Les librairies : le crépuscule d’une illusion

Il fut un temps où les librairies étaient des lieux magiques. Ces boutiques aux étagères en bois sombre, où l’odeur du papier neuf se mêlait à celle, plus douce, des vieux livres d’occasion. Où un libraire passionné, souvent un peu excentrique, pouvait vous tendre un roman inconnu en murmurant : « Celui-là, il va vous bouleverser. » Où l’on flânait des heures, où l’on découvrait des trésors par hasard, où l’on discutait littérature avec des inconnus devenus, le temps d’un après-midi, des complices. Ce temps-là, hélas, est révolu. Non pas parce que les livres ont disparu, ni même parce que la passion s’est éteinte, mais parce que le monde a changé, et que le système qui maintient artificiellement ces librairies en vie n’est plus qu’un leurre. Un leurre coûteux, inefficace, et profondément injuste.

La nostalgie n’est pas une politique culturelle

Je le reconnais : j’ai moi aussi ressenti cette nostalgie en poussant la porte d’une librairie indépendante. Ce frisson presque sacré devant les rayons, cette impression de toucher à quelque chose de plus grand que soi. Mais la nostalgie ne doit pas aveugler. Ce que nous regrettons, ce n’est pas la culture, c’est une époque. Une époque où le livre était un objet rare, précieux, presque sacré. Aujourd’hui, il est partout – et c’est une bonne nouvelle. La démocratisation de la lecture, l’accès illimité aux œuvres, la possibilité pour un auteur inconnu de toucher des milliers de lecteurs sans passer par les filtres traditionnels : tout cela est une révolution bien plus excitante que la survie artificielle de commerces qui, pour la plupart, ne jouent plus leur rôle de découvreurs.

Les librairies d’autrefois étaient des lieux de résistance culturelle. Celles d’aujourd’hui, trop souvent, ne sont plus que des boutiques comme les autres, survivant grâce à des lois qui faussent le marché et à des aides qui coûtent cher au contribuable. Leur argument massue ? « Sans nous, la culture disparaît. » Mais la culture, justement, n’a jamais été aussi vivante. Elle a simplement changé de forme.

Le prix de l’illusion

Le prix unique du livre, cette relique des années 1980 instaurée par la loi Lang du 10 août 1981, est présenté comme un rempart contre la barbarie marchande. En réalité, il est surtout un rempart contre la réalité. Il permet à des commerces peu rentables de survivre, mais il pénalise les lecteurs, qui paient leurs livres plus cher qu’ils ne le devraient. Pire : il asphyxie les auteurs, condamnés à toucher des miettes sur leurs ventes, pendant que les intermédiaires – éditeurs, distributeurs, libraires – se partagent le gâteau.

Prenez l’exemple d’un auteur autoédité sur Amazon. Sans passer par le circuit traditionnel, il peut toucher jusqu’à 70 % de droits sur ses ventes d’ebooks. Avec un éditeur classique ? Entre 6 % et 12 % du prix hors taxes en moyenne, à peine 8 à 10 % en littérature générale. Où est la justice, dans ce système ? Où est la logique, quand on prétend défendre la culture tout en étouffant ceux qui la créent ?

Et que dire de ces librairies qui, sous couvert de défendre la « diversité », refusent souvent de prendre des risques sur des auteurs inconnus ? Leur rôle de découvreurs s’est réduit comme peau de chagrin. Aujourd’hui, aussi imparfaits et mercantiles soient-ils, les algorithmes et les communautés numériques offrent une chance de percer que bien des vitrines poussiéreuses ne proposent plus.

Le vrai scandale : un système qui protège les intermédiaires

Ce qui est insupportable, dans cette affaire, ce n’est pas la disparition annoncée des librairies. C’est l’hypocrisie d’un système qui prétend défendre la culture tout en protégeant avant tout les intermédiaires.

Les éditeurs, les distributeurs, les libraires : tous vivent grassement des œuvres des auteurs, tout en les maintenant dans une précarité de mise. Selon la SGDL et l’Observatoire des artistes-auteurs, seulement 8 % des quelque 100 000 auteurs du livre perçoivent des revenus artistiques supérieurs au SMIC, et 75 % gagnent moins de 10 000 € par an de leurs activités artistiques. Le prix unique du livre ? Une aubaine pour les intermédiaires. La TVA réduite à 5,5 % ? Encore une subvention déguisée qui représente environ 600 millions d’euros de manque à gagner pour l’État – soit 80 % du soutien direct de l’État à l’économie du livre. C’est le même schéma que l’on retrouve dans tant d’autres secteurs en France : un système de redistribution qui finit par infantiliser plutôt qu’émanciper. Pendant ce temps, les vrais créateurs – ceux qui écrivent, ceux qui imaginent, ceux qui prennent des risques – peinent à joindre les deux bouts.

L’avenir n’est pas dans le passé

Alors, faut-il pleurer la disparition des librairies ? Non. Il faut pleurer l’incapacité d’un secteur tout entier à se réinventer. Il faut regretter que, plutôt que de s’adapter, on ait préféré se réfugier derrière des lois et des subventions – le CNL propose des subventions de 4 000 à 100 000 € et des prêts à taux zéro jusqu’à 300 000 € pour maintenir un modèle en sursis. On retrouve ici le même syndrome que celui de Duralex, cette entreprise zombie maintenue sous perfusion publique, incapable de se réinventer mais qu’on refuse de laisser mourir. Il faut dénoncer ce corporatisme déguisé en exception culturelle, que certains comme Maître Mathieu Laine qualifient d’« archaïsme corporatiste français », qui profite à une poignée d’acteurs installés au détriment des créateurs et des lecteurs.

La culture n’a pas besoin de librairies pour survivre. Elle a besoin de liberté. Liberté pour les auteurs de choisir comment diffuser leurs œuvres. Liberté pour les lecteurs d’accéder aux livres comme ils l’entendent. Liberté pour de nouveaux modèles économiques d’émerger, sans être étouffés par des règles conçues pour protéger les privilèges d’hier. C’est d’ailleurs la fin de l’Internet ouvert annoncée par Google qui devrait nous alarmer, bien plus que la fermeture de quelques librairies : car c’est là que se joue désormais l’accès à la connaissance.

Les librairies d’autrefois étaient belles. Mais le monde a changé. Et plutôt que de pleurer leur déclin, peut-être devrions-nous nous réjouir de ce qui les remplace : un accès sans précédent à la connaissance, à la création, à la diversité. Une révolution bien plus excitante que la survie artificielle d’un modèle qui a fait son temps.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire