Le Château du Mollard, à Saint-Marcellin
Maison forte, résidence des Maugiron, des Bérenger-Sassenage puis des Clerc : six siècles d’histoire sur le promontoire qui domine la ville.
Orgueilleux sur sa butte de molasse, bien assis à tous les vents, le château du Mollard semble n’avoir offert aucune prise aux siècles. Ceux qui le découvrent admirent sa belle « santé », et sa longévité fait rêver. Demeure de plaisance ou construction défensive ? Le Mollard est les deux à la fois. La rudesse de ses formes côté midi s’allie étonnamment à l’élégance médiévale de la noble façade tournée vers la plaine, qui a gardé son style pour le plaisir des yeux. Quant aux tours qui flanquent sa muraille et gardent le porche visible depuis la cour, elles rappellent combien Saint-Marcellin eut à souffrir des guerres.
Ce texte reprend, réorganise et complète le chapitre consacré au Mollard dans une histoire de Saint-Marcellin parue en 1978, elle-même largement fondée sur l’Histoire et généalogie de la famille de Maugiron en Viennois (1257-1767) de Humbert de Terrebasse (Lyon, 1905). Les compléments postérieurs à 1978 et les points où les sources divergent sont signalés comme tels.
Le Mollard en bref
| Situation | Extrémité d’un promontoire dominant Saint-Marcellin à l’ouest, entre la rue du Mollard et la rue de Chevrières (parcelle AH 560). L’actuel boulevard Riondel s’appelait autrefois rue du Mollard. |
| Nature | Ancienne maison forte, transformée en demeure seigneuriale. |
| Époques | Mentions du lieu dès 1340 ; parties bâties principalement du XVᵉ siècle, avec un renfort du XVIIᵉ siècle. |
| Graphies | Molard (XVᵉ-XVIIIᵉ siècles), Mollard (usage actuel). |
| Familles | Bouchard, Tariano, Gotefrey (XIVᵉ-XVᵉ s.), Maugiron (1533-1807 environ), Bérenger-Sassenage (1807-1899), Clerc (1899-années 1980). |
| Protection | Site patrimonial « S1 » du PLU de Saint-Marcellin (2019, modifié en 2022). Le château ne figure pas, à notre connaissance, sur la liste des monuments historiques. |
| Aujourd’hui | Propriété privée en copropriété, qui ne se visite pas ; le restaurant gastronomique La Tivollière y est installé depuis 1986. |
I. Le site et l’édifice
Un éperon au-dessus de la ville
Le Mollard occupe l’extrémité d’un promontoire bordé d’abrupts. Aujourd’hui, il paraît attenant à la ville. Il en était autrefois séparé par plus de cinq cents mètres de terrain découvert, des champs défrichés et entièrement cultivés qui s’étendaient jusqu’au rempart longeant le Champ de Mars. Le château dominait alors Saint-Marcellin sans que rien ne le masquât, et devait avoir fière allure.
Il n’appartenait pas, à l’origine, à la communauté de Saint-Marcellin. La maison forte dépendait de la terre delphinale et faisait partie de Plan-lez-Saint-Marcellin, commune annexée à la ville en 1790, ce qui porta d’un coup la population à plus de trois mille habitants. C’est pourquoi les seigneurs du Mollard se disaient aussi « seigneurs de Plan ».
Qu’est-ce qu’une maison forte ?
Par opposition à la « maison plate » ou « maison bourgeoise », la maison forte est un petit fief mouvant de la seigneurie sur laquelle il est situé. Seuls les gentilshommes, et seulement avec l’autorisation de leur seigneur, avaient le droit de fortifier les maisons dont ils étaient propriétaires. Ces manoirs étaient nombreux en Dauphiné.
Ce que l’on voit aujourd’hui
Les descriptions patrimoniales actuelles distinguent deux parties :
- un ensemble défensif du XVᵉ siècle, qui conserve les restes d’un rempart flanqué de tours, conforté au XVIIᵉ siècle par un bâtiment ;
- un logis élégant de la fin du XVᵉ siècle, coiffé d’une haute toiture en tuiles écailles, typique du bâti dauphinois, qui a conservé toutes ses fenêtres à meneau et traverse. Ce sont les « belles fenêtres Renaissance » de la plaque du circuit patrimonial municipal.
Ces observations rejoignent celles de 1978 : une face sud rude et fermée, une façade noble tournée vers la plaine et des tours gardant le porche sur cour. La bâtisse actuelle est donc postérieure aux premières mentions du lieu (1340). Faute de fouille ou d’étude de bâti publiée, on ignore ce qu’il subsiste de la maison forte du XIVᵉ siècle.
Le PLU protège le château « dans son ensemble » ainsi que son parc fortement végétalisé. Le Comité des Parcs et Jardins de France a d’ailleurs recensé le « parc du château du Molard » dans son inventaire de l’Isère (2007).
La légende du souterrain
Le Mollard a son mystère, ancré profondément au cœur des gens d’ici : un long souterrain qui « passe sous l’Isère » et relierait le château à Beauvoir-en-Royans, la résidence favorite du dauphin Humbert II. Aucune trace n’en a jamais été produite. Légende ou non, une chose est sûre : le Mollard a connu des jours de gloire véritable.
II. Les origines (XIVᵉ-XVᵉ siècles)
Les premières mentions
La plus ancienne trace connue remonte à 1340. Cette année-là, un traité est conclu au château de Beauvoir-en-Royans : Aynard, seigneur de Clermont-en-Trièves, y rend hommage de totale vassalité au dauphin Humbert II. Parmi la cinquantaine de seigneurs présents pour l’agrément de l’acte figure un certain André, dit « du Molard » (d’après Nicolas Chorier, Histoire générale de Dauphiné).
À la même époque, Ennemond Izerand de la Tour épouse Marguerite Bouchard, « fille du seigneur du Molard près Saint-Marcellin ». La famille de l’époux aide à situer ce milieu. Son père, Lantelme Izerand de la Tour, homme de guerre, se trouvait à Calais en 1347 quand Édouard III d’Angleterre s’empara de la ville. Il rendit hommage pour sa terre de Beauvoir le 6 mars 1390 et mourut à la bataille de Verneuil en 1424. Le possesseur du Mollard était alors un Bouchard.
Les Tariano et les Gotefrey
Le domaine passe ensuite aux Gotefrey (ou Gotefraye), famille noble connue dès le XIIIᵉ siècle sur la terre de Bressieux, au diocèse de Vienne. Ils tiennent les seigneuries du Molard, de Varacieux et de Plan.
- 1366 : Guillaume de Gotefrey teste en faveur de son fils Aymar pour ses biens de Saint-Marcellin, Chatte et Chevrières.
- 25 mai 1410 : Pierre de Tariano (ou Terrane), alias « du Molard », reçoit ses provisions de châtellenie pour Saint-Marcellin. Elles lui sont données par Louis, dauphin et duc de Guyenne, fils aîné de Charles VI.
