Saint-Marcellin dans la Seconde Guerre mondiale (1939-1946)

Ce que la guerre a fait à notre petite ville au pied du Vercors

En 1936, Saint-Marcellin compte 4 258 habitants. La ville n’est pas dans le Vercors mais à ses pieds, sur la ligne de chemin de fer Grenoble-Valence, entre la plaine de l’Isère et les bois de Chambaran. Elle n’a été le théâtre d’aucune grande bataille. Pourtant, entre la mobilisation de septembre 1939 et la fin des restrictions, la guerre y a laissé des morts, des déportés, des absents, des rues rebaptisées et une mémoire qui structure encore la ville.

Cet article rassemble ce que l’on sait aujourd’hui, à partir des notices du Maitron des fusillés, de l’éphéméride de Jean Briselet (Groupe Rempart) fondée sur la presse locale et les archives, et des travaux sur la Résistance du secteur 3. Les points où les sources divergent sont signalés en fin d’article.


1. La drôle de guerre et la défaite (1939-1940)

Mobilisation et défense passive

La mobilisation générale est décrétée le 2 septembre 1939. À Saint-Marcellin, le conseil municipal installe dès la mi-septembre un poste de secours en cas d’alerte aérienne dans le jardin de l’hôpital. Les consignes de défense passive se multiplient : éclairage camouflé après 19 heures, enseignes et vitrines éteintes, phares des voitures recouverts de vernis bleu, cafés fermés à 22 heures. Les procès-verbaux pleuvent sur les contrevenants.

Des troupes du Génie stationnent dans la ville de novembre 1939 à février 1940. La Croix-Rouge ouvre un Foyer du soldat dans la Grande Rue, et l’Œuvre du colis du soldat, lancée par Henri Cluze, directeur du Journal de Saint-Marcellin, expédie des paquets aux mobilisés.

Les premières restrictions arrivent avant même la défaite : jours sans viande, sans pâtisserie ou sans alcool à partir du printemps 1940, carte de sucre le 1er juin 1940 (750 g par mois et par personne).

Les morts de mai-juin 1940 et la débâcle

Entre le 10 mai et le 21 juin 1940, onze militaires saint-marcellinois sont tués au combat selon le recensement établi par Marc Ellenberger (Groupe Rempart) ; le bilan municipal de novembre 1945 retient douze soldats tués ou disparus pour 1939-1940.

En juin, la ville se remplit de réfugiés et la mairie cherche des logements. Du 20 au 23 juin, le Génie français fait sauter les ponts sur l’Isère en aval de Voreppe pour freiner l’avance allemande. Les colonnes allemandes atteignent L’Albenc et Saint-Lattier, mais Saint-Marcellin n’est pas occupée pendant les combats.

Trois jours d’occupation en juillet 1940

Après l’armistice, l’Isère se retrouve en zone libre. Le 1er juillet 1940 pourtant, vers 4 heures du matin, un détachement motorisé allemand d’environ 300 hommes cantonne dans la ville : l’état-major s’installe à l’Hôtel de France, la troupe loge chez l’habitant, la circulation est interdite après 21 heures. Le détachement repart vers Lyon trois jours plus tard. Ce sera la seule occupation allemande durable de la ville.

Les prisonniers

Dès juillet 1940, le journal local publie les premières listes de prisonniers saint-marcellinois. En mars 1943, 49 sont encore dans les stalags. Le questionnaire rempli en 1945 pour le Comité départemental d’histoire de l’Occupation en dénombre 48 au total, dont trois évadés. L’Œuvre du colis du prisonnier aura expédié 4 278 colis gratuits en Allemagne pendant la guerre.


