Les maux ont un sens : petite leçon de sémantique confiscatoire
Sur les plateaux télé, la scène se répète avec la régularité d’un sketch bien rodé. Quelqu’un ose prononcer le mot maudit : « taxe ». Immédiatement, le contradicteur bondit, l’œil brillant de cette satisfaction qu’éprouve le bon élève corrigeant une faute : « Non non non, ce ne sont pas des taxes, ce sont des cotisations ! Elles ouvrent des droits ! Ce n’est pas la même chose ! »
Ah, les mots. Comme ils ont un sens, paraît-il.
Reprenons donc depuis le début, avec cette rigueur sémantique qu’on nous exige. Un jeune avocat commence sa carrière. Son cabinet lui promet 4 000€ brut. L’URSSAF lui annonce joyeusement : 22 000€ de cotisations la première année. Mais rassurez-vous, ce n’est pas une taxe ! C’est une cotisation. Vous voyez bien la différence ?
La différence, nous explique-t-on patiemment, c’est que la cotisation ouvre des droits personnels : santé, retraite, chômage. Tandis que la taxe finance le bien commun : routes, écoles, police. Voilà. C’est limpide. Les mots ont un sens.
Sauf que.
Sauf qu’à aucun moment notre jeune avocat n’a eu le choix. Personne ne lui a demandé son avis. On ne lui a pas proposé de grille tarifaire comparative. On ne lui a pas suggéré de faire jouer la concurrence. Non. On lui a imposé un régime, un taux, un organisme. Point final.
Alors certes, techniquement, juridiquement, sémantiquement, une cotisation n’est pas une taxe. De la même manière que, techniquement, le homard n’est pas un poisson. Félicitations pour cette distinction. Ça change quoi au menu quand vous n’avez pas choisi d’être au restaurant et qu’on vous présente l’addition ?
Car c’est bien là le cœur du problème. Quand le caractère obligatoire est absolu, quand le monopole est total, quand l’absence de consentement est systématique, la distinction entre « cotisation » et « taxe » devient un exercice de pure rhétorique. Un tour de passe-passe sémantique destiné à faire passer la pilule. « Non non, vous ne vous faites pas détrousser, vous cotisez ! »
Et puis soyons honnêtes : cette fameuse différence entre droits personnels et bien commun, elle tient vraiment la route ? Les routes que vous empruntez, c’est du bien commun. Votre retraite calculée par répartition selon des règles changeantes que vous ne maîtrisez pas, c’est du droit personnel ? Vraiment ?
La vérité, c’est que dans les deux cas – taxe ou cotisation – vous payez de force pour un service dont la qualité se dégrade, géré par des organismes que vous n’avez pas choisis, selon des règles que vous ne contrôlez pas, avec une efficacité qui ferait rougir n’importe quelle entreprise privée.
Nous sommes le pays le plus taxé… pardon, le plus cotisé du monde. Les caisses sont vides. Les services disparaissent. Les contreparties s’évaporent. Mais au moins, nous utilisons les bons mots.
Alors oui, les mots ont un sens. « Cotisation » sonne mieux que « taxe », comme « plan de sauvegarde de l’emploi » sonne mieux que « licenciement collectif », et « croissance négative » mieux que « récession ». L’art du langage technocratique consiste précisément à emballer la contrainte dans du vocabulaire rassurant.
Pendant ce temps, le jeune avocat regarde ses 4 000€ brut se transformer en un salaire net largement amputé. Taxe ou cotisation ? Pour lui, le résultat est le même : quelqu’un d’autre a décidé pour lui combien il garderait de son propre travail.
Mais rassurons-nous : au moins, nous utilisons les bons mots.
Et pendant qu’on ergote sur la sémantique, les dindons de la farce – nous – continuons de payer. Car si les mots ont un sens, les maux, eux, ont un coût.
Un coût que personne ne nous a demandé si nous étions d’accord pour payer.