Komorebi : un mot est une attention que quelqu’un a décidé de garder
Il existe en japonais un mot pour la lumière du soleil quand elle filtre à travers les feuilles des arbres : komorebi, écrit 木漏れ日, littéralement « le soleil qui fuit entre les arbres ». En français, il faut une phrase. J’ai toujours eu un faible pour ces mots que l’on collectionne dans les articles de fin de semaine, mais pas pour la raison qu’on leur prête d’habitude. Leur prétendue intraduisibilité est un argument de vente. Presque tout se traduit, plus ou moins bien, plus ou moins vite, et komorebi n’échappe pas à la règle puisque je viens de le faire en une ligne. Ce qui ne passe pas d’une langue à l’autre, ce n’est pas le sens. C’est l’habitude de remarquer.
Les Japonais ne sont pas les seuls à voir la lumière traverser un feuillage. Les Portugais ne sont pas les seuls à ressentir la saudade. Les Grecs n’étaient pas les seuls à sentir qu’il y a une différence entre le temps qui s’écoule et le moment où il faut agir. Tout le monde a accès aux mêmes phénomènes. Mais certaines langues, à un moment de leur histoire, ont trouvé une nuance suffisamment importante pour lui donner un nom, puis pour le conserver de génération en génération. La bonne question devant un mot « intraduisible » n’est donc pas « que veut-il dire ? ». C’est : qu’a-t-il fallu remarquer pour avoir envie de le nommer ?
Une lumière et une institution
Je pourrais aligner ici les habituels suspects. Les Grecs séparaient chronos, le temps que l’on compte, de kairos, le moment opportun, celui qui ne se présente qu’une fois. Nous n’avons pas de mot pour le second, nous avons trois approximations, l’occasion, la fenêtre, le bon moment, et nous les combinons selon le besoin. Le portugais a saudade pour une absence qui reste habitée, ni nostalgie ni manque. Le japonais a wabi-sabi, qui est moins un mot qu’un cadre esthétique entier où les traces du temps sont des qualités et non des défauts. Tout cela est vrai et tout cela a déjà été écrit cent fois. Deux exemples suffisent, et ils ne sont pas de même nature.
Komorebi nomme un phénomène. Il ne demande rien d’autre qu’un œil et un arbre, et il a été conservé parce que, pendant des siècles, assez de gens ont eu envie de parler de cette lumière-là pour que le mot ne tombe pas. C’est le degré zéro de l’attention fixée dans la langue : quelqu’un a regardé, quelqu’un a trouvé cela beau, quelqu’un a voulu le dire, et la langue a gardé la trace.
Terroir nomme une institution. Le mot n’a pas d’équivalent satisfaisant en anglais, au point que les Anglo-Saxons l’emploient tel quel, en français dans le texte, chaque fois qu’ils parlent de vin ou de fromage sérieusement. Il agrège en deux syllabes un sol, un climat, une exposition, un savoir-faire transmis et une idée de la propriété du goût par un lieu. Aucun œil ne suffit à voir un terroir. Il a fallu des siècles de paysans, de vignerons et de fromagers pour qu’une langue juge cette combinaison assez stable pour mériter un nom, puis un droit, puis des appellations. Entre komorebi et terroir, il y a toute l’échelle de ce qu’un vocabulaire peut archiver : d’un regard d’un instant à une civilisation du goût.
Il m’est arrivé de vivre cette mécanique en sens inverse. Je cherchais un mot pour les choses qui paraissent simples et cachent une complexité domptée, je croyais l’avoir inventé, et j’ai découvert que la simplexité existait déjà, signée d’un professeur au Collège de France. L’expérience est instructive : quand une nuance manque à la langue, on sent une démangeaison, et la démangeaison finit presque toujours par produire un mot. Si ce mot survit, c’est que d’autres avaient la même démangeaison.
Les mots changent ce que l’on remarque
Voici ce qui m’a le plus frappé. J’avais vu des milliers de fois la lumière passer entre les feuilles avant de connaître komorebi. Depuis que je connais le mot, je la remarque davantage. Sur un chemin en forêt, sur un parking à la fin d’un après-midi d’été, sous les platanes d’une place de village. Le phénomène n’a évidemment pas changé. Mon attention, oui.
Un enfant fait la même chose quand il apprend le nom des arbres. Au début, il voit un arbre. Puis il apprend à reconnaître un olivier, un chêne, un cyprès, un noyer. À mesure que son vocabulaire se précise, son regard se précise avec lui. Il ne voit pas plus d’arbres, il voit plus de choses dans les arbres. Le paysage qu’il traverse en voiture n’est plus une masse verte, c’est une succession d’essences qu’il sait nommer, donc distinguer, donc voir.
Il y a là quelque chose de contre-intuitif dans notre rapport au langage. On pense spontanément aux mots comme à un outil pour décrire ce qu’on voit. Ils servent aussi à apprendre quoi regarder. La linguistique a longuement débattu de la question sous le nom d’hypothèse de Sapir-Whorf ; la version forte, où la langue déterminerait la pensée, a été abandonnée, la version faible tient bon. En 2007, Jonathan Winawer et ses collègues ont montré dans les PNAS que les russophones, dont la langue sépare obligatoirement goluboï et siniï, le bleu clair et le bleu foncé, discriminent ces deux teintes plus vite que les anglophones, pour qui tout cela est blue. La langue ne fabrique pas la couleur. Elle règle la finesse avec laquelle on la perçoit.