2. Vivre sous Vichy (1940-1942)

Le quotidien du rationnement

Le rationnement devient la trame de la vie quotidienne : carte de pain dès juillet 1940, puis cartes de lait, de viande, de fromage, de vêtements, de tabac, de charbon. Les pains de luxe, les croissants et les pâtisseries sont interdits, les noix bloquées, le prix du fromage à pâte molle fixé par arrêté. L’essence s’effondre : plus de 50 000 litres par mois avant l’armistice, environ 2 000 en septembre 1940. Les trains se raréfient, l’eau manque certains étés, l’électricité est contingentée.

Une municipalité nommée

En avril 1941, le conseil municipal n’est plus élu mais nommé par le préfet, conformément à la loi du 16 novembre 1940. Les maires se succèdent : Georges Dorly, puis Jean Rousset à partir de juin 1941, démissionnaire en août 1942, puis Léonce Cros en octobre 1942. Un professeur du collège, franc-maçon, est révoqué en décembre 1941 (il sera réintégré à la Libération).

L’encadrement de la Révolution nationale

La section locale de la Légion française des combattants organise prestations de serment, quêtes et conférences. Le Service d’ordre légionnaire défile en ville en décembre 1941. Un bureau de recrutement de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme ouvre avenue du Vercors en mai 1942.

Les nouveaux venus

En septembre 1940, des familles d’Alsace et de Lorraine expulsées par les Allemands arrivent et sont d’abord logées dans l’ancienne prison. En juillet 1940, Pierre Quoirez prend la direction des usines de la Fabrique d’appareillages électriques (CGE-FAE) de Saint-Marcellin et de Pont-en-Royans ; sa fille Françoise, la future Françoise Sagan, passera ses week-ends et ses vacances dans la propriété familiale de La Fusilière jusqu’en 1945.

Un premier geste de refus : le 11 novembre 1940

Le 11 novembre 1940, alors que les rassemblements sont interdits, un petit cortège se rend au monument aux morts. Le docteur Victor Carrier marche en tête avec une gerbe, suivi notamment du laitier Jean Rony et d’une dizaine d’artisans, commerçants et employés. Le directeur de la régie électrique a fait illuminer le monument. Des membres de la Légion surveillent la scène depuis les rues voisines. On retrouvera plusieurs de ces noms dans la Résistance, puis dans la municipalité de la Libération.


3. Occupation italienne, occupation allemande et persécutions (1942-1944)

Le 11 novembre 1942, en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord, l’Allemagne envahit la zone libre. L’Isère passe sous occupation italienne. Après l’armistice italien du 8 septembre 1943, les Allemands prennent le relais, et la répression change d’échelle dans tout le département.

Le STO

Le Service du travail obligatoire est instauré en février 1943 ; les jeunes Saint-Marcellinois nés en 1920, 1921 et 1922 sont recensés début mars. D’après le questionnaire de 1945, la ville connaît quinze à vingt départs au début, puis plus aucun, et plus de cent réfractaires. Seuls trois départs volontaires sont mentionnés. Beaucoup de ces réfractaires alimentent les maquis du Vercors et de Chambaran.

Les réfugiés juifs

Saint-Marcellin a abrité plusieurs familles juives. La plus connue est la famille Serf, arrivée en juillet 1943 après une longue errance : la jeune Monique, 13 ans, deviendra la chanteuse Barbara. La famille reste jusqu’en octobre 1945. Barbara évoquera la ville dans Mon enfance et Il me revient.

Le compositeur Michel-Maurice Lévy, connu sous le nom de Bétove, interdit de travail en raison de ses origines, passe lui aussi deux années à Saint-Marcellin entre 1942 et 1944 ; en novembre 1944, il remercie publiquement la ville dans le journal local. D’autres familles sont hébergées par des particuliers, dont un couple réfugié chez Jean Rony. Un industriel roumain hébergé en ville est en revanche arrêté.

Dans les environs, des rafles frappent les Juifs dès août 1942, à Saint-Romans et à Pont-en-Royans. En juillet 1943, la mairie de Saint-Marcellin demande aux « israélites », étrangers ou non, de se faire recenser.

