Économie

L’économie n’est pas une science de prévision, c’est une science de la contrainte : chaque euro dépensé sort de quelque part, chaque promesse financée à crédit engage quelqu’un qui n’a pas voté pour elle, et le déni de cette arithmétique-là fait plus de dégâts qu’aucun choc extérieur. Cette catégorie est celle d’un lecteur de l’école autrichienne qui préfère remonter à la source de la monnaie plutôt que commenter les chiffres du mois : dette souveraine et budgets hypothéqués, retraites bâties sur une démographie qui n’existe plus, euro numérique vendu comme une modernisation, sauvetages industriels qui transforment le contribuable en distributeur automatique, produits financiers dont le vrai client n’est jamais l’épargnant. Vous y trouverez des analyses qui prennent le temps de nommer les mécanismes, de l’URSSAF à la Banque de France, des cas d’entreprise suivis dans la durée plutôt que traités à chaud, et une hostilité assumée aux économistes de plateau dont les erreurs ne coûtent jamais rien à ceux qui les commettent. Écrit avec l’idée que la richesse se produit avant de se redistribuer, et que refuser cette évidence est devenu, en France, une position respectable.

Duralex 2026 : Pourquoi le sauvetage solidaire est en train de tourner au fiasco

Économie

En mai 2026, un audit révèle des erreurs de gestion chez Duralex et place le redressement judiciaire à l’horizon, à quinze jours près de la date que j’annonçais six mois plus tôt. Derrière le vocabulaire feutré des « approximations » se cache un rouage limpide : le fils de l’ancien dirigeant propulsé à la direction financière, symptôme d’une gouvernance coopérative qui a fini par reproduire les travers de la pire des PME familiales. Mais la SCOP n’est qu’une variable de surface, car maintenir une verrerie de grande série dans un pays qui se désindustrialise tout en gardant les charges et les coûts d’énergie les plus élevés du monde relevait de la mission quasi impossible. Le plus révoltant reste que l’audit démonte aujourd’hui un miracle que l’État et les médias avaient eux-mêmes mis en scène, à grand renfort d’émotion et de subventions. Chapeau aux salariés, les seuls de cette histoire à n’avoir rien à se reprocher.

Produits structurés : vous n’investissez pas, vous assurez votre banque contre les krachs

Économie

Le 6 février 2026, l’action Stellantis perd 25 % en une séance, et avec elle l’illusion soigneusement entretenue depuis vingt ans : ces épargnants n’avaient pas acheté un placement « protégé », ils avaient vendu à leur banque une assurance catastrophe déguisée en coupon. Certaines valorisations de rachat affichent aujourd’hui -99 % sur des supports estampillés « à barrière de sécurité », et pourtant le marché français des produits structurés a triplé en quatre ans pour atteindre 60 milliards d’euros de collecte en 2025, parce qu’aucun autre produit ne rapporte autant aux banques. La mécanique est limpide une fois reformulée sans le marketing : vous abandonnez les dividendes, vous plafonnez vos gains au coupon, et vous conservez 100 % du risque de perte au-delà d’une barrière dont la robustesse statistique tient du sophisme, alors qu’un titre sur cinq du CAC 40 a connu un drawdown supérieur à -50 % ces vingt dernières années. La Belgique a tranché dès 2011 via un moratoire FSMA qui a fait disparaître les autocall à barrière sur action unique du grand public, sans effondrement du marché de l’épargne ; la France, elle, en est encore à publier des cartographies AMF/ACPR pour appeler à « plus de pédagogie ». À un moment, il faudra cesser de faire semblant.

Levi’s : le capharnaüm comme stratégie commerciale

Économie

Je suis fidèle à Levi’s depuis des décennies, et pourtant je n’ai jamais possédé deux fois le même jean. À chaque renouvellement, quelque chose change : coupe, coloris, composition, grammage. Ce n’est pas du désordre, c’est une stratégie. En rendant impossible la fidélité au produit, la marque exploite précisément la fidélité à l’icône : le red tab, la mythologie du Far West, un héritage soigneusement entretenu pour masquer un denim qui passe de 14-15 oz dans les années 80 à 10-12 oz aujourd’hui. À quoi sert d’être fidèle à une marque qui rend impossible la fidélité à son produit ?

Si les profits appartiennent aux salariés, les pertes aussi, non ?

Économie

Le refrain est connu : quand la boîte fait 200 000 € de bénéfice, c’est le travail des ouvriers qui a créé la richesse. Mais quand elle perd 50 000 € parce que le marché s’est retourné, on entend beaucoup moins de monde réclamer la symétrie. Le salarié risque son emploi, ses arriérés, sa retraite. L’actionnaire risque sa mise. Les deux risquent, mais pas la même chose, et c’est précisément ce déséquilibre qu’il faut discuter honnêtement, chiffres en main. Une réponse cohérente existe d’ailleurs : la coopérative, où tout le monde est exposé. Et quand ça casse, comme chez Duralex, ce sont bien les salariés-sociétaires qui perdent leur épargne. Donc, vraie question : vous assumez la symétrie, ou vous voulez juste les avantages du capitalisme sans les inconvénients ?