Le vocabulaire devient ainsi l’archive du réel. Ce n’est pas seulement le réel qui fabrique les mots, ce sont aussi les mots qui autorisent le réel à apparaître. Ce qui n’a pas de nom existe, mais glisse. Ce qui a un nom accroche.
Le bleu est arrivé en retard
Les couleurs sont le meilleur laboratoire de cette histoire, parce qu’elles sont là depuis toujours et que leurs noms, eux, ont une date de naissance. Le grec et le latin n’avaient pas de mot stable pour le bleu. Les termes qui s’en approchent, glaukos et kyaneos chez les Grecs, caeruleus chez les Romains, désignent aussi bien un gris, un vert, un sombre ou un brillant qu’un bleu. Homère décrit la mer comme « couleur de vin », et cette bizarrerie a suffisamment intrigué Gladstone, premier ministre britannique et helléniste à ses heures, pour qu’il lui consacre un chapitre entier en 1858. Le ciel n’était pas moins bleu au-dessus de Troie. Personne n’avait jugé utile de le distinguer.
Le français a réparé le manque en empruntant. Michel Pastoureau, qui a consacré un livre entier à cette couleur, rappelle que nos deux mots pour la dire ne viennent ni du grec ni du latin : bleu vient du francique blao, un mot germanique dont le sens premier hésitait entre « pâle » et « livide », et azur vient de l’arabe lazaward, le lapis-lazuli, par le persan. Une langue latine a dû aller chercher chez les Francs et chez les Arabes de quoi nommer la couleur du ciel. Puis le mot a décollé au XIIe siècle, quand les teinturiers ont su fixer un bleu qui tienne, que la Vierge a troqué le noir de deuil contre le manteau bleu et que le roi de France a mis de l’azur dans ses armes. La technique, la foi et le pouvoir ont fait ensemble ce que des siècles d’yeux tournés vers le ciel n’avaient pas fait.
Ce retard n’est pas une singularité française. En 1969, les anthropologues Brent Berlin et Paul Kay ont comparé le lexique de base d’une vingtaine de langues, puis d’une centaine, et trouvé un ordre d’apparition constant : le clair et le sombre, puis le rouge, puis le vert et le jaune, puis seulement le bleu, et les autres après. Le classement a été discuté depuis, mais la place du bleu, toujours derrière le rouge, ne l’a guère été : le rouge est la couleur du sang et du feu, le bleu n’est la couleur de rien que l’on puisse toucher, et une langue ne se presse pas pour nommer ce qu’elle ne manipule pas.
Les dernières arrivées trahissent encore mieux leur origine, parce qu’elles portent le nom de la chose qui a fini par les faire remarquer. Orange désigne un fruit en français dès le XIIIe siècle et une couleur seulement au XVIe, quand les orangers se sont répandus dans le Midi et que la teinte, jusque-là appelée safran ou rangée dans les jaunes et les rouges, a eu sous les yeux de tout le monde un objet pour la fixer. Marron vient de la châtaigne, violet de la fleur, rose de la fleur aussi. Pastoureau appelle ces quatre-là des demi-couleurs : elles n’existent dans la langue qu’adossées à un référent. On avait des violettes avant le violet, des oranges avant l’orange, des marrons avant le marron. Le mot est venu après la chose, et il est venu parce que la chose était devenue assez familière pour servir d’étalon.
C’est exactement la mécanique de komorebi, à l’échelle d’une langue entière. Une nuance existe, elle est vue par tous, elle n’est nommée par personne. Un objet, une teinture, un fruit, un manteau de Vierge la rend soudain assez importante pour mériter un mot. Et à partir de ce moment, on la voit partout.
Le vocabulaire comme trace de civilisation
Quand on veut comprendre une civilisation, on regarde ses monuments, ses religions, ses institutions, ses œuvres et ses guerres. Beaucoup moins son vocabulaire. Pourtant, les mots sont eux aussi des traces, et des traces d’une nature particulière : elles ne racontent pas ce qu’un peuple a fait, mais ce qu’il a trouvé utile de distinguer.
Je me méfie de l’idée romantique selon laquelle quelques mots suffiraient à révéler « l’âme d’un peuple ». Les langues sont bien trop mélangées, empruntées, pillées et transformées pour raconter une histoire aussi propre. Le français est truffé de latin, de francique, d’arabe, d’italien et d’anglais. Le japonais a importé des milliers de mots chinois puis des milliers de mots anglais. Personne ne tient une langue pure, et ceux qui le prétendent tiennent généralement autre chose.
En revanche, les langues conservent des distinctions. Elles gardent en mémoire des choses que des générations ont continué à nommer parce qu’elles leur étaient utiles, familières, importantes ou simplement belles. Ce ne sont pas des révélations sur une âme. Ce sont des relevés d’attention.