- 8 février 1414 : Pierre et Guillaume de Tariano, frères, alias « du Molard », prêtent hommage au Dauphin, après qu’Aymar de Gotefrey eut testé en leur faveur.
Pierre de Tariano marie sa fille à noble Guillaume de Gotefrey, notaire, qui lui succède comme châtelain de Saint-Marcellin en 1424. Il exercera longtemps. Après la mort d’Antoine de Sassenage, seigneur de Saint-André-en-Royans et de Champverse, c’est à lui que Raoul de Gaucourt, gouverneur du Dauphiné, confie la commission de « faire mettre et planter les armes du Dauphin sur les donjons des châteaux de ces terres, comme étant fiefs rendables et relevant de ce prince ». Suspendu de ses fonctions en 1448, il les reprend de 1458 à 1461. Il vit encore en 1469, quand la Chambre des comptes du Dauphiné lui ordonne de rendre compte de sa gestion.
Son fils Pierre Gotefrey, dit « Bourdat », lui succède dans la charge. Il est aussi châtelain de Varacieux, seigneurie du patrimoine delphinal inféodée à Aymar de Bressieu par le dauphin Jean II le 6 octobre 1314. Pierre laisse deux fils, Guillaume et Gaspard, vivants en 1490 ; Gaspard meurt sans postérité.
Guillaume II de Gotefrey, « seigneur de la maison forte du Molard », est gouverneur d’Auxonne, en Bourgogne, pour François Iᵉʳ. En 1511, il épouse Marguerite de la Porte de l’Arthaudière, fille d’André et de Philippe Artod. Leur unique fille, Agnès, est la dernière de cette branche des Gotefrey « seigneurs du Molard », éteinte en 1540. Ils portaient de gueules à trois roses d’argent, boutonnées d’or.
L’entrée des Maugiron (1533)
Agnès de Gotefrey, « dame du Molard et de Varacieux », apporte le Mollard à Gabriel de Maugiron, chevalier. Le contrat est passé le 16 février 1533 à Varacieux, dans la maison forte de Bois-Rond. C’est par cette alliance que le nom de Maugiron apparaît à Saint-Marcellin.
Gabriel est le fils de Jean II de la Tivelière, héritier du nom de cette maison, et de Péronnette de Polloud. Il est dit « seigneur de la Tivelière » dans divers actes (1526-1531) et rend hommage pour cette maison forte le 12 septembre 1541. Écuyer, il est châtelain d’Allevard en vertu de lettres de provisions du gouverneur du Dauphiné, le duc d’Estouteville (« d’Estourville » dans l’ouvrage), du 24 septembre 1536. Le 7 août 1540, il fournit un dénombrement attestant qu’il possède au mandement de Sérézin, en rentes, quarante chevaux chargés de blé.
Le couple n’a qu’une fille, Jeanne de Maugiron. Restée sous la tutelle de sa grand-mère Péronnette de Polloud (1542), elle épouse le 19 mai 1550 son cousin Laurent de Maugiron. Le contrat est reçu par P. Plantier et P. Lambert, notaires à Vienne. Elle apporte les biens de la branche de la Tivelière, qui s’unissent à ceux du Molard, de Plan et de Varacieux venus des Gotefrey, dont elle hérite en 1557. Les terres de la Tivelière, divisées en plusieurs mas au mandement de Roybon, avaient été inféodées par le Dauphin à Guigues Vehier en 1299. Laurent les vendra avec la terre de Varacieux à Françoise-Sylvie de Maugiron, épouse de Jean de Fassion, le 5 octobre 1586.
III. Les Maugiron, seigneurs du Mollard pendant plus de deux siècles
Curieuse famille que ces Maugiron, dont plusieurs membres ont marqué l’histoire dauphinoise et même nationale. Connue au moins depuis le XIIIᵉ siècle, à partir de Guillaume Iᵉʳ de Maugiron, la famille se divise en plusieurs branches. L’ouvrage de 1978 imprime « 1527 » pour Guillaume Iᵉʳ, mais le titre même de Terrebasse (1257-1767) indique qu’il faut lire 1257. Seigneurs du Mollard pendant plus de deux cents ans, ils y résidèrent aussi souvent que leurs hautes fonctions le permettaient. C’était leur lieu de repos préféré, pour fuir les intrigues de la Cour ou se remettre d’une campagne pénible. On ne suit ici que ceux qui possédèrent effectivement le Mollard.
Armes : gironné d’argent et de sable de six pièces (alias : parti, tranché, taillé d’argent et de sable), dit aussi « mal gironné ». Devise : un rocher battu des flots, avec les mots INFRINGET SOLIDO, composée pour Laurent de Maugiron. Cri : « Maugiron ! » (d’après l’Armorial de Dauphiné).
1. Laurent de Maugiron (1528-1589), le plus illustre
Jeunesse et guerres d’Italie et de Lorraine. Né à Vienne en 1528, fils puîné de Guy de Maugiron, Laurent est d’abord destiné à l’Église. Il reçoit la tonsure le 29 juillet 1539 des mains de Pierre Palmier, archevêque de Vienne. Mais il devient page d’Henri II, puis homme d’armes dans la compagnie de son père en Piémont. Bientôt, il commande deux enseignes de gens de pied.
- 1552 : il fait la campagne de Lorraine (prise de Metz, Toul et Verdun sur les Impériaux).
- 1552-1553 : il défend Metz, assiégée sans succès par Charles Quint, et il est blessé dans une sortie.
- 1553 : son lieutenant, le capitaine Malestroict, est tué après la prise de Thérouanne et d’Hesdin.
- 1554 : au siège de Dinant, il est l’un des premiers à l’assaut.
Son frère aîné Guillaume est tué au siège de Valfenières le 13 août 1554. Laurent lui succède comme lieutenant de la compagnie de cinquante lances commandée par leur père. Il sert sous le maréchal de Brissac (Charles de Cossé, maréchal de France et lieutenant général au-delà des monts), dont les campagnes en Piémont restent un modèle d’art militaire. En 1557, il est lieutenant d’Antoine, comte de Clermont. Il devient gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, puis lieutenant de la compagnie de quatre-vingt-dix lances de Brissac.
En juillet 1558, devant Carmagnole, il prend part avec le seigneur de Gonnor (Artus de Cossé, frère du maréchal) à la charge contre l’armée espagnole qui venait ravitailler la place. Le secrétaire de Brissac, François de Boivin, baron du Villars, en a laissé le récit. Les Français, « qui avaient les dents si longues », taillèrent en pièces la petite armée volante : huit cents tués ou blessés, le reste prisonnier, et tout ce qui était mangeable fut dévoré.