Les réfugiés de Toulon

En prévision d’un débarquement, le littoral méditerranéen est évacué. De février à avril 1944, plusieurs convois arrivent en gare de Saint-Marcellin depuis la région de Toulon : environ 200 personnes le 18 février, un deuxième convoi le 20, 170 le 22 mars, environ 600 le 14 avril. Hébergés pour une nuit sur la paille au collège, à l’école supérieure ou au couvent de Bellevue, ils sont ensuite répartis dans les communes des cantons de Saint-Marcellin et de Vinay.


4. La Résistance du secteur 3

Des médecins aux groupes francs

Au printemps 1941, le docteur Gaston Valois, ancien maire de Tullins, organise un premier groupe rattaché au mouvement Combat. Son ami Victor Carrier, médecin à Saint-Marcellin sous le pseudonyme de « Lafayette », prend la tête du sous-secteur de Saint-Marcellin. Avec la fusion des mouvements en janvier 1943, la zone devient le secteur 3 de l’Armée secrète de l’Isère : le Bas-Grésivaudan, la plaine de Bièvre et les bois de Chambaran. De ce secteur naîtra le bataillon de Chambaran.

Après l’élimination de Valois et de Carrier en novembre 1943, le docteur Marcel Mariotte prend la direction du secteur. À Saint-Marcellin, le groupe franc est animé par Serge Félix-Griat, dit « Serge ».

Sabotages et parachutages

La voie ferrée Grenoble-Valence devient la cible principale. Entre Moirans et Saint-Marcellin, les archives du secteur recensent 82 coupures de voie et 6 déraillements, dont deux sous tunnel. Après le 6 juin 1944, le plan « guérilla » rend la ligne quasiment impraticable. Plusieurs parachutages d’armes ont lieu dans les environs, dont l’un dans la plaine de Saint-Marcellin le 12 mars 1944 (déporté par le vent) et un autre à Murinais et Saint-Marcellin les 29 et 30 avril 1944.

Le radio de la mission Union

En janvier 1944, la mission interalliée Union est parachutée à Eymeux (Drôme) pour évaluer les maquis de l’Isère, de la Drôme et de la Savoie. Son opérateur radio, Camille Monnier, ancien radio de la Marine, change sans cesse de lieu d’émission. Au printemps 1944, il émet depuis Saint-Marcellin, chez Jean Rony.

Les gendarmes qui passent au maquis

À l’appel de Londres, la brigade de gendarmerie de Saint-Marcellin, commandée par le lieutenant Charles Morel et le maréchal des logis-chef Albert Taillade, demande à rejoindre le Vercors. Le feu vert arrive mi-juillet 1944. Pour protéger les familles, la Résistance simule l’attaque de leur cantonnement, place Château-Bayard, dans la nuit du 15 juillet. Une cinquantaine de gendarmes de la section rallient le Vercors le 17 juillet.

Après l’écrasement du plateau, certains tentent de rejoindre Chambaran. Le 26 juillet 1944, dix-neuf résistants sont fusillés à Beauvoir-en-Royans, dont cinq gendarmes de la section de Saint-Marcellin.


5. Les victimes de Saint-Marcellin

29 novembre 1943 : l’assassinat du docteur Carrier

Victor Carrier est né le 2 janvier 1899 à La Frette et a grandi à Sillans. Mobilisé en 1918 dans l’artillerie, il a servi en Rhénanie puis au Maroc avant de reprendre ses études de médecine à Lyon. Installé à Saint-Marcellin en 1931 (cabinet au n° 46 actuel de la Grande-Rue, domicile au 5 rue du Colombier), il préside la section radicale-socialiste, siège au conseil général pour le canton de Pont-en-Royans (1932-1939) et au conseil municipal (1935-1941).

