Simplexité : le mot que je croyais inventer existait déjà
Depuis quelques semaines, je me promenais avec une petite fierté secrète. J’avais, croyais-je, mis le doigt sur un mot qui manquait à la langue française : la « simplexité ». Cette qualité des choses qui paraissent simples mais qui cachent, dessous, une complexité parfaitement domptée. L’interface qu’on prend en main sans notice. L’outil qui fait exactement ce qu’on attend, ni plus ni moins, alors qu’il a fallu un travail considérable pour en arriver là. Je tenais mon billet d’humeur, et je me voyais déjà le rédiger, forcément, tout en simplexité.
Par acquit de conscience, j’ai vérifié. Patatras.
Non seulement le mot existe, mais il a un pedigree à faire pâlir mon modeste néologisme. La simplexité a son livre (Alain Berthoz, La Simplexité, Odile Jacob, 2009), son auteur (un physiologiste du Collège de France, membre de l’Académie des sciences), sa traduction anglaise (Simplexity, 2012) et même son volume de colloque au Collège de France. Pendant que je me croyais défricheur, une bibliothèque entière m’attendait au tournant.
Pire, ou mieux : Berthoz lui-même ne l’a pas inventé. Le mot traînait dans le vocabulaire depuis longtemps, et l’anglais « simplexity » lui est même antérieur. Autrement dit, j’ai « découvert » un continent déjà cartographié, peuplé, et doté d’un office de tourisme. À ce stade, l’humilité n’est plus une vertu : c’est un simple constat.
Ce que le mot veut vraiment dire
Mais voici le plus beau, et c’est là que mon billet trouve sa morale. Chez Berthoz, la simplexité n’est pas la simplicité. La simplicité aplatit, résume, finit en caricature. La complexité, elle, écrase et paralyse. La simplexité, c’est la troisième voie : l’ensemble des principes simplificateurs que le vivant a inventés pour agir vite et bien malgré la complexité du monde. Pas des raccourcis, des détours élégants. Faire simple, résume-t-il, n’est jamais facile.
Or que m’est-il arrivé, exactement ? Je cherchais un mot simple, et je suis tombé sur une complexité déjà organisée, profonde, raffinée. Ma petite mésaventure est, à la lettre, une expérience de simplexité : derrière l’évidence apparente se cachait tout un monde structuré. J’ai voulu nommer la chose, et c’est la chose qui m’a nommé.
J’aurais pourtant dû savoir
Cette idée, je devrais la connaître par cœur. C’est exactement mon métier. Tout le travail consiste à faire en sorte qu’un site, un outil, une intégration donnent au client la sensation que « c’était simple », précisément parce qu’on a absorbé la complexité à sa place. Le tour de force n’est pas de cacher le travail : c’est de le rendre invisible. Et la bonne phrase, au fond, fonctionne pareil ; limpide à lire, retorse à écrire.
Alors voilà. Je n’ai pas inventé « simplexité ». Je vais continuer à l’employer quand même, désormais avec une note de bas de page et un soupçon de prudence académique. Après tout, les meilleures idées sont souvent celles qu’on est convaincu d’avoir eues le premier. Et si l’on me reprend en commentaire, je saurai quoi répondre : je n’ai pas copié Berthoz, j’ai simplement fait preuve de simplexité.