Contre les Vaudois et les premiers troubles. À la paix de 1559, le duc de Savoie emprunte Maugiron au roi, avec dix compagnies de gens de pied, pour réduire les Vaudois (« Barbets ») de Lucerne, d’Angrogne, de Pérouse et de Saint-Martin. Ceux-ci obtiendront en 1561 un édit de pacification. Rentré en France, Laurent est envoyé à Valence par François de Lorraine avec pouvoir illimité. Le 20 avril 1560, il en déloge les huguenots fortifiés dans le couvent des Cordeliers. En mai, il rétablit l’ordre à Montélimar. En mars 1561, il fait juger les émeutiers qui avaient brisé les statues des églises de Vienne ; plusieurs sont exécutés le 2 mai. Le 12 juillet 1561, il devient sénéchal de Valentinois et Diois à la place de Félix Bourjac, passé à la Réforme, et lève mille hommes en Dauphiné.
Lieutenant général du Dauphiné (1562-1564). En mars 1562, il entre au Conseil du roi. Adjoint en avril au comte de Saulx à Lyon, il quitte la ville le 27 avril, peu avant qu’elle ne soit livrée aux protestants. Il échappe ainsi au sort de La Motte-Gondrin, lieutenant général du Dauphiné, assassiné à Valence le 25 avril. Laurent lui succède par lettres du 2 mai 1562 et entre à Grenoble le 14 juin.
C’est alors que Saint-Marcellin paie le prix de la guerre. Dans la nuit du 24 juin, Maugiron quitte discrètement la ville avec 1 500 hommes et n’y laisse qu’une garnison (trois cents hommes selon la notice municipale de la porte de Romans). Le baron des Adrets, accouru de Pierrelatte avec, dit-on, 12 000 hommes, force la porte de Romans le 25 juin 1562 et livre la ville au massacre. Le procureur du roi Charles de Lacombe-Maloc est traîné dans les rues, attaché au cou derrière un cheval.
Maugiron rejoint l’armée du maréchal de Tavannes en Bourgogne, prend Mâcon avec lui en septembre et poursuit les huguenots jusqu’aux portes de Belleville. Le 27 septembre 1562, « sa » ville de Vienne lui ouvre ses portes, et le 27 octobre il bat des Adrets entre Moras et Beaurepaire. En décembre, il contribue avec Tavannes à la victoire royale de Dreux (19 décembre 1562). Pourvu d’une nouvelle compagnie, portée de trente à cent lances, il tente au début de mars 1563 un coup de main sur Grenoble. Ses troupes ont franchi les Alpes enneigées et sont fortes de 3 500 à 4 000 hommes selon sa propre lettre, 8 000 selon les historiens protestants. La trahison préparée avec l’enseigne Gabriel de Genton, qui devait ouvrir la porte Très-Cloître, est découverte, et Genton est « arquebouzé ». Après trois assauts repoussés par le capitaine La Coche (Pierre de Theys), Maugiron lève le siège le 4 mars, après avoir incendié les faubourgs Très-Cloître et Saint-Jacques. Une lettre retrouvée depuis à la Bibliothèque nationale par le général Humbert (Académie delphinale) nuance toutefois la version classique d’un siège en règle.
La paix d’Amboise est publiée à Vienne le 30 mars 1563. Maugiron y fait respecter l’interdiction du culte réformé, et le temple doit s’établir à Sainte-Colombe, sur l’autre rive du Rhône. Mais il a trop favorisé le parti catholique militant : en 1564, la Cour le remplace par Bertrand de Simiane, baron de Gordes.
Le courtisan. Il reste en faveur. Il reçoit chez lui à Vienne le prince de la Roche-sur-Yon (1564), accompagne la Cour lors de son séjour au château de Roussillon (juillet-août 1564), et reçoit le 31 août, à Valence, le collier de l’ordre de Saint-Michel. En 1567, les protestants tiennent Vienne pendant un mois et neuf jours ; ils incendient Saint-Maurice et ne l’évacuent qu’en novembre, poursuivis par Gordes et Maugiron. Laurent combat ensuite à Jarnac (13 mars 1569) et à Moncontour (3 octobre 1569). En 1570, il assiège avec Gordes le fort du Pouzin, puis résigne en 1571 sa charge de sénéchal. Fidèle des Guise, il se trouve à Paris parmi eux lors de la Saint-Barthélemy (24 août 1572). Le 15 novembre 1574, puis le 18 janvier 1575, Henri III fait halte et loge dans sa maison de Vienne.
Le drame de 1578. Son fils aîné, Louis de Maugiron (1560-1578), est devenu l’un des « mignons » d’Henri III. Il est tué le 27 avril 1578 dans le célèbre duel qui opposa à Paris les favoris du roi à ceux du duc de Guise.
Second mandat (1578-1589). À la mort de Gordes, Laurent retrouve la lieutenance générale par lettres du 4 mars 1578. Vienne l’accueille en triomphe. Il combat la Ligue des Vilains (1579-1580) et seconde le duc de Mayenne venu soumettre le Dauphiné en 1580. Mayenne, blessé à l’œil devant Beauvoir le 9 septembre, lui laisse le commandement. Maugiron reçoit la place, prend Izeron le 16 septembre, puis participe au siège de La Mure, qui capitule le 6 novembre 1580. Il déjoue en 1581 deux tentatives d’attentat contre Lesdiguières, venu rendre visite à Mayenne à Grenoble, et Lesdiguières le remerciera de lui avoir sauvé la vie.
Ses officiers se recrutaient dans la meilleure noblesse dauphinoise : Jacques de Grôlée, comte de Viriville ; Michel de Chissé, seigneur de Marcousse, gouverneur de Tallard, assassiné en 1588 ; Gabriel de la Poype, sieur de Saint-Jullin, lieutenant de la compagnie de 1575 à 1582 puis gouverneur de Gap ; Antoine de Clermont, baron de Montoison. Parmi ses hommes d’armes figuraient Louis de Putrain, Rénier de Lanfrey, Jacques des Granges et Pierre Noir de la Chabaudière.
Le Mollard, refuge d’un homme endetté. C’est sous Laurent que le Mollard tient le plus de place dans la vie de ses seigneurs. En août 1582, il séjourne « dans son château du Molard à Saint-Marcellin, dont la situation aux portes de la ville lui rend plus facile la garde et l’administration de la province ». Il y passe encore l’hiver 1584 et le début de 1585, période à peu près tranquille. Mais ses finances sont au plus mal. En 1582, il écrit au roi une supplique restée célèbre : « tout mon bien est engagé pour servir le Roi… tous sont riches et moi belitre… le désespoir où je me trouve, de me voir détruit et chargé d’enfants… ». Il possède pourtant un vaste patrimoine :
- du chef de son père : Montléans, Ampuis, les maisons fortes de la Roche, la Garde, la Magdeleine et Louvre, et des biens de Condrieu à Saint-Georges-d’Espéranche ;
- de sa mère, Ozanne l’Hermite, petite-fille de Tristan l’Hermite : des seigneuries en Poitou ;
- de sa tante : la principauté de Mortagne-sur-Gironde, vendue en 1588 au maréchal de Matignon pour 40 000 écus d’or au soleil, qui servirent à désintéresser ses créanciers ;
- de sa femme : la Tivelière, Varacieux, le Molard et Plan.