Fin novembre 1943, une équipe mêlant policiers allemands venus de Lyon, collaborationnistes du PPF et miliciens décime la Résistance de l’Isère : c’est la « Saint-Barthélemy grenobloise ». Le 27 novembre, Gaston Valois est arrêté ; il se donne la mort dans sa cellule deux jours plus tard. Prévenu, Carrier s’apprête à entrer en clandestinité quand, le 29 au matin, on sonne chez lui. Il tire le premier et est abattu d’une rafale de mitraillette par Francis André, dit « Gueule tordue ». Son épouse et l’employée de maison sont emmenées. L’employée est relâchée ; Marcelle Carrier, transférée à la prison de Montluc à Lyon, se tait sous la torture et meurt de ses séquelles le 20 mars 1945. Leur fils, né en 1939, est élevé par sa tante.

Le docteur Carrier est inhumé de nuit à Sillans. En janvier 1944, la famille étant sans ressources, le conseil municipal prend en charge le cercueil. Francis André est condamné à mort à Lyon en janvier 1946 et fusillé le 9 mars 1946.

22 mai 1944 : Camille Monnier et Jean Rony

Jean Rony, né à Saint-Marcellin en 1909, exploite une petite entreprise laitière avenue du Vercors. Mobilisé en 1940, il a tenu un carnet de guerre où il note, devant les civils mitraillés sur les routes : « Ah ! pouvoir les venger un jour. » Résistant de l’Armée secrète (pseudonyme « Picar »), il aide des réfractaires au STO et des rescapés du maquis de Malleval, cache une famille juive et héberge le radio Camille Monnier.

Le 22 mai 1944, sur dénonciation, des policiers allemands venus de Valence surprennent Monnier en pleine émission. Le radio, qui tente de s’enfuir, est abattu devant la laiterie ; les Allemands emportent l’émetteur. Jean Rony, fauché par une rafale, meurt quelques jours plus tard à l’hôpital de Saint-Marcellin. Camille Monnier, né en 1917 en Haute-Saône, repose au Perreux (Val-de-Marne).

À l’automne 1944, la presse issue de la Résistance accuse un habitant de la ville d’avoir livré les deux hommes ; il est acquitté par la Cour de justice de l’Isère en décembre 1944. La question de la dénonciation n’a donc pas été tranchée par la justice.

19 juillet 1944 : Julien Ailloud

Julien Ailloud, 38 ans, ouvrier en chaussures, habite rue Saint-Laurent avec sa femme, blanchisseuse, et leur fille. Le 19 juillet 1944, un convoi allemand stationne près de la gare. Il rentre chez lui à bicyclette et, sourd, n’entend pas les sommations d’un sous-officier. Une mitrailleuse installée à la gare l’abat devant le monument aux morts, et le sous-officier l’achève.

27 juillet 1944 : la rafle

Le 21 juillet 1944, le groupe franc de Roger Perdriaux tend une embuscade à un convoi allemand au pont de Sarreloup ; des officiers allemands sont tués. Le 27 juillet, en représailles, les Allemands cernent la ville. Le tambour de ville convoque la population sur la place d’Armes. Environ 80 hommes de Saint-Marcellin et des communes voisines sont arrêtés et conduits à Valence ; certains s’évadent. 36 Saint-Marcellinois sont déportés vers Wesermünde, en Allemagne du Nord. Tous reviendront en 1945. La rafle s’accompagne du pillage de la maison de nouveautés Rojat et de la bijouterie Merit.

22 août 1944 : le bombardement

Le 22 août 1944, jour de la libération de Grenoble, vers 17 heures, cinq avions allemands surgissent au-dessus de la ville. Ces raids sur des localités, qui faisaient peu de cas des civils, visaient à dissuader la population d’aider les maquis ou les Alliés qui approchaient.

Cinq bombes tombent : boulevard Gambetta près de la bascule publique, à une vingtaine de mètres de la rue des Remparts, place d’Armes sur l’arrière de la boucherie et de l’épicerie coopérative, montée de Joud, et sur la rive gauche de la Cumane près du pont de Saint-Sauveur. Les avions mitraillent ensuite le centre jusqu’au vallon du couvent de Bellevue. Selon le journal local, des chasseurs britanniques les auraient mis en fuite.

