Tu ne me manques pas, mais je suis content de te revoir
Personne ne me manque. Je le dis sans cruauté et sans honte, comme on constate la couleur de ses yeux. Chez moi, l’absence ne creuse pas de gouffre, le silence ne ronge rien, et les liens dorment au lieu de mourir. La seule chose qui les tue, c’est qu’on veuille les tenir en laisse.
L’aveu qui sonne comme une faute
Personne ne me manque. Dans une époque qui mesure l’affection au nombre de messages envoyés et d’anniversaires souhaités à l’heure, la phrase a des allures de profession de foi glaciale. On y lira la sécheresse, la désinvolture, l’égoïsme du solitaire qui s’est bâti une tour et en a scellé la porte.
C’est une erreur de lecture. Cette phrase ne dit rien de ce que j’éprouve. Elle dit comment j’éprouve. Elle ne pèse pas mon affection : elle en décrit la mécanique, comme on démonte une horlogerie sans rien retirer à l’heure qu’elle donne.
Les astres qui s’éloignent
Les gens traversent ma vie comme des astres traversent un ciel d’été. Tant qu’ils brillent près de moi, ils occupent tout l’horizon. Puis la fréquence des rencontres décline, et ils glissent doucement hors de mon champ, sans fracas, sans adieu. Ils quittent ma pensée ; jamais mon cœur. Je sais qu’ils sont là, quelque part, entiers. Je sais ce qu’ils valent, ce qu’ils m’ont donné, la place qu’ils tiennent. Simplement, ils ne sont plus dans la lumière.
Et le temps, pendant ce retrait, cesse de couler. Une saison, une année, dix peut-être : aucune de ces durées ne se fait sentir. Il y a le temps que marquent les horloges, froid, comptable, implacable ; et il y a le temps des liens, qui chez moi ne s’écoule pas. Le premier avance. Le second attend, immobile, sans impatience et sans usure.
La page reste cornée
Puis un jour, le hasard frappe. Un prénom lu au détour d’une page, une silhouette, une chanson, un détail dérisoire, et voilà l’absent de retour dans la lumière, aussi net qu’au premier jour. Quand nous nous revoyons, je reprends le livre à la page cornée, à la ligne exacte où nous l’avions laissé. Les années ne se sont pas interposées. Elles n’ont simplement pas eu lieu. Jusqu’à ce que l’astre, à nouveau, s’éloigne.
Voilà pourquoi je prends si rarement des nouvelles. Ce n’est pas que l’autre compte peu : c’est qu’hors de ma pensée, il n’existe plus pour moi au présent. Or on ne regrette pas ce qu’on ne sent pas manquer. Nul vide ne m’appelle, nul creux ne me pousse vers le téléphone. Le lien n’est pas rompu, il est en sommeil, rangé hors du tumulte, intact comme un vin qu’on laisse vieillir à la cave.
Deux grammaires de l’attachement
Je sais combien cela déroute. Pour la plupart, une relation est un feu qu’il faut nourrir : un message ici, un appel là, des moments volés au calendrier, mille petites braises qui prouvent que la flamme vit encore. L’attention continue tient lieu de serment.
Je n’ai pas besoin de serment. Je ne réclame aucune preuve et je ne souffre d’aucune distance. Mais je n’ignore pas que mon silence, chez ceux qui aiment autrement, peut se lire comme un désaveu. On y devine de la froideur, de l’oubli, du dédain, parfois même une colère muette que je n’ai jamais ressentie. C’est là le prix de ma nature, et ce sont les autres qui le paient.
Alors, quand on me dit « tu m’as manqué », il m’arrive de répondre « toi aussi ». Petit mensonge de courtoisie, qui cache une vérité plus exacte et pas moins tendre : je suis heureux de te retrouver. Ce n’est pas la nostalgie qui parle, c’est la joie.
Le lien qu’on étrangle
Qu’on ne cherche donc pas à s’installer dans mes pensées à coups de relances, de sollicitations en cascade ou de vocaux interminables. Le siège ne prend pas la place, il la vide. Je n’y répondrais pas, ou plus. Car plus on tire sur un fil, plus il se tend ; plus il se tend, moins il relie. Ce qui était naturel devient laborieux, et ce qui était offert devient dû.
On ne décrète pas une amitié. On ne la garde pas en vie en lui prenant le pouls chaque matin. Exiger de moi une présence sans relâche, c’est me pousser vers la sortie : le lien cesse d’être un plaisir pour devenir une créance, et je n’ai jamais su vivre à crédit.
Libres l’un de l’autre
Je crois profondément que chacun doit pouvoir vivre sans l’autre, et que l’affection ne s’en trouve pas amoindrie mais épurée. C’est un attachement qui ne retient personne, qui ne compte rien, qui ne réclame rien. Peut-être est-ce la forme la plus libre de l’amitié.
Ceux qui m’aiment devront apprivoiser mon absence bien plus que ma présence. Mais qu’ils le sachent : quand je reviens, je reviens tout entier, et rien n’a bougé.