Rapport Alloncle : Comment Sébastien Lecornu a lu 400 pages en deux heures (ou pas)

Politique

Le rapport Alloncle est sorti ce matin à 8h56, Sébastien Lecornu publiait sur X un tweet de réaction. Près de quatre cents pages digérées en deux heures par un Premier ministre : l’exploit est tel qu’il vaut la peine d’en regarder la mécanique. Le tweet n’est pas une réaction, c’est une riposte préfabriquée, calibrée à partir des fuites des dernières semaines pour occuper le terrain médiatique avant que quiconque ait ouvert le PDF. Décorticage phrase par phrase d’un petit chef-d’œuvre de communication politique vidée de toute substance, où l’on retrouve les trois tics du macronisme finissant : la fuite vers la vision, la sous-traitance aux autorités indépendantes, la neutralisation par récupération. Spoiler : on sait déjà comment ça finit.

Facture électronique : 115 cibles pour le prix d’une

Fiscalité

FICOBA en janvier, ANTS en avril, Mentor fin avril, impots.gouv signalé début mai : quatre coffres régaliens éventrés en quatre-vingt-dix jours. Le 1er septembre 2026, l’État oblige dix millions d’entreprises à pousser l’intégralité de leurs flux de facturation à travers cent quinze plateformes privées qu’il a agréées. Vendue comme une lutte contre la fraude, la réforme construit en réalité un graphe complet de l’économie française privée, hébergé chez une centaine d’opérateurs, dont l’État décide tout et ne répond de rien. C’est l’invention française d’un mécanisme inédit : la responsabilité sans culpabilité, où le risque politique est transféré vers le risque opérationnel privé sans transfert de la décision. On n’a pas démultiplié les cibles : on les a fusionnées.

Autoroutes : 33€ de dividendes sur 100€ de péage. Et maintenant ?

Économie

En 2005, sous des gouvernements de gauche comme de droite, l’État a cédé 90 % du réseau autoroutier français pour 14,8 milliards d’euros — opération mal calibrée dès l’origine : le Sénat, l’IGF et la Cour des comptes documentent une rentabilité actionnaire de 11 à 12 % sur des concessions à risque quasi nul, avec 40 milliards de surprofit projeté d’ici 2036, mécaniquement amplifié par une indexation tarifaire sur l’inflation que les coûts fixes des concessionnaires ne suivent pas. La renationalisation reste piégée par son coût prohibitif et la compétence opérationnelle perdue en vingt ans. Une action collective portée par Maître Lèguevaques devant le Conseil d’État conteste la légalité du mécanisme d’indexation — interdit en droit français, jamais précisément encadré pour les péages — et constitue aujourd’hui le seul levier concret disponible. Les abonnés au télépéage peuvent rejoindre la procédure sur myleo.legal pour 36 euros, avant le 30 juin 2026.

50 centimes pour uriner, et ça ne me semble pas anodin

Société

À l’aire de Berchem Ouest, la plus grande station-service d’Europe en chiffre d’affaires, aller aux toilettes coûte 50 centimes. Le système du ticket de ristourne (récupérable sur vos achats) a une certaine cohérence, mais il conditionne l’accès à une fonction biologique à un acte marchand. Ce qui frappe davantage, c’est le dispositif : une machine pour changer vos billets en pièces, une borne pour payer, un tourniquet pour filtrer et en dernier recours, un distributeur bancaire si vous n’avez pas de monnaie. Une infrastructure industrielle qui tourne 24h/24, dans un lieu qui brasse des millions, pour percevoir 50 centimes par passage. On peut trouver ça raisonnable. Moi, je le trouve indécent.

D’Ormuz à Beyrouth : entre le prix du litre et le prix des larmes

Géopolitique

Le détroit d’Ormuz a beau être à six mille kilomètres, il dicte depuis deux mois le prix du carburant à la pompe et promet de peser longtemps encore sur les prix alimentaires et les billets d’avion : la France, qui importe 29 % de son gazole du Proche-Orient, est l’otage consentant d’une dépendance qu’elle refuse depuis cinquante ans de réduire. Macron y a envoyé le Charles de Gaulle, une posture souveraine qui masque mal une politique de survie à court terme. Mais réduire ce conflit à une question de barils serait une façon commode de ne pas regarder ce qu’il y a derrière : Ormuz est le symptôme économique, Beyrouth est le cœur de la guerre, et les 2 454 morts libanais en six semaines ne sont pas une abstraction géopolitique. Manon Debs, Vernis Rouge, artiste franco-libanaise évacuée du Liban en 2006, vient de sortir une chanson parce qu’elle a peur pour les siens et qu’écrire est la seule façon qu’elle connaît de se sentir utile. Deux France face au même conflit : l’une regarde le prix du litre, l’autre attend des nouvelles d’une rue qu’elle connaît par cœur.

Wero : souveraineté des paiements, serveurs de Bezos, l’oxymore qui coûte cher

Souveraineté numérique

Le 21 avril 2026, le Groupe BPCE annonçait en grande pompe les premières transactions e-commerce Wero en France. Le même jour, Netzpolitik.org révélait qu’EPI avait dû admettre que Wero fait tourner son infrastructure critique sur les serveurs d’Amazon Web Services. En novembre 2025, cette même EPI torpillait l’euro numérique de la BCE au nom de la souveraineté : un projet qui, par construction, aurait reposé sur l’infrastructure nativement souveraine de l’Eurosystème. Construire Wero sur AWS, c’est comme bâtir un ministère de la Défense européen sur un terrain loué à une puissance étrangère : le propriétaire a toujours le double des clés, et peut couper l’eau quand un juge fédéral le lui demande. Sans roadmap publique de migration vers une infrastructure SecNumCloud, le slogan « solution forte et indépendante » reste une belle affiche collée sur un mur américain.