Environ 25 personnes sont blessées. Huit sont retrouvées mortes dans les décombres de l’immeuble du n° 1 boulevard Gambetta ; une neuvième, blessée place d’Armes, meurt deux jours plus tard à La Tronche.

VictimeÂgeProfessionOrigine
Marie-Louise Ausset, née Gautié54 anssans professionnée à La Grand-Combe (Gard)
Clara Belle, née Girard56 ansménagèrenée à Hostun, domiciliée à Saint-Hilaire-du-Rosier
Gabriel Bossan32 anscamionneurné à Saint-Marcellin
Marthe Cornu, née Vellay37 ansménagèrenée à Pise (Italie), morte le 24 août à La Tronche
Octave Glénat48 ansouvrier d’usinené à Presles
Angèle Lassalle, née Zanta23 ansdactylographenée à Freney (Savoie)
Henri Lassalle25 ansemployé de banquené à Saint-Claude (Jura)
Georges Marandel14 ansécolierné à Vizille
Albert Passard48 ansouvrier d’usinené à Proveyzieux

Le jeune couple Lassalle et le collégien Georges Marandel figurent parmi les morts. Le cinéma Eden suspend ses séances la semaine suivante, en deuil de « plusieurs de leurs clients et amis ». En juillet 1945, la ville engage la réparation du local de la bascule, du groupe scolaire, de l’hôtel de ville, du poste des sapeurs-pompiers et de l’hospice.

Les morts du Vercors

L’hôpital de Saint-Marcellin reçoit des blessés du Vercors. Deux y meurent à la veille de la Libération : Maurice Corréard, charpentier de 17 ans, blessé à Vassieux, mort le 19 août ; et le lieutenant Michel Pérotin, étudiant en droit de 24 ans, blessé à Hostun le 21 août. Leurs obsèques sont célébrées le 22 août.

Plusieurs Saint-Marcellinois montés au plateau sont tués lors de l’attaque allemande de juillet 1944. Les corps de six d’entre eux, retrouvés à Vassieux et à Saint-Paul-de-Varces, sont rapatriés et inhumés le 8 octobre 1944 après une veillée en mairie : Henri Fusillier, Adolphe Dornand, Bruno Perotto, Auguste Bonnaud, Maurice Ebran et Émile Peysson. Le corps de Gabriel Cerclerat, qui tentait de quitter le Vercors après l’ordre de dispersion, est retrouvé dans l’Isère au barrage de Pizançon en septembre 1944.

Les déportés qui ne sont pas revenus

  • Jean Baillet, chef départemental des Forces unies de la jeunesse, arrêté à Grenoble le 9 mai 1944, déporté à Dachau, mort d’épuisement au kommando de Kempten fin mars 1945.
  • Paul-Victor Lambert, né à Saint-Marcellin en 1920, arrêté à Villeurbanne en mai 1944, libéré à Sandbostel en avril 1945 mais mort quelques jours plus tard.
  • Marcel Labeaume, croix de guerre 1939-1940, déporté en juillet 1944, mort à l’hôpital en Allemagne le 22 mai 1945.
  • Paul Barrand, déporté à Neuengamme, mort lors du naufrage d’un navire de déportés à Lübeck.
  • Marcel Feline, sous-lieutenant du Génie, arrêté le 25 juillet 1944 ; son nom aurait été retrouvé sur une liste de Dachau.

6. La Libération

Le débarquement de Provence a lieu le 15 août 1944. Contrairement à une idée répandue, les troupes qui libèrent Saint-Marcellin ne remontent pas la vallée de l’Isère depuis le Rhône : elles arrivent de Grenoble, libérée le 22 août par la route Napoléon (Gap, col Bayard, Vif). Le 23 août au soir, un long convoi américain de camions, de jeeps et de blindés traverse la ville en venant du nord et passe la nuit au Champ de Mars ; des habitants partagent leur table avec les soldats.

