Derrière votre box, sept entreprises que vous n’avez jamais choisies
J’ai récemment publié un billet sur le mille-feuille administratif français, ces couches de collectivités, d’intercommunalités et de circonscriptions fantômes qui font que personne n’est jamais responsable de rien devant personne. Depuis, plusieurs lecteurs m’ont écrit pour me signaler qu’ils vivaient exactement la même chose avec leur raccordement fibre. Coïncidence : je venais de vivre l’expérience moi-même. Alors voici le tome 2 : même logique, autre terrain.
L’illusion du progrès simple
J’imaginais que ce serait simple. Un opérateur, un technicien, une box. Le genre d’opération qui prend une demi-journée et vous laisse avec un débit de 500 Mbit/s et une légère fierté de propriétaire modernisé.
Mon ADSL crachait ses derniers octets depuis des mois. Saint-Marcellin était éligible. J’ai passé commande. Et là, au lieu d’une confirmation propre et d’un rendez-vous avec un technicien, j’ai commencé à recevoir des SMS de sociétés dont je n’avais jamais entendu parler. Des noms inconnus. Des numéros de dossier différents. Des plateformes de prise de rendez-vous qui ne semblaient pas savoir ce que les autres avaient déjà planifié.
En ouvrant le capot, j’ai trouvé non pas de la technologie, mais une chaîne humaine et institutionnelle d’une complexité que je vais m’efforcer de cartographier ici. Non pour accabler qui que ce soit (chaque maillon fait son travail), mais pour poser une question simple : était-il vraiment nécessaire de construire quelque chose d’aussi compliqué pour tirer un câble de verre jusqu’à ma prise téléphonique ?
L’argent public, discrètement
Avant de parler des entreprises qui ont sonné à ma porte, il faut parler de l’argent. Parce que derrière la fibre optique en zone rurale, il y a d’abord de l’argent public, beaucoup, dont personne ne parle vraiment au moment où vous commandez votre box.
Saint-Marcellin fait partie du RIP Isère THD, le Réseau d’Initiative Publique lancé par le Département de l’Isère en 2017. Le principe est simple : les zones rurales et semi-rurales ne sont pas assez denses pour que les opérateurs privés y investissent spontanément. Donc l’État et les collectivités financent l’infrastructure, et un opérateur privé l’exploite.
Les chiffres sont publics. Le projet représente 510 millions d’euros au total, dont 285,5 millions d’euros d’argent public : 97,5 millions de l’État via le plan France Très Haut Débit, environ 70 millions du Département de l’Isère, le reste de la Région et des EPCI co-financeurs. Les 225 millions restants viennent des fonds propres du délégataire privé.
Pour quoi faire ? Pour raccorder 466 communes iséroises, construire 2 500 kilomètres de fibre enterrée et 110 nœuds de raccordement optiques. Le Département reste propriétaire de ce réseau structurant. Mais il en a confié l’exploitation à un opérateur privé dans le cadre d’une délégation de service public, pour 25 ans, jusqu’en 2042.
Vingt-cinq ans. Avec une filiale d’Altice.
La poupée russe institutionnelle
C’est ici que les couches commencent à s’empiler.
Couche 1 : Le Département de l’Isère.
Maître d’ouvrage, propriétaire du réseau structurant, signataire de la DSP. L’élu responsable devant les contribuables, en théorie. C’est lui qui a posé les conditions du jeu.
Couche 2 : Isère Fibre.
Le nom de marque « grand public » du projet, la vitrine de communication institutionnelle que vous voyez sur les panneaux de chantier et les communications officielles. Ce n’est pas une entité juridique autonome, c’est le visage présentable du dispositif, destiné à vous donner l’impression d’un service public de proximité.
Couche 3 : XPFibre.
La réalité économique derrière la vitrine. Anciennement SFR Collectivités, devenu SFR FTTH, rebaptisé XPFibre en 2021. Filiale d’Altice France (SFR) à 50,1 %, les 49,9 % restants détenus par un consortium composé d’Allianz, d’AXA et d’un fonds de pension canadien (OMERS). XPFibre opère 24 réseaux d’initiative publique à travers la France ; l’Isère est l’un de ses 24 dossiers.
Il y a un détail que personne ne mentionne dans les communiqués de presse du Département : selon des informations rapportées par plusieurs médias spécialisés, Altice chercherait à vendre XPFibre pour rembourser une dette considérable. Parmi les acquéreurs potentiels évoqués : des fonds d’investissement étrangers. Si cette vente se concrétise, les contribuables isérois auront financé 285 millions d’euros d’infrastructure, et un fonds de pension étranger en percevra les revenus d’exploitation jusqu’en 2042. La question mérite d’être posée publiquement.
Couche 4 : THD38.
La coquille locale créée par XPFibre spécifiquement pour ce contrat. Basée à Moirans, dans l’Isère. Anciennement dénommée « Isère Fibre » : le changement de nom lui-même illustre la difficulté de lisibilité du dispositif. C’est l’entité juridique qui construit le réseau capillaire, le dernier kilomètre jusqu’à votre domicile, et qui commercialise l’accès aux fournisseurs d’accès à internet.
Quatre couches institutionnelles. Et on n’a pas encore vu un seul technicien.

La valse des prestataires, ce que j’ai vu de ma fenêtre
THD38 ne réalise pas les travaux de ses propres mains. Elle les sous-traite, ce qui est un modèle absolument standard dans le secteur des télécoms. Ce n’est pas une anomalie en soi. Ce qui l’est davantage, c’est la profondeur de la cascade.