En 1588, il cède l’intérim de sa charge à son fils Timoléon. Il meurt à Vienne le 5 février 1589, à 61 ans. Il avait testé à Grenoble le 30 juin 1588 et laissait, selon Terrebasse, huit enfants (les sources récentes en comptent sept). Il est inhumé provisoirement à Saint-Martin de Vienne, puis transféré le 5 novembre 1595 au tombeau familial de la cathédrale Saint-Maurice. Son testament intéresse directement Saint-Marcellin. Il lègue 170 écus 40 sols à l’hôpital de Saint-Marcellin. Il attribue à son fils Scipion la Tivelière, alors engagée au comte de Montlor pour partie de la dot de sa fille Marie. La seigneurie du Molard et de Varacieux devra être rendue à l’héritier universel lorsque la Tivelière aura été dégagée. Cet héritier est Timoléon, avec substitution en faveur de Scipion et de ses enfants. Dans les faits, c’est Scipion qui tient le Mollard après 1589.
Pour l’auteur de 1978, la droiture de Laurent l’a desservi dans une époque où la politique royale oscillait sans cesse et ménageait en sous-main ceux qu’elle prétendait combattre. Ses ennemis le rendaient responsable de tout ce qui arrivait de fâcheux dans la province.
2. Scipion de Maugiron (seigneur de 1589 à 1625)
Troisième fils de Laurent, Scipion devient en 1589 baron de Montbellet et du Molard. Il possède aussi Varacieux, Leyssins, Chimilin et Aoste. Il sert d’abord à la Cour : en 1585, il est gentilhomme de la Chambre d’Henri III, aux gages de deux cents écus. Les deux années suivantes, il combat en Dauphiné aux côtés de son père comme capitaine de gens de pied, sous le nom de « Montbellet ». Cette terre lui venait de son oncle Guillaume et de la fille de celui-ci, Anne, morte sans enfant.
Ses faits d’armes s’inscrivent dans la fin des guerres de Religion :
- septembre 1589 : il se jette dans Beaurepaire avec deux compagnies ;
- 5 novembre 1589 : il entre au château de Pipet, assiégé par les ligueurs maîtres de Vienne ;
- 19 avril 1590 : il est blessé au combat de Sainte-Colombe contre les troupes du marquis de Saint-Sorlin, où d’Ornano est fait prisonnier ;
- 24 février 1591 : trois de ses compagnies ravagent le bourg de Saint-Antoine, qui doit payer quarante et un écus pour les éloigner ;
- fin 1591 : il est au siège de Rouen avec Henri IV.
En janvier 1593, Scipion rentre en son château du Mollard avec quelques soldats qu’il garde auprès de lui. Rallié dès lors à Henri IV, il est lieutenant de la compagnie des cent suisses de la garde du roi. En 1603 et 1604, il est l’un des porteurs de la châsse de saint Antoine lors de la procession de l’Ascension à Saint-Antoine.
Le 17 octobre 1600, il épouse à Paris Madeleine de Lugoli, fille de Pierre de Lugoli, lieutenant général en la prévôté de Paris. Le train de la Cour lui coûte cher. Sa terre de Croquetaine, en Brie, est saisie en 1602 et 1606, et il engage un diamant auprès de M. de Disimieu. Il vend le 7 février 1604, pour 26 000 livres, ses terres de Leyssins, Chimilin et Aoste à François de Gratet, seigneur de Granieu. Il meurt à la fin de mai 1625. Le Mollard passe à son second fils, Claude.
3. Claude de Maugiron (seigneur de 1625 à 1639)
Claude reçoit en 1625 le Molard et Varacieux. Il devient en 1638 le chef de la famille et entre alors en possession de Montléans, Montbellet, Igé et Ampuis. En 1645, Beauvoir-de-Marc et la maison de Vienne lui reviennent par testament militaire de son cousin Scipion de La Baume-Suze, tué à Nördlingen. Il en résulte de longs procès avec les La Baume-Suze, et la terre de Meyrieu passe un temps aux Polignac.
Son testament du 12 juin 1629 est reçu par J. Neys, notaire royal à Saint-Marcellin, signe qu’il résidait alors au Mollard. Il y fait un legs de 10 000 francs à « damoiselle Henriette du Mortier, sa bien aymée femme ». Il l’avait épousée en 1624 : Henriette Mortier de Choisy, dame de Croquetaine et de Châteaufort. Leur fils Jean-Baptiste-Gaston (1634-1669), maître de camp du régiment de la Reine, épousera une Choiseul-Praslin et mourra sans postérité.
Sa carrière militaire est brillante :
- 1633 : il achète le régiment du baron de Leuville, qui devient le régiment « de Maugiron » ;
- 1639 : reprise de Chivas, puis victoire de Quiers sur les Espagnols (20 novembre) ;
- 1640 : bataille de Turin (11 juillet), puis cession de son régiment ;
- 1643 : maréchal de camp, il est fait prisonnier à Tuttlingen avec le comte de Rantzau.
Charles IV de Lorraine les relâche avec une galanterie restée fameuse. Il ne leur demande d’autre rançon que d’aller baiser de sa part le bas de la robe de Mademoiselle d’Hautefort, amie de la reine Anne.
Chargé en 1644 d’une mission auprès du même duc à Worms, il reçoit en 1646 le régiment de cavalerie de la Reine. Il est fait lieutenant général le 12 juin 1652. Fidèle au roi et à Mazarin pendant la Fronde, il négocie avec le duc de Lorraine campé à Villeneuve-Saint-Georges. Il meurt d’épuisement le 2 septembre 1652 en son château de Croquetaine. Mazarin écrit qu’il « n’avait point de meilleur ami que lui ».
Une précision de date. En vertu d’une transaction du 5 février 1639, Claude cède les terres du Molard, de Plan et de Varacieux à son frère Louis, en échange de la part de celui-ci dans la succession de leur cousin François IV. Le Mollard appartient donc à Louis dès 1639, et non à la mort de Claude en 1652 comme le laisse entendre l’ouvrage de 1978.
