Ingérences intérieures : la liste que le Sénat ne dressera jamais
Le 14 juillet 2026, trois sénateurs du bloc central ont présenté à la presse un rapport qui restera dans les annales de la novlangue institutionnelle. Laurent Lafon, Sylvie Robert et Agnès Evren y proposent de lutter contre les « ingérences intérieures ». J’ai déjà décortiqué la machinerie du rapport n° 875 : observatoire de la désinformation, invisibilisation des comptes en période électorale, définition de la vérité par règlement. Je n’y reviens pas. Ce qui m’intéresse ici, c’est le mot lui-même, et ce qu’il révèle quand on le prend au sérieux.
Car « ingérence intérieure » est, à la lettre, un oxymore. Ouvrez n’importe quel dictionnaire : l’ingérence désigne l’intervention d’une puissance extérieure dans les affaires d’un État. Quand l’action vient de citoyens, de partis, d’associations ou de médias nationaux, cela porte d’autres noms : débat public, militantisme, opposition. Même parmi les artisans du rapport, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias concède que la formule n’est « pas très heureuse » et « trop floue ». Le glissement sémantique n’est pas un accident de plume. Après l’ingérence étrangère comme excuse permanente, voici l’ingérence intérieure comme catégorie attrape-tout : le Français devient l’étranger de son propre pays.
Mais prenons-les au mot. Puisqu’ils veulent une chasse aux ingérences, faisons-la. Honnêtement. Jusqu’au bout.
Une ingérence, selon leurs propres termes
La loi du 25 juillet 2024 sur les ingérences étrangères a donné lieu à un travail de définition minutieux. L’amendement CL43 du rapporteur Houlié décrivait l’acte d’ingérence comme l’intervention délibérée d’une personne physique ou morale destinée à « manipuler le discours public », « influencer les politiques publiques » ou « porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation », le tout pour le compte d’une puissance étrangère.
Retirez les trois derniers mots. Que reste-t-il ? Des acteurs organisés, dotés de moyens considérables, qui influencent les politiques publiques au service d’intérêts particuliers, hors de tout mandat électif et de tout contrôle citoyen. Cette définition existe déjà dans le réel. Elle ne décrit ni un think tank dissident, ni un média alternatif, ni un compte anonyme sur X. Elle décrit le système circulatoire qui irrigue le sommet de l’État depuis 2017.
La porte de sortie : quand le carnet d’adresses devient un actif
Commençons par le sens classique du pantouflage : ceux qui ont exercé le pouvoir et monnaient désormais leur connaissance intime de l’appareil d’État auprès d’intérêts privés, souvent étrangers.
- Bruno Le Maire, ministre de l’Économie de 2017 à 2024, est depuis janvier 2026 senior advisor du cabinet de conseil géopolitique londonien Macro Advisory Partners. Sept ans de Bercy, sept ans de secrets industriels et fiscaux français, mis au service de clients internationaux.
- Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué aux Transports de 2020 à 2022, a été nommé senior advisor de FTI Consulting en septembre 2025, pour accompagner des clients dans des « secteurs régulés ». Ces secteurs régulés, c’est lui qui les régulait.
- Emmanuel Moulin, directeur de cabinet de Le Maire, directeur général du Trésor, puis secrétaire général de l’Élysée d’avril 2025 à mai 2026, avait déjà fait l’aller-retour par Citigroup et Mediobanca avant de revenir aux commandes de l’État.
- Philippe Englebert, conseiller entreprises et attractivité d’Emmanuel Macron à l’Élysée, est depuis 2022 director chez Lazard, après un début de carrière chez Goldman Sachs et un passage au Trésor.
- Hugh Bailey, conseiller au cabinet de Macron à Bercy entre 2014 et 2016, période durant laquelle le ministre autorisa le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric, fut nommé directeur général de GE France en avril 2019. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour prise illégale d’intérêts le concernant, après un signalement de la députée Delphine Batho. La commission de déontologie avait pourtant autorisé la nomination. C’est bien le problème.
- Frédéric Michel, lobbyiste de News Corp puis associé de Lupa Systems, le fonds de James Murdoch, devint conseiller spécial communication de Macron en septembre 2022, avant de repartir vers le privé fin 2023. L’homme qui portait les intérêts de l’empire Murdoch a piloté la parole présidentielle française.
- Alexandre Holroyd, passé par FTI Consulting à Bruxelles et Londres avant de fonder la branche londonienne d’En Marche, député de 2017 à 2024, affiche aujourd’hui un poste chez Oaktree Capital Management, gestionnaire d’actifs américain. L’aller-retour complet, en une seule carrière.
Chacun de ces mouvements est légal. Chacun a été validé par les instances de déontologie compétentes. Retenez ce point, nous y reviendrons.