Sur mon installation, j’ai pu identifier l’intervention successive de plusieurs entités distinctes, dont je vais me contenter de décrire le rôle tel que je l’ai observé, sans prétendre à un jugement sur la qualité de leur travail.
Couche 5 : JSC France.
L’entreprise mandatée pour les travaux de déploiement et de raccordement dans le secteur. C’est le bras armé de rang 1 : ceux qui interviennent physiquement, tirent la fibre, posent les boîtiers. Leur nom est apparu dans ma procédure de raccordement sans que je l’aie cherché ni choisi.
Couche 6 : Numerus 21.
Sous-traitant de rang 2, société spécialisée dans la gestion de flux de techniciens à l’échelle régionale. Son rôle dans la chaîne : dispatcher les interventions pour le raccordement final. Pourquoi une société basée en Bourgogne gère-t-elle le planning des techniciens fibre dans le Sud-Grésivaudan ? La réponse honnête est que je l’ignore, et c’est précisément là que réside le problème. Ce n’est pas une critique de Numerus 21 : c’est une question sur l’architecture du système qui les y place.
Couche 7 : ND-I.
La plateforme lyonnaise de coordination qui m’a envoyé mes SMS de confirmation de rendez-vous et géré mon calendrier d’intervention. Mon seul point de contact « humain » dans toute l’opération : une interface automatisée gérée par une société que je n’ai jamais choisie et dont je n’avais jamais entendu parler avant de la voir apparaître dans ma barre de notifications.
Et si vous vous demandez pourquoi une opération aussi simple qu’un raccordement fibre nécessite une chaîne aussi longue, la réponse est d’une logique implacable : chaque maillon facture. Le Département délègue parce qu’il n’a pas vocation à gérer des techniciens. XPFibre sous-traite parce que la main-d’œuvre terrain n’est pas son métier. JSC France redélègue le planning parce que gérer des flux de rendez-vous à l’échelle régionale, c’est encore autre chose. Et ND-I prend en charge les SMS parce que personne au-dessus d’elle ne voulait s’en occuper. À chaque étage, une marge. À chaque marge, une justification. Et au bout de la chaîne, un abonné qui paie son abonnement mensuel sans savoir combien de sociétés il fait vivre simultanément, et sans avoir jamais eu son mot à dire sur aucune d’elles.
Sept couches. Pour tirer un câble de verre jusqu’à ma prise téléphonique.
Quand ça coince : le jeu de la patate chaude
Posons l’hypothèse, réaliste, elle arrive régulièrement sur les RIP, d’une panne ou d’un raccordement défaillant après l’installation.
Vous appelez votre FAI. Il ouvre un ticket auprès de THD38. THD38 mandate son sous-traitant de rang 1. Celui-ci peut mandater son sous-traitant de rang 2 pour le dispatch. Un technicien se présente, sans l’historique complet du dossier, sans savoir ce que son prédécesseur a fait. Vous recevez un SMS de ND-I pour confirmer un nouveau rendez-vous. Le technicien constate qu’il faut remonter un niveau. Le ticket repart vers THD38.
Et à chaque étage, la même réponse : « Ce n’est pas nous, c’est l’opérateur d’infrastructure. » / « Ce n’est pas nous, contactez votre FAI. » / « Ce n’est pas nous, c’est le sous-traitant. »
Vous avez lu mon billet sur le mille-feuille administratif territorial ? La mécanique est identique. Le pouvoir est toujours ailleurs, la responsabilité toujours avant. Dans les collectivités territoriales, on appelle ça « c’est la com-com ». Dans la fibre, on appelle ça « ouvrez un ticket ». J’en ai fait une expérience similaire côté gendarmerie, que j’avais racontée dans une autre autopsie administrative. Le mécanisme est universel : chaque institution produit sa propre façon de ne répondre à personne.
J’avais également décrit dans un billet précédent sur la chaufferie bois de Saint-Marcellin comment une décision d’investissement public à 9,4 millions d’euros avait été prise sans consultation directe des habitants. Le RIP Isère THD, c’est 510 millions d’euros décidés, structurés et engagés sur 25 ans, avec le même niveau de visibilité démocratique pour le contribuable ordinaire.
La lumière au bout du tunnel (bureaucratique)
Soyons honnêtes jusqu’au bout : la fibre fonctionne. L’objectif technique est atteint. À l’heure où j’écris ces lignes, mon débit est ce qu’il promet d’être, et je ne me plains pas de la technologie elle-même. Mais la question n’est pas là.
La question est : fallait-il construire une chaîne aussi complexe, aussi illisible, aussi imperméable à la responsabilité pour y arriver ? Et surtout : si XPFibre change de mains demain matin, qui répond devant les contribuables isérois des 285 millions d’euros qu’ils ont engagés ? Le Département a signé jusqu’en 2042, mais avec qui, exactement, si l’actionnaire change ?
Ces questions n’appellent pas nécessairement de réponses scandalisées. Elles appellent des réponses, tout court. Des bilans publics, des rapports lisibles, des élus qui expliquent leurs choix à ceux qui les financent.
En attendant, j’ai la fibre. Mais si ça coupe, je ne sais toujours pas si je dois appeler mon FAI, le Département de l’Isère, une société moirannaise (THD38), une plateforme lyonnaise (ND-I), une entreprise bourguignonne (Numerus 21) ou directement un fonds de pension canadien.