Et l’inverse est vrai. On peut lire une société dans ce qu’elle cesse de nommer. Chaque fois qu’un mot précis est remplacé par un mot vague, une distinction sort de la circulation, et il devient un peu plus difficile de penser ce qu’elle désignait. Ceux qui choisissent les mots le savent : on ne licencie plus, on « ajuste les effectifs », et la nuance qui manque est précisément celle qui aurait fait mal.
Ce que l’école efface quand elle simplifie
C’est ici que le sujet cesse d’être une curiosité de voyageur. On évoque de plus en plus le manque de vocabulaire des élèves, et l’enquête PISA publiée le 8 septembre confirme que la France a encore perdu du terrain en compréhension de l’écrit : 456 points, sous la moyenne de l’OCDE, dix-huit de moins qu’en 2022. PISA mesure bien plus que le lexique, je le sais. Mais on parle de tout cela comme d’un problème de niveau en français, ce qui est déjà grave. C’est plus sérieux que cela.
Être triste, déçu, humilié, mélancolique, inquiet, honteux ou désabusé, ce ne sont pas sept variantes d’une même émotion. Ce sont sept expériences distinctes, et ce sont les mots qui permettent de les distinguer. La psychologue américaine Lisa Feldman Barrett a nommé cette capacité « granularité émotionnelle » : l’aptitude à percevoir ses propres états avec finesse plutôt qu’en bloc. Ses travaux montrent que cette granularité s’apprend, et qu’elle s’apprend en grande partie en acquérant des mots et leur signification. Sans être le seul facteur, le vocabulaire est l’instrument privilégié pour identifier ce que l’on ressent, le différencier et le communiquer.
Un enfant dont le lexique se limite à « bien », « mal », « j’aime » et « j’aime pas » ne ressent pas moins d’émotions qu’un autre. Il dispose seulement de moins de mots pour comprendre pourquoi il souffre, ce qui l’inquiète, ce qui l’humilie, et pour l’expliquer à ceux qui pourraient l’aider. Il est dans la situation de l’enfant qui ne voit qu’un arbre, sauf que l’arbre, c’est lui.
C’est précisément à cela que sert la littérature. Elle ne raconte pas seulement des histoires. Elle apprend qu’un regret n’est pas un remords, que la jalousie n’est pas l’envie, que la solitude n’est pas l’abandon, que la honte n’est pas la culpabilité. Elle donne un nom à des nuances que l’on éprouve sans savoir les formuler. Je dois à quelques professeurs et à George Sand et Victor Hugo une bonne partie de mon propre lexique intérieur, et je ne crois pas que ce soit une expérience rare. On sort d’un roman avec des mots en plus, donc avec des distinctions en plus, donc avec un monde intérieur mieux éclairé.
Prenez Les Misérables, puisqu’on le donne encore à lire au collège. Il en existe deux versions courtes, et elles n’ont rien à voir. La première est l’abrégé, celui que l’école des loisirs édite depuis les années 1980 sous l’impulsion de Bernard Noël : on coupe des chapitres, on garde les mots de Hugo, on ajoute un glossaire en fin de volume. L’élève lit moins de pages, mais il lit Hugo, et quand il bute sur un mot, le mot est là, expliqué, à sa disposition. La seconde est l’adaptation « en français facile », conçue pour les étrangers qui apprennent notre langue au niveau A2, et réécrite dans un vocabulaire de quelques centaines de mots. Ce second objet est légitime pour ce à quoi il sert. Mais c’est lui, et non l’abrégé, qui décrit la pente que prend la simplification pédagogique : non plus couper, mais remplacer. Le mot rare devient un mot courant, le mot courant devient un mot vague, et la phrase se lit sans effort parce qu’elle ne contient plus rien à apprendre.
C’est pourquoi simplifier les textes destinés aux élèves est une étrange manière de vouloir les aider. Lorsqu’on remplace un mot jugé difficile par un mot courant au lieu de l’enseigner, on n’allège pas une phrase. On efface une distinction que l’enfant aurait pu apprendre à faire, et qu’il ne fera peut-être jamais. On lui retire un komorebi. La démarche part d’une bonne intention et produit exactement l’inverse de ce qu’elle promet : elle prend un enfant qui ne voit que des arbres et s’assure qu’il n’en verra jamais davantage. Ce qui est retiré à dix ans ne revient pas.
Regarder avec les yeux des autres
Chaque langue découpe un peu différemment une réalité que nous partageons tous. Une distinction évidente dans l’une demande une phrase entière dans l’autre, et cette phrase, on ne la prononce pas tous les jours, donc on finit par ne plus voir ce qu’elle désigne.
C’est sans doute pour cela qu’apprendre une langue donne l’impression d’apprendre davantage que des mots. On découvre des nuances auxquelles on ne prêtait pas attention, et certaines deviennent impossibles à ne plus voir. Apprendre une langue, ce n’est peut-être pas seulement apprendre comment d’autres humains parlent du monde. C’est emprunter, un instant, leur manière de le regarder. Et transmettre un vocabulaire à un enfant, ce n’est pas lui apprendre à parler. C’est lui prêter, pour la vie, des yeux en plus.