Le football, c’était mieux en clair
Dans la nuit du 30 mai, sept cent quatre-vingts personnes ont été interpellées à travers la France. Deux morts, deux cent dix-neuf blessés dont huit dans un état grave, cinquante-sept policiers et gendarmes touchés. Ce ne sont pas des chiffres dont on plaisante.
Le reste, en revanche, prête à l’ironie. Les interpellations sont en hausse de trente-deux pour cent sur un an, progression si régulière qu’on finirait presque par la ranger parmi les données de saison. Le PSG vient de gagner la Ligue des champions à Budapest, et la France fête ça en brûlant des abribus et des voitures. Le ministre de l’Intérieur a parlé de débordements « absolument inacceptables », formule qu’il pourra ressortir l’an prochain sans en changer une virgule.
On a presque oublié que l’an dernier déjà, c’était encore le PSG qui soulevait la même coupe, avec là aussi deux morts au compteur et plus de deux cent soixante véhicules incendiés. Deux finales gagnées d’affilée, deux nuits d’émeutes : ni la victoire ni la défaite n’y changent rien, seul compte le prétexte. Le football n’est plus l’événement, il est devenu le signal de départ.
Je pourrais m’arrêter là et disserter sur le maintien de l’ordre, les huit mille hommes déployés pour rien, l’impunité que dénoncent les syndicats de police. D’autres le font mieux que moi, et plus fort. Ces images me renvoient surtout à autre chose : à une époque où le football ne servait pas de mèche, mais de fête. Et où la plus belle de toutes s’appelait 1998.
La question qui revient à chaque édition
À chaque Coupe du monde, la même interrogation ressurgit : fera-t-elle mieux que 98 ? La réponse est non, et elle l’est depuis vingt-huit ans. 98 reste l’édition la plus aboutie de l’histoire du tournoi, et pas seulement sur le terrain. Tout était juste, jusqu’au moindre détail : les maillots des sélections, le dessin du ballon (le Tricolore, premier ballon de Coupe du monde à oser la couleur), le logo, la mascotte (ce brave Footix, coq nettement plus sympathique que la moyenne de nos dirigeants), et même la chanson officielle, « The Cup of Life », devenue depuis l’hymne officieux de tout un sport. 2006 a tenu la dragée haute, avec ses stades pleins et sa finale entrée dans la légende ; mais c’est justement sur cette accumulation de détails, et bientôt sur la gratuité, que 98 garde une longueur d’avance.
Des stars partout, même chez les modestes
Et quelle affiche. Le génie ne se cachait pas seulement chez les favoris ; même les sélections moyennes alignaient des vedettes. Le Mexique avait Blanco et Hernández. Le Chili sortait Salas et Zamorano. Le Danemark présentait les frères Laudrup et Schmeichel. Le Paraguay envoyait Chilavert, ce gardien qui marquait sur coups francs. La Croatie révélait Šuker, qui repartit avec le Soulier d’or. Sans parler de la grande génération néerlandaise (Bergkamp, Kluivert, Davids, les frères de Boer) ni du Nigeria flamboyant d’Okocha et de Kanu. On ne regardait pas un match en attendant un seul nom : il y en avait partout.
Et le plus beau : ce n’était pas codé
Voici le détail qui change tout. À l’époque, ce n’était pas codé. On pouvait voir les matchs partout : chez soi, chez le voisin, au café, sur la place du village. C’était le dernier grand tournoi où même les chaînes généralistes, TF1, France 2, interrompaient leur grille pour le diffuser en clair, où le football devenait une conversation nationale obligatoire, sans abonnement à empiler ni zapping entre trois diffuseurs. Le riche comme le modeste, le vieux comme le gamin, chacun voyait les mêmes images au même moment. Le football appartenait à tout le monde parce qu’il ne coûtait rien de plus que d’allumer la télévision. C’était, au sens propre, un bien commun.
Et cette gratuité débordait dans la rue. La veille du coup d’envoi, quatre géants hauts d’une vingtaine de mètres, un par continent, traversaient lentement Paris, partis de l’Étoile, de l’Opéra, du Pont-Neuf et du Champ-de-Mars, pour se rejoindre place de la Concorde devant des centaines de milliers de personnes. On pouvait sourire de la lenteur du cortège ; il reste que le monde entier semblait marcher dans les avenues parisiennes, et que la fête était collective, bon enfant, presque innocente.
Vingt-huit ans plus tard, la finale de cette Ligue des champions se jouait sur abonnement, derrière un mur payant, au terme d’une saison émiettée entre plusieurs diffuseurs qu’il faut cumuler pour