Le 24 août, Georges Cazeneuve, délégué du Comité départemental de libération, installe une délégation provisoire dirigée par Jean Rojat, commerçant qui avait participé au geste du 11 novembre 1940. Le 8 septembre, elle prend le nom de conseil municipal et désigne Jean Rojat comme maire.

Le Journal de Saint-Marcellin, paru sous Vichy, publie son dernier numéro le 26 août 1944. Le 30 septembre paraît Le Cri de la Vallée, organe des comités de libération.

Le bataillon de Chambaran entre dans Lyon le 3 septembre 1944, parmi les premières formations FFI à y pénétrer. Intégré ensuite à la 1re division française libre, il combat en Franche-Comté, dans les Vosges, en Alsace, puis dans le massif de l’Authion au printemps 1945.


7. L’épuration

La Libération a aussi son revers. Des femmes accusées de relations avec l’occupant sont tondues place d’Armes ; Françoise Sagan l’a raconté, et plusieurs habitants ont confirmé avoir dû cacher des femmes ou des filles de sympathisants supposés de la Milice pour leur éviter cette humiliation.

Les affaires locales passent devant la Cour martiale puis la Cour de justice de l’Isère : un garagiste ancien milicien est condamné à un an de prison et à l’indignité nationale en janvier 1945, un gendarme de la brigade est arrêté, d’autres sont acquittés. Dans le journal de la Résistance, des encarts de particuliers démentent avoir appartenu à la Milice ou au PPF, signe d’un climat de soupçon qui dure plusieurs mois.


8. Les conséquences durables

Un bilan humain modeste en chiffres, lourd pour la ville

Le 23 novembre 1945, le maire Ferdinand Brun dresse pour le préfet le tableau des victimes de la guerre : 12 soldats tués ou disparus en 1939-1940, 4 civils tués par les troupes d’occupation, 44 déportés, 14 requis du STO, 55 hommes rentrés, 3 morts en captivité, 7 FFI tués ou disparus au maquis. Ce tableau ne compte pas les neuf morts du bombardement, et les chiffres varient d’un document à l’autre (voir plus bas). Le recensement de 1946 donne 4 308 habitants : la population n’a pas baissé, en partie grâce aux réfugiés.

Les dégâts matériels restent limités : six immeubles partiellement détruits selon la déclaration du maire en août 1945.

Des privations qui durent

La victoire ne met pas fin aux cartes. Fin 1946, le pain, le sucre, la viande, le savon, le textile et l’électricité sont toujours rationnés ; le journal annonce encore des distributions de 100 g de fromage ou de 400 g d’oranges contre tickets.

Le retour des absents

Le premier prisonnier libéré par les Soviétiques rentre fin mars 1945 après 56 mois de captivité en Prusse-Orientale. Les retours s’échelonnent au printemps 1945 ; chacun des 43 prisonniers rapatriés reçoit 1 000 francs de l’Œuvre du colis. Une Association des déportés saint-marcellinois se constitue en juillet 1945, présidée par Raymond Méry, avec Mme Baillet, mère de Jean Baillet, comme présidente d’honneur.

Un renouvellement politique

Les femmes votent pour la première fois aux municipales d’avril-mai 1945. Ferdinand Brun, laitier et lui aussi présent au monument aux morts le 11 novembre 1940, est élu maire. Aux législatives de novembre 1946, Saint-Marcellin compte 2 585 inscrits et 1 799 votants : le MRP arrive en tête (697 voix) devant le PCF (485), le Rassemblement des gauches (301) et la SFIO (284).

Des prisonniers allemands au travail

De la fin de 1945 à 1948, des prisonniers de guerre allemands sont placés chez des employeurs de la ville : plâtriers, pépiniéristes, menuisiers, scieries, maçons, agriculteurs, et même à la mairie. Ils sont 23 en novembre 1945, une douzaine encore en janvier 1948.