Le nexus McKinsey : l’ingérence qui a un juge d’instruction
Au centre du dispositif, il y a la Firme. J’ai raconté ailleurs quatre ans d’instruction et le silence qui les accompagne ; rappelons seulement le réseau humain, tel que la presse spécialisée l’a documenté dans le cadre des plaintes reçues par le Parquet national financier.
Paul Midy, ex-McKinsey, devenu directeur général adjoint d’En Marche, aujourd’hui député. Ariane Komorn, chez McKinsey de 2014 à 2017, puis responsable du pôle projets du mouvement jusqu’en 2021. Mathieu Maucort, chef de projet McKinsey de 2013 à 2016, engagé dès 2017 comme responsable riposte de la campagne, devenu directeur adjoint de cabinet au secrétariat d’État au Numérique, puis délégué interministériel à la jeunesse. Guillaume Liegey, cofondateur de la Grande Marche de 2016. Marguerite Cazeneuve, un an chez McKinsey à sa sortie de HEC, devenue conseillère santé de l’Élysée puis directrice déléguée de l’Assurance maladie. Martin Bohmert, patron des Jeunes avec Macron en 2018 et 2019, recruté ensuite par le cabinet. Éric Labaye, ancien patron de McKinsey France, choisi pour présider Polytechnique. Et Karim Tadjeddine, directeur associé chargé du secteur public, dont l’adresse professionnelle McKinsey apparaît dans les échanges de campagne de 2016, ce qu’il a qualifié d’erreur devant le Sénat.
Une dizaine de consultants travaillant à l’élaboration du programme d’un candidat, sans facture dans les comptes de campagne, suivis de contrats publics se chiffrant en centaines de millions : voilà une opération d’influence coordonnée sur le discours public et les politiques de la Nation. Deux informations judiciaires sont ouvertes depuis octobre 2022. Si les mots ont un sens, l’ingérence intérieure existe. Elle est même la seule à disposer d’un dossier d’instruction.
La porte d’entrée : la banalité qui fait système
Soyons honnêtes, car c’est ce qui distingue une démonstration d’un procès en sorcellerie : avoir travaillé dans le privé avant la politique n’est pas une faute. Élisabeth Moreno venait de HP, Jean-René Cazeneuve d’Apple, Astrid Panosyan-Bouvet a passé deux ans chez Kearney trente ans avant son ministère, Guillaume Kasbarian vient de Monitor et de PMP Strategy, Jacques Marilossian d’IBM et d’Oracle, Olivia Grégoire de DDB et Havas. Pris un par un, ces parcours sont ceux de n’importe quelle démocratie ouverte à la société civile.
C’est leur densité qui interpelle. Quand la quasi-totalité d’un appareil politique provient du conseil en stratégie, de la banque d’affaires et des multinationales, et y retourne, le recrutement cesse d’être une ouverture : il devient un filtre. Un logiciel unique, une grille de lecture unique, des intérêts convergents. Ce que j’appelais la grande prostitution macroniste n’est pas une insulte, c’est une description de flux.
Deux poids, deux mesures
Résumons l’asymétrie. En haut, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique et les commissions de déontologie examinent, autorisent, assortissent de réserves. Le système fonctionne comme prévu : il fluidifie. Aucun observatoire ne surveille les anciens ministres chez leurs nouveaux clients, aucun algorithme ne réduit leur portée, aucune qualification officielle ne les désigne comme « problématiques ».
En bas, le rapport Lafon propose un observatoire d’État de l’information, opérationnel avant la présidentielle de 2027, et des procédures de levée d’anonymat sur simple demande administrative, sans passage devant un juge. Le citoyen qui critique est un risque à cartographier ; le ministre qui pantoufle est une ressource à valoriser. J’avais déjà montré comment la rhétorique de l’ingérence sert d’indignation à géométrie variable : la voici qui atteint sa forme chimiquement pure. On ne surveille pas ceux qui influencent réellement les politiques publiques. On surveille ceux qui s’en plaignent.
L’ingérence siège au conseil d’administration
Il existe donc bien une ingérence intérieure en France. Des acteurs organisés, non élus, transnationaux par leurs employeurs et leurs clients, qui pèsent sur les lois, les marchés publics et la parole d’État, dans une opacité que la justice met des années à percer. Simplement, elle ne poste pas sur les réseaux sociaux. Elle facture. Elle conseille. Elle nomme. Elle attend son tour de porte.
Le Sénat veut un observatoire des discours avant 2027. Chiche : je propose le mien, gratuit, open source, souverain. Il tient en une question, à poser à chaque décideur public : pour qui travailliez-vous avant, et pour qui travaillerez-vous après ? Tant que cette question restera sans registre, sans surveillance et sans sanction, pendant qu’on lève l’anonymat des citoyens sur formulaire, la République n’aura pas un problème de désinformation. Elle aura un problème de définition. Et ceux qui tiennent le dictionnaire ne le lâcheront pas volontairement.