4. Louis de Maugiron (seigneur de 1639 à 1672), le donateur de la Sainte-Croix
D’abord destiné aux ordres, Louis est pourvu par son frère Annet II, chanoine, du prieuré de Notre-Dame-de-l’Isle (1613). Mais il part à quinze ans porter le mousquet en Hollande sous Gaspard de Coligny. Puis il refuse l’abbaye de Saint-André-le-Bas pour une compagnie au régiment de Tallard (siège de Gavi, campagne de 1625 sous Lesdiguières). Ses états de service sont les suivants :
- au service de Venise, puis aux Pays-Bas ;
- 1628 : une compagnie de chevau-légers ;
- 1630 : défense de Casal sous Toiras contre Spinola ;
- 1635 : il est fait prisonnier pendant la retraite de Mayence ;
- 1639 : combat de la route de Quiers, puis maître de camp du régiment de cavalerie de Joud ;
- 1640 : ravitaillement de Casal et bataille de Turin ;
- 1642 : siège de Tortone ;
- 1643 : Rocroy (19 mai), puis prise de Thionville ;
- 1645 : en Catalogne, sergent de bataille (15 juin), victoires de Lhorens et de Balaguer ;
- 1646 : maréchal de camp (8 juin), il franchit à la nage la Noguera Ribagorzana à la tête de la cavalerie devant Lérida.
Fidèle au roi pendant la Fronde, il lève encore un régiment en 1652.
La relique de la Sainte-Croix. C’est l’épisode qui intéresse le plus les Saint-Marcellinois. Pendant les combats autour de Tortone, à Viesole, Louis arrache au pillage un fragment de la Vraie Croix. En 1643, il en fait don au couvent des Récollets de Saint-Marcellin, proche du Mollard où il habitait. Ce couvent est l’actuel ensemble de Bellevue, rue des Récollets. En reconnaissance, le provincial Isidore de Thiers l’affilie le 28 juillet 1643, avec son épouse, à l’ordre des Frères mineurs récollets de la province de France. L’affiliation est renouvelée le 13 mars 1655. L’acte de donation décrit une boîte d’argent carrée de huit pouces et une ligne, contenant un bois de sept pouces et demi de long et d’un demi-pouce d’épaisseur, « de couleur de gris cendré et fort doux ». La relique disparut à la Révolution.
Le 17 février 1645, Louis épouse Louise de Barjac, héritière de Pierregourde, Châteaubourg, le Bousquet et la Marette, en Vivarais. Bailli de Viennois et réformateur des Eaux et Forêts de Dauphiné (1660), il se dit en 1672 :
« comte de Montléans, baron de Montbellet, seigneur d’Ampuis et de Beauvoir-de-Marc ; baron du Molard, seigneur de Plan et de Varacieux ; baron de Pierregourde, seigneur du Bousquet, de la Marette et de Châteaubourg »
Il a dix enfants, dont cinq ont vécu à Saint-Marcellin :
- Just-Henri-Didace, chevalier de Malte et commandeur de Sainte-Anne (Haute-Vienne), mort au château du Molard le 25 décembre 1720 ;
- Marie, religieuse ursuline au couvent de Saint-Marcellin ;
- Marguerite ;
- Jeanne-Justine, religieuse ursuline au couvent de Saint-Marcellin ;
- François V, l’aîné.
Louis meurt le 16 août 1672. L’inventaire dressé après sa mort donne une idée rare du rapport du domaine.
| Bien | Revenu annuel |
|---|---|
| Terre et seigneurie de Varacieux | 1 417 livres |
| Château du Molard et terre de Plan | 1 400 livres |
| Seigneurie de Beauvoir-de-Marc | 1 000 livres |
| Terre de Rivière | 550 livres |
| Maison de Vienne | 500 livres |
| Terre de la Roche | 500 livres |
| Comté de Montléans et Pierre du Bâcon | 220 livres |
S’y ajoutent des créances : 40 000 livres dues par l’abbé de Polignac pour Meyrieu, et des obligations à Varacieux. L’inventaire compte aussi les deux charges de bailli et de grand maître des Eaux et Forêts (10 000 livres), de la vaisselle d’argent, des tapisseries de cuir doré, des lits et les meubles de la maison de Vienne (10 000 livres chacun).
5. François V de Maugiron (seigneur de 1672 à 1719)
Né en 1649, François rend hommage le 23 juillet 1683 pour Montléans, le Molard, Plan, Varacieux et Beauvoir-de-Marc. Il est bailli du Viennois depuis 1675. Il soutient contre Françoise de Choiseul, veuve de son cousin Jean-Baptiste-Gaston, le procès sur les biens substitués. Le 27 août 1679, à Valence, il épouse Catherine-Thérèse de Sassenage, petite-fille du président Salvaing de Boissieu, qui raconte le mariage dans ses Mémoires. Il meurt à Vienne le 7 mars 1719, à soixante-dix ans. Il laisse cinq fils et huit filles, dont un seul fils et une seule fille se marièrent. Son frère Just-Henri-Didace vivait alors au Mollard.
6. Denis-Louis-Timoléon de Maugiron (seigneur de 1719 à 1724)
Baptisé à Saint-Ferréol de Vienne le 19 juin 1681, il ne suit pas la carrière des armes. Il est conseiller du roi et bailli aux bailliages de Vienne, Grenoble et Saint-Marcellin (1719). Il est aussi l’héritier de son oncle et parrain Just-Henri-Didace, mort au Molard en 1720. Le 2 juin 1720, il épouse Catherine de Chalus de Saint-Priest, dotée de 50 000 livres. Il achète en 1723 la terre de Montlys, près d’Ampuis, et meurt en 1724, à quarante-trois ans.
L’affaire Trivio (1714). Le 17 juin 1714, à Vienne, une partie de piquet chez une dame Daveynes tourne mal. Un mot piquant de Maugiron reçoit une réplique blessante de l’avocat Pierre-Avitte de Trivio, colonel de la milice bourgeoise. Le soir même, Maugiron le surprend devant chez lui et le frappe de son bâton. Trivio tire l’épée, Maugiron aussi. Grièvement blessé et terrassé, Trivio meurt deux jours plus tard après avoir pardonné à ses meurtriers. Maugiron se constitue prisonnier à Grenoble le 9 décembre 1716 pour faire entériner ses lettres de grâce du Régent. Il est condamné à une aumône de 1 000 livres pour l’hôpital général, les clarisses et l’hôpital de la Providence de Grenoble.
7. Timoléon-Guy-François, marquis de Maugiron (seigneur de 1724 à 1767)
Baptisé à Ampuis le 20 mai 1722, orphelin à deux ans, il grandit sous la tutelle de son oncle Guy-Joseph, chanoine-comte de Lyon, gestionnaire peu prudent. Il est bailli de Viennois, à Grenoble, Saint-Marcellin et Vienne, dès 1728. Mousquetaire à seize ans, il obtient en 1740 le régiment de cavalerie « Maugiron », cédé par son beau-père le marquis de Sassenage. Ses campagnes le mènent à travers l’Europe :
- en Bavière, en Bohême et en Alsace ;
- aux sièges de Fribourg, d’Ath, d’Anvers et de Berg-op-Zoom, et à la bataille de Rocoux ;
- en Allemagne, à Hastenbeck, Krefeld, Minden (deux blessures), Corbach, Warburg et Rheinberg.
Il est fait lieutenant général des armées en 1762.