La solidarité avec le Vercors

Saint-Marcellin participe à la reconstruction du plateau dévasté : le Comité d’aide et de reconstruction du Vercors, créé en octobre 1944, emploie des chauffeurs et des résistants de la ville. En 1946, les maires des cantons voisins lancent un appel pour un monument à Malleval.


9. Les traces dans la ville

La mémoire de ces années est inscrite dans le paysage urbain :

  • Rue du Docteur-Carrier et rue Jean-Rony : décidées le 8 septembre 1944, inaugurées le 3 décembre 1944 avec le stade Docteur-Victor-Carrier. Une avenue, un stade et un gymnase portent aujourd’hui le nom du médecin, près du monument élevé à sa mémoire ; en juin 1946, le conseil municipal avait choisi pour ce monument la pelouse du Jardin de Ville.
  • Rue Jean-Baillet : l’ancienne rue de Chevrières, rebaptisée en juin 1945, avec une plaque sur la maison qu’il habitait.
  • La plaque de la laiterie Rony, en mémoire de Jean Rony et de Camille Monnier.
  • Le monument aux morts : en 1946, un motif du sculpteur Tajana est ajouté pour les victimes de 1939-1945, et le conseil arrête la liste des noms à graver. Certains noms ont été omis, par négligence ou par choix.
  • Barbara et Françoise Sagan : le square Barbara, le festival Barbara et la maison où vécut la famille Serf rappellent les années de refuge ; les balades patrimoniales de la ville associent aujourd’hui les deux femmes.

En 2014, la ville a accueilli l’exposition « Automne 43, résistance et répressions » du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère, en hommage aux résistants du Sud-Grésivaudan et au docteur Carrier.


Points à vérifier : les sources divergent

  • Date de la Libération : la notice collective du Maitron situe la libération de Saint-Marcellin le 22 août 1944, jour du bombardement. L’éphéméride de Jean Briselet et le site Thermopyles la placent le 23 août, au passage du convoi américain venu de Grenoble ; le 22 août est la date de la libération de Grenoble.
  • Julien Ailloud : la notice collective du Maitron indique le 19 mai 1944, sa notice individuelle et l’éphéméride le 19 juillet 1944. Le 19 juillet est la date la mieux étayée.
  • Mort de Jean Rony : 25 mai 1944 selon sa notice et Thermopyles, 29 mai selon la notice de Camille Monnier et l’éphéméride (la commémoration de 1945 a eu lieu le 29 mai).
  • Naissance de Camille Monnier : 9 novembre 1917 selon le Maitron, 7 novembre selon le Musée de la Résistance en ligne.
  • Bombardement : 25 blessés selon le Maitron, 27 selon le journal local ; l’âge de Marthe Cornu est donné à 34 ans dans la presse de 1944, alors que sa date de naissance (19 juin 1907) indique 37 ans.
  • Nombre de déportés : 34 puis 36 hommes pour la rafle selon le rapport de gendarmerie de 1945, 50 déportés selon la déclaration du maire d’août 1945, 44 dans le tableau de novembre 1945, et seulement deux « déportés politiques » dans le questionnaire du Comité d’histoire.
  • Mort de Jean Baillet : 30 mars 1945 selon les sources récentes, 1er avril 1945 selon un hommage publié en mai 1945.

Sources

Pour aller plus loin

  • Pierre Deveaux, Le Bataillon de Chambaran. Secteur 3 de l’Armée secrète de l’Isère, Presses universitaires de Grenoble, 2e éd., 1994.
  • Marc Ellenberger, Le bombardement de Saint-Marcellin le 22 août 1944, Groupe Rempart.
  • Gil Emprin, Gaston Valois. La République à en mourir, éditions du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère.
  • Archives départementales de l’Isère : Mémorial de l’oppression (13 R 982), questionnaire du Comité départemental d’histoire de l’Occupation (13 R 1045).
  • Date de publication :

Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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