La fidélité est une parole, l’exclusivité une clôture
Le désir se nourrit d’incertitude, le couple promet la sécurité, et nous passons notre vie à tenter de réconcilier les deux. Une interview d’Amélie Nothomb m’a offert une clé que je n’avais jamais songé à chercher : la fidélité et l’exclusivité ne sont pas la même chose.
Le tabou du vertige
Il y a une conviction que je porte depuis longtemps, et que je n’ai jamais vraiment osé écrire. Jusqu’à un certain degré, les femmes sont attirées par l’instabilité émotionnelle qu’un homme suscite chez elles. Amour, chagrin, colère, passion : c’est dans cette alternance qu’elles se sentent vivantes. Et ce tabou-là, elles ne l’admettront jamais.
Je sais ce qu’on m’objectera, et l’objection mérite d’être entendue jusqu’au bout. Ce penchant n’est sans doute pas féminin. Il est humain. Combien d’hommes ont délaissé une femme douce et constante pour courir après celle qui ne répondait qu’à un message sur trois ? Si les femmes l’avouent moins, c’est peut-être qu’on leur a appris à se méfier de ce désir, quand les hommes ont appris à le maquiller en goût de la conquête. Le tabou n’est pas d’un sexe. Il est de notre espèce.
Ce que le frisson fait au cœur
En 1974, deux psychologues, Donald Dutton et Arthur Aron, ont mené une expérience restée célèbre sur le pont suspendu de Capilano, à Vancouver. Une jeune femme abordait des hommes, soit sur cette passerelle oscillante au-dessus du vide, soit sur un pont stable et bas. Ceux qui venaient de traverser le pont branlant l’ont rappelée bien plus souvent. Leur cœur battait de peur ; ils ont cru qu’il battait pour elle.
Le corps ne sait pas toujours distinguer l’émotion de sa cause. Il enregistre une intensité, et l’esprit lui cherche un visage. Ajoutez à cela ce que les comportementalistes ont observé depuis longtemps : une récompense imprévisible attache bien plus solidement qu’une récompense garantie. C’est le principe de la machine à sous. C’est aussi, bien souvent, celui de la passion.
Denis de Rougemont l’avait dit avant les laboratoires, dans L’Amour et l’Occident : la passion vit de l’obstacle. Tristan et Iseut ne s’aiment jamais autant que lorsque tout les sépare. Donnez-leur un pavillon, un crédit et un dimanche chez les beaux-parents, et la légende s’éteint.
Mais il faut regarder le revers en face. Ce même mécanisme est celui qui retient des êtres dans des relations qui les détruisent. L’alternance entre la tendresse et la froideur, entre la promesse et la blessure, fabrique des chaînes que l’on prend pour de l’amour. Tout tient donc dans ces quelques mots : jusqu’à un certain degré. Le vertige fait vivre. La chute tue. Celui qui confond intensité et maltraitance n’a rien compris à l’un ni à l’autre.
Le paradoxe du couple
Voilà donc le piège dans lequel nous tombons presque tous. Le couple promet la sécurité, et le désir réclame l’incertitude. La psychothérapeute Esther Perel a bâti une œuvre entière sur cette contradiction : nous demandons à la même personne d’être notre port d’attache et notre horizon, notre refuge et notre aventure.
Alors nous verrouillons. Nous fermons les portes, nous dressons des inventaires, nous exigeons des garanties. L’exclusivité devient une assurance contre l’imprévu. Et nous nous étonnons ensuite que le désir s’étiole dans une pièce dont nous avons nous-mêmes condamné les fenêtres.
J’ai écrit ailleurs pourquoi nos amours durent moins longtemps que celles de nos parents : les murs qui tenaient les couples d’autrefois sont tombés. Mais nous en avons reconstruit d’autres, plus intimes et plus étouffants, au cœur même de la relation.
Ce qu’Amélie Nothomb m’a appris
Je suis récemment tombé sur une interview d’Amélie Nothomb. Elle s’y décrit comme profondément fidèle, et pourtant peu exclusive. Pour elle, l’amour n’est pas l’ennemi de l’indépendance : il se porte même d’autant mieux qu’on a su la préserver. On peut avoir une âme sœur et vivre, à côté, d’autres amours. Tout peut exister, dit-elle en substance, à condition d’être d’accord, d’être honnête et de rester dans le respect.
J’ai traversé bien des histoires, et je dois l’avouer : je n’avais jamais séparé ces deux mots. Pour moi, comme pour à peu près tout le monde, la fidélité était l’exclusivité. L’une se mesurait à l’autre. Tromper, c’était aller voir ailleurs, et rester fidèle, c’était ne pas y aller. Point.
Cette simple distinction m’a arrêté net.
Fides et excludere
Il suffit d’ouvrir un dictionnaire étymologique pour mesurer l’écart. La fidélité vient de fides, la foi, la confiance, la parole donnée. L’exclusivité vient d’excludere, fermer dehors. L’une parle d’un lien, l’autre d’un périmètre. L’une regarde vers la personne, l’autre vers tout le reste.
Dès lors, tout se réordonne. On peut être exclusif et profondément infidèle : mentir, mépriser, abandonner l’autre sans jamais quitter le lit conjugal. On peut aussi, du moins en théorie, aimer ailleurs sans rien trahir, si la vérité a été dite et acceptée. La trahison n’est pas dans le geste. Elle est dans le mensonge.
Sartre et Beauvoir avaient formalisé quelque chose d’approchant : un amour nécessaire, le leur, et des amours contingentes, sous un pacte de transparence. L’histoire a montré que ce pacte n’était pas sans ombres, et que ceux qui gravitaient autour du couple en ont parfois payé le prix. Mais l’intuition demeure : on peut être lié à quelqu’un par la loyauté plutôt que par la clôture.
Les conditions, ou rien
Je ne prétends pas que ce modèle convienne à tous, ni même qu’il me convienne. La jalousie existe, elle n’est pas une faiblesse qu’il faudrait éradiquer à coups de théorie, et beaucoup ne supporteraient pas de partager. Ils n’ont pas tort. Les trois conditions posées par Amélie Nothomb ne sont pas des formules de politesse : ce sont des remparts. L’accord, sans lequel il n’y a que de la duplicité. L’honnêteté, sans laquelle il n’y a que de la lâcheté. Le respect, sans lequel il n’y a que de l’usage.
Ce qui me touche dans cette réflexion, c’est moins la liberté sexuelle qu’elle autorise que la conception de l’attachement qu’elle suppose. Un lien qui ne repose pas sur l’interdiction mais sur le choix renouvelé. J’avais déjà écrit que personne ne me manque, et que je tiens pourtant aux gens : une relation qu’on force finit par s’étouffer. Celle qu’on laisse respirer a au moins une chance de durer.
Le mot de la fin
Peut-être que l’instabilité qui fait vibrer n’est pas à chercher dans la souffrance qu’on inflige, ni dans les silences qu’on calcule. Peut-être est-elle simplement dans la liberté qu’on laisse.
Finalement.
Aimer quelqu’un qui pourrait partir, et qui reste.
C’est le seul vertige qui ne blesse personne.