Grand soldat, il est aussi l’un des hommes les plus décriés de son temps pour ses mœurs. Le baron Grimm disait de lui qu’il était, appuyé sur ses béquilles, « un cours de morale ambulante ». Il épouse en 1740 sa cousine Marie-Françoise-Camille de Sassenage, seize ans, qui écrira : « je suis Sassenage, au désespoir d’être Maugiron ». Endetté, il se fait déposséder de ses biens substitués : en 1755, ses terres d’Ampuis et de Montlys sont adjugées pour 290 000 livres. Esprit cultivé malgré tout, il était en relation avec Voltaire. Il est l’auteur de mémoires militaires et d’un mémoire lu en 1750 à la Société royale des Arts de Lyon. On lui prête un sixain satirique sur le maréchal de Saxe et Lowendal.
Il meurt au palais épiscopal de Valence le 14 mars 1767, à quarante-quatre ans, en refusant la confession. Il compose ses derniers vers, restés célèbres :
Tout meurt, je m’en aperçois bien.
Tronchin, tant fêté dans le monde,
Ne saurait prolonger mes jours d’une seconde,
Ni Daumont en retrancher rien.
Voici donc mon heure dernière ;
Venez, bergères et bergers,
Venez me fermer la paupière.
Qu’au murmure de vos baisers,
Tout doucement, mon âme soit éteinte.
Finir ainsi, dans les bras de l’Amour,
C’est du trépas ne point sentir l’atteinte,
C’est s’endormir sur la fin d’un beau jour…
Tronchin était un célèbre médecin genevois. Arnulphe Daumont (1721-1800), professeur à Valence, rédigea une grande partie des articles de médecine de l’Encyclopédie. Les obsèques furent fastueuses : les dragons de Beauffremont, le canon de la citadelle tirant trois fois, et 720 livres de cierges. Le marquis est inhumé dans la chapelle de la Sainte-Épine, à Valence.
Avec lui s’éteint la lignée masculine des Maugiron. La race « tombe en quenouille ».
8. Marie-Catherine-Charlotte-Françoise de Maugiron, marquise de Veynes (dame du Mollard de 1774 à 1807)
Ses deux filles font casser par le Parlement de Grenoble le jugement de 1755 et récupèrent une partie des biens substitués. Par arrêt du 23 août 1774, l’aînée, Marie-Catherine-Charlotte-Françoise, est appelée à la succession. Une transaction du 22 mai 1780 avec sa sœur lui attribue les cinq sixièmes de ces biens. Ils comprennent notamment Montléans, la maison de Vienne, Pierregourde, Plan et le Molard. La cadette, Marie-Catherine-Fernande, n’obtient que le sixième restant (Beauvoir-de-Marc et la Marette).
L’ouvrage de 1978 la dépeint bossue, laide, méchante et aimant le vin. Promise au couvent par son père, elle épouse en 1760 Jean-Frédéric de Veynes, marquis de Bourg-lez-Valence, dernier mâle de sa maison. Dernier seigneur du Mollard du fait de sa femme, Veynes défend âprement son domaine. En 1781, il attaque devant le Bureau des finances de Grenoble des particuliers qui avaient ouvert sentiers et chemins à travers ses fonds, et d’autres qui avaient détourné « les eaux du Savourey » vers leurs prés. Il s’agit selon toute vraisemblance du Savouret, le ruisseau qui contourne la ville par l’ouest. Incarcéré à Vienne comme suspect sous la Terreur, Veynes est libéré le 4 novembre 1794 et meurt vers 1798. La marquise meurt le 7 mars 1807 et est inhumée dans la chapelle du château du Valentin, à Valence.
Sa mère, Marie-Françoise-Camille, remariée en 1768 au jeune Armand-Sébastien de Bruck, avait hérité en 1755 du château des Diguières (Hautes-Alpes) et du tombeau du connétable de Lesdiguières qu’il abritait. La marquise de Veynes céda ce mausolée à la ville de Gap en 1797.
IV. Les Bérenger-Sassenage (1807-1899)
Morte sans postérité, la marquise de Veynes lègue le Mollard à Raymond-Gabriel, marquis de Bérenger, aide de camp de l’Empereur. L’ouvrage de 1978 le présente comme son neveu. Les biens des Sassenage étaient en effet passés aux Bérenger par alliance, d’où le nom de Bérenger-Sassenage.
Raymond-Gabriel meurt en 1813 et laisse des enfants mineurs. L’ouvrage de 1978 lui attribue le don du Champ de Mars à la ville. La notice municipale du Champ de Mars, établie d’après les délibérations communales, donne une autre version :
- 4 avril 1822 : le conseil municipal décide de créer deux foires à bestiaux. Il choisit un terrain hors les murs, au couchant, entre le boulevard des remparts et le Savouret, qui appartient à la famille de Bérenger, « également propriétaire du château du Mollard ».
- 1826 : le comte de Noailles, cotuteur des deux enfants mineurs héritiers, vend à la ville ce terrain de 2,8 hectares.
- 1840 : les bornes de pierre et les chaînes encore en place aujourd’hui sont posées. 114 mûriers sont plantés sur le reste du terrain, et leurs feuilles sont adjugées chaque printemps au profit de la ville.
Le Champ de Mars, détaché du domaine du Mollard, a donc été acheté et non donné. L’héritier mineur est Raymond-Ismidon-Marie de Bérenger (Paris, 22 octobre 1811 – Paris, 13 décembre 1875). Marquis de Bérenger-Sassenage, il fut aussi l’un des membres fondateurs de la Société française de photographie, à laquelle il appartint de 1854 à sa mort.
Les dates interdisent cependant de lui attribuer la vente du Mollard en 1899, comme le fait l’ouvrage de 1978, ou le mariage avec Pierrette Baudin, née vers 1894. Ces deux faits concernent un descendant, le dernier marquis de Bérenger, dont nous n’avons pas pu établir le prénom avec certitude. Son épouse, Pierrette-Élisa Baudin, était la fille de Pierre Baudin (1863-1917), député puis sénateur de l’Ain et ministre des Travaux publics à partir de 1899. Dernière héritière des Bérenger-Sassenage, elle est morte à Paris, boulevard de Courcelles, le 15 mai 1971. Elle léguait le château de Sassenage et son parc à la Fondation de France, qui l’administre depuis.
Le 20 septembre 1899, le marquis de Bérenger vend le Mollard par acte reçu par Mᵉ Dorey, notaire à Saint-Marcellin. La vente est d’abord consentie à Victor Pinet, négociant de la ville, au prix de 13 000 francs. Un autre acte la transfère finalement à Jean-Alphonse Clerc.
V. Les Clerc (1899 – années 1980)
Une famille saint-marcellinoise
La famille Clerc était d’origine saint-marcellinoise. Louis-Maurice-Antoine-François Clerc, dit Maurice (La Sône, 24 avril 1818 – Valence, 5 février 1892), est le fils de Jean-François Clerc, propriétaire à Saint-Marcellin, et d’Antoinette-Herminie Sablière de La Condamine, morte à Saint-Marcellin en 1836. Sa carrière se déroule ensuite à Valence :
- élève du collège de Saint-Marcellin et du lycée de Grenoble, il commence des études de médecine à Paris, puis étudie le droit à Grenoble ;
- 1846-1870 : notaire à Valence ;
- 1865 : conseiller municipal, puis conseiller général en 1867, de tendance libérale ;
- 1869 : cofondateur de L’Indépendant de la Drôme et de l’Ardèche ;
- septembre 1870 : maire de Valence ;
- 1871-1876 : député (gauche républicaine), élu en remplacement de Thiers ;
- 1878-1887 : trésorier-payeur général du Morbihan, puis de Saône-et-Loire ;
- 1888-1892 : de nouveau maire de Valence, jusqu’à sa mort.
Valence lui a dédié un boulevard, auparavant boulevard de l’Est. Son buste en bronze par Jean Dampt orne l’escalier d’honneur de l’hôtel de ville, dont il avait lancé la construction ; il a été inauguré le 16 décembre 1894. Une réplique de ce buste se trouve au château du Mollard. Maurice Clerc avait épousé à Donzère, le 13 janvier 1851, Marie-Joséphine-Alphonsine Sarcey de Sutières, d’une famille lyonnaise fixée à Donzère.
Les propriétaires successifs
- Jean-Alphonse Clerc (Valence, 1ᵉʳ août 1855), fils de Maurice, achète le Mollard en 1899. Polytechnicien (promotion 1873), ingénieur en chef des Ponts et Chaussées à Valence et chevalier de la Légion d’honneur, il épouse le 28 janvier 1896, à Saint-Quentin (Aisne), Gabrielle Laffitte-Rouzet. Celle-ci s’installe définitivement au Mollard en 1920 et y reste jusqu’à sa mort en 1942.
- Jean-François Clerc (Valence, 11 septembre 1903), leur fils, polytechnicien et officier de la Légion d’honneur, hérite en 1942. Il meurt au château le 13 septembre 1970. Ses obsèques sont célébrées en l’église de Saint-Marcellin le 15 septembre, et il est inhumé dans le caveau familial à Valence.
- Jacques-Albert Clerc (Paris, 20 mai 1929), cadre commercial chez Esso, est propriétaire du Mollard depuis 1970. Il l’est toujours en 1978, et c’est lui qui a communiqué les papiers de famille utilisés par l’auteur de l’ouvrage.
VI. Le Mollard depuis 1978
Les éléments qui suivent proviennent de registres et de sources publiques. Ils ne disent pas tout des transmissions de propriété postérieures à 1978.
- 1984 : un règlement de copropriété est établi le 12 octobre 1984 pour l’ensemble immobilier « Le Château du Mollard » (27 lots). La date suggère que le domaine a été divisé en lots au milieu des années 1980, mais nous n’avons pas de détail sur la transaction.
- 1986 : ouverture dans une partie du château du restaurant gastronomique La Tivollière. Le restaurant est aujourd’hui à l’adresse 50 rue Georges-Dorly.
- 2007-2021 : une association gère au château un lieu de vie et d’accueil (structure médico-sociale de petite taille), ouvert en 2007-2008 et fermé le 29 janvier 2021.
- 2019, puis 2022 : le PLU classe le château comme site patrimonial S1 au titre de l’article L151-19 du Code de l’urbanisme, avec deux prescriptions : préserver le château dans son ensemble et conserver son parc fortement végétalisé. Le site est en zone naturelle protégée (Np). Le grand hangar semi-ouvert prolongeant les dépendances est identifié comme pouvant accueillir de l’hébergement touristique, mais pas de logements.
- Avril 2023 : une nouvelle équipe reprend La Tivollière (chef Samuel Didier, chef exécutif Kevin Michelon, salle et cave Alexandrine Robert). Gault & Millau lui attribue 13,5/20.
Le château est la dernière étape du circuit patrimonial extra-muros de la ville, balisé par le groupe R.E.M.P.A.R.T. On y accède par le Champ de Mars, en passant devant le cinéma Les Méliès.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1299 | Les terres de la Tivelière (mandement de Roybon) sont inféodées à Guigues Vehier. |
| 1314 | Varacieux est inféodé à Aymar de Bressieu par le dauphin Jean II. |
| 1340 | André « du Molard » est présent au traité de Beauvoir-en-Royans. |
| 1343 | Charte d’Humbert II autorisant l’enceinte de Saint-Marcellin. |
| 1366 | Testament de Guillaume de Gotefrey. |
| 1410 | Pierre de Tariano, dit « du Molard », est châtelain de Saint-Marcellin. |
| 1424 | Guillaume de Gotefrey, gendre de Tariano, devient châtelain. |
| XVᵉ s. | Construction de l’ensemble défensif et du logis à meneaux. |
| 1511 | Mariage de Guillaume II de Gotefrey et de Marguerite de la Porte de l’Arthaudière. |
| 1533 | Agnès de Gotefrey apporte le Molard à Gabriel de Maugiron. |
| 1540 | Extinction de la branche Gotefrey « seigneurs du Molard ». |
| 1550 | Mariage de Jeanne et Laurent de Maugiron. |
| 1557 | Jeanne hérite du Molard, de Plan et de Varacieux. |
| 1562 | Laurent de Maugiron est lieutenant général ; sac de Saint-Marcellin par des Adrets (25 juin). |
| 1578 | Louis de Maugiron, fils de Laurent, est tué au duel des Mignons (27 avril). |
| 1582 | Laurent réside au Molard (août). |
| 1584-1585 | Laurent passe l’hiver au Molard. |
| 1589 | Mort de Laurent ; Scipion devient seigneur du Molard. |
| 1593 | Scipion rentre au Mollard (janvier). |
| 1625 | Mort de Scipion ; Claude lui succède. |
| 1629 | Testament de Claude, reçu par un notaire de Saint-Marcellin. |
| 1639 | Transaction du 5 février : Louis reçoit le Molard, Plan et Varacieux. |
| 1643 | Louis donne la relique de la Sainte-Croix aux Récollets de Saint-Marcellin. |
| 1672 | Mort de Louis ; François V lui succède. Le Molard et Plan rapportent 1 400 livres par an. |
| 1714 | Duel Maugiron-Trivio à Vienne. |
| 1719 | Mort de François V ; Denis-Louis-Timoléon lui succède. |
| 1720 | Just-Henri-Didace de Maugiron meurt au Molard (25 décembre). |
| 1724 | Timoléon-Guy-François hérite à deux ans. |
| 1755 | Ventes forcées de biens du marquis (Ampuis, Montlys). |
| 1767 | Mort du marquis à Valence ; fin de la lignée masculine. |
| 1774-1780 | Sa fille aînée, future marquise de Veynes, recouvre le Molard. |
| 1781 | Le marquis de Veynes plaide pour les chemins et les eaux du Savourey. |
| 1790 | Plan-lez-Saint-Marcellin est annexé à Saint-Marcellin. |
| 1807 | Mort de la marquise de Veynes ; legs à Raymond-Gabriel de Bérenger. |
| 1813 | Mort de Raymond-Gabriel ; héritiers mineurs. |
| 1826 | Vente à la ville du terrain du Champ de Mars par le tuteur des Bérenger. |
| 1899 | Vente du Mollard à Jean-Alphonse Clerc (20 septembre). |
| 1920 | Madame Jean-Alphonse Clerc s’installe au Mollard. |
| 1942 | Jean-François Clerc hérite. |
| 1970 | Mort de Jean-François Clerc au château ; Jacques-Albert Clerc hérite. |
| 1984 | Règlement de copropriété « Le Château du Mollard ». |
| 1986 | Ouverture du restaurant La Tivollière. |
| 2007-2021 | Lieu de vie et d’accueil au château. |
| 2019 | Le château devient site patrimonial S1 du PLU. |
| 2023 | Reprise de La Tivollière par une nouvelle équipe. |
Succession des seigneurs et propriétaires
| Période | Possesseur | Mode de transmission |
|---|---|---|
| v. 1340 | André « du Molard » | (première mention) |
| XIVᵉ s. | N. Bouchard | ? |
| av. 1410 – 1424 | Pierre de Tariano, alias « du Molard » | testament d’Aymar de Gotefrey (?) |
| 1424 – apr. 1469 | Guillaume de Gotefrey | mariage avec la fille de Tariano |
| ? – apr. 1490 | Pierre Gotefrey, dit « Bourdat » | héritage |
| ? – 1540 | Guillaume II de Gotefrey | héritage |
| 1533 – v. 1550 | Agnès de Gotefrey et Gabriel de Maugiron | dot |
| 1550/1557 – 1589 | Jeanne et Laurent de Maugiron | dot et héritage |
| 1589 – 1625 | Scipion de Maugiron | testament de Laurent |
| 1625 – 1639 | Claude de Maugiron | héritage |
| 1639 – 1672 | Louis de Maugiron | transaction avec Claude |
| 1672 – 1719 | François V de Maugiron | héritage |
| 1719 – 1724 | Denis-Louis-Timoléon de Maugiron | testament |
| 1724 – 1767 | Timoléon-Guy-François, marquis de Maugiron | testament |
| 1774/1780 – 1807 | Marie-Catherine-Charlotte-Françoise de Maugiron, marquise de Veynes | arrêt du Parlement et transaction |
| 1807 – 1813 | Raymond-Gabriel de Bérenger | legs |
| 1813 – 1875 | Raymond-Ismidon-Marie de Bérenger | héritage (sous tutelle jusqu’à sa majorité) |
| ? – 1899 | le dernier marquis de Bérenger, époux de Pierrette Baudin | héritage |
| 1899 – 1942 | Jean-Alphonse Clerc, puis sa veuve | achat |
| 1942 – 1970 | Jean-François Clerc | héritage |
| 1970 – années 1980 | Jacques-Albert Clerc | héritage |
| depuis 1984 | copropriété « Le Château du Mollard » | division en lots |
Points à vérifier
Le texte de 1978 contient plusieurs affirmations que les sources consultées contredisent ou ne permettent pas de confirmer :
- Le don du Champ de Mars. Il est attribué à Raymond-Gabriel de Bérenger, alors que la ville a acheté le terrain en 1826 (notice municipale). L’histoire du Champ de Mars est développée au chapitre XV de l’ouvrage, qu’il faudrait relire à ce sujet.
- Les générations Bérenger. L’ouvrage fait de Raymond-Ismidon le vendeur de 1899 et l’époux de Pierrette Baudin. C’est impossible, puisqu’il est mort en 1875. L’identité exacte du dernier marquis reste à établir, par exemple par l’état civil parisien ou les archives de la Fondation Bérenger-Sassenage.
- La date de Guillaume Iᵉʳ de Maugiron. L’ouvrage imprime 1527 ; il faut très probablement lire 1257.
- Varacieux. L’ouvrage dit la terre vendue par Laurent en 1586, mais elle figure encore dans son testament de 1588, dans la transaction de 1639 et dans l’inventaire de 1672. La vente de 1586 ne portait peut-être que sur les mas de la Tivelière.
- L’entrée de Louis au Mollard. Il le reçoit dès 1639, et non à la mort de Claude en 1652.
- Le nombre d’enfants de Laurent. Huit selon Terrebasse, sept selon les travaux récents.
- La généalogie de Claude de Trivio. L’ouvrage la date de « 1860 », alors que Claude de Trivio, avocat ami de Chorier, a vécu au XVIIᵉ siècle. Il faut sans doute lire 1660.
- La datation du bâti. Les sources s’accordent sur le XVᵉ siècle, mais le bâtiment n’a pas fait l’objet d’une étude archéologique publiée.
Sources
Source principale
- Chapitre « Le château du Mollard », dans une histoire de Saint-Marcellin parue en 1978 (p. 515-555). L’ouvrage s’appuie sur les sources ci-dessous.
Sources de l’ouvrage de 1978
- H. de Terrebasse, Histoire et généalogie de la famille de Maugiron en Viennois (1257-1767), Lyon, 1905.
- N. Chorier, Histoire générale de Dauphiné.
- Armorial de Dauphiné.
- F. Gaspard et A. Piollat, Histoire de Saint-Jean-de-Bournay, Vienne, 1889.
- Archives du Rhône (série E), Archives de l’Isère (série B), Archives consulaires de Vienne, registre paroissial de Saint-André-le-Bas.
- Papiers de la famille Clerc.
Compléments postérieurs
- Ville de Saint-Marcellin, Patrimoine de Saint-Marcellin, circuits (groupe R.E.M.P.A.R.T.) : notices « Le château du Mollard », « Le Champ de Mars », « La porte de Romans », « L’ancien couvent des Récollets ». saint-marcellin.fr
- PLU de Saint-Marcellin, annexe n° 2 « Éléments protégés » (fiche S1) et annexe n° 4 « Changements de destination » (bâti n° 8), modification simplifiée du 17 novembre 2022.
- Notice « Château du Mollard à Saint-Marcellin », chateau-fort-manoir-chateau.eu.
- BnF, notice d’autorité « Raymond de Bérenger (1811-1875) ».
- Notices sur le château de Sassenage et la Fondation Bérenger-Sassenage.
- Notices encyclopédiques sur Laurent et Louis de Maugiron.
- Restaurant La Tivollière (lativolliere.com) ; Gault & Millau.
- Registres publics : annuaire des copropriétés, répertoire SIRENE.