tête, ou simplement rattraper ce que l’école ne vous a jamais expliqué, je recommande vivement la conférence de Vincent Tulli sur la naissance du cinéma, publiée sur sa chaîne Cineastuces. Ingénieur du son de métier, deux César au compteur, il déroule toute la généalogie des images animées, des jouets optiques aux premiers appareils de prise de vue, avec une clarté que je n’ai vue nulle part ailleurs. Une heure bien employée, et la visite n’en est que meilleure.

Méliès, ou l’illusion assumée

Ce qui rend Méliès passionnant, c’est qu’il n’est pas venu au cinéma par la technique mais par la scène. Prestidigitateur, directeur du théâtre Robert-Houdin, il achète une caméra parce qu’il y voit un nouvel instrument d’illusion. Là où les frères Lumière filment un train qui entre en gare, lui filme des choses qui n’existent pas. Entre 1896 et 1913, il tourne plus de cinq cents films et invente au passage à peu près tout ce qui deviendra la grammaire du trucage : substitution, surimpression, fondu, décors peints, maquettes.

L’exposition présente les plans de la propriété de Montreuil et les dessins d’architecture de son studio de verre, ce hangar transparent où il tournait à la lumière du jour. C’est là que se voit le mieux la nature de son travail : un atelier d’artisan, pas un laboratoire. Une citation de George Lucas peinte sur une cimaise résume la dette de ses héritiers, et elle n’est pas usurpée.

La fin de l’histoire, l’exposition ne l’esquive pas. Ruiné, dépossédé de ses films dont une partie a été fondue pour récupérer le celluloïd, Méliès a tenu pendant des années une boutique de confiserie et de jouets dans la gare Montparnasse. Les photographies de 1931 qui le montrent derrière son comptoir, moustache blanche et costume sombre, entouré de chevaux à roulettes et de tambours d’enfant, sont parmi les images les plus dures de la visite. L’inventeur des effets spéciaux vendant des sucres d’orge : difficile de trouver un raccourci plus brutal entre l’invention et sa récompense.

Et je ne peux pas m’empêcher d’y voir un écho à des débats plus contemporains. J’ai écrit ici que le pixel était devenu une commodité, et que la génération d’images produisait souvent du faux vectoriel plutôt que du vrai. Méliès rappelle une chose simple : le trucage n’a jamais été le problème. Ce qui compte, c’est ce qu’on raconte avec, et si quelqu’un finit par en récolter les fruits. La leçon vaut au-delà du cinéma, et rejoint ce que j’écrivais sur le savoir-faire unique comme seul avantage durable quand l’outil, lui, se banalise. Méliès avait le savoir-faire. Il n’avait pas la structure pour le protéger.

Le dîner au Relais Manderen

Détail qui n’en est pas un après une journée passée à monter et descendre des escaliers de pierre : nous avons dîné au Relais Manderen, rue du Château, à quelques centaines de mètres du site. Très bon dîner, accueil impeccable, cuisine locale et carte qui suit les saisons. L’adresse est à retenir si vous prévoyez la visite en fin de journée, d’autant que la proximité immédiate évite d’avoir à reprendre la route pour trouver une table correcte, ce qui n’est pas toujours acquis dans ce coin de campagne frontalière.

En pratique

Le château de Malbrouck se trouve rue du Château à Manderen-Ritzing, en Moselle, à proximité de Schengen. La saison culturelle court d’avril à novembre. L’exposition « Méliès, la magie du cinéma » est visible jusqu’au 31 octobre 2026. Comptez de quoi faire la visite sans courir : entre le parcours de l’exposition, les salles historiques et les chemins de ronde, on y passe facilement une demi-journée. Vérifiez horaires et tarifs sur le site officiel avant de partir, la billetterie ferme une heure avant le château.

Un conseil de photographe : le calcaire jaune des façades et l’ardoise des toits se marient très bien avec un ciel couvert, qui évite les contrastes ingérables dans la cour. Comme au U4 et à la Saarschleife, j’ai laissé mon cher 35 mm au fond du sac et tout fait au Sony 14 mm f/1.8 GM. C’est le bon choix ici : les salles voûtées sont sombres et les volumes serrés, les coursives ne laissent aucun recul, et la grande ouverture évite de monter en sensibilité, sujet sur lequel j’ai déjà donné mon avis à propos de l’héritage Minolta chez Sony. Seule discipline à s’imposer avec une focale pareille : garder l’appareil de niveau, sans quoi les tours partent en fuyantes dès qu’on lève un peu le nez.

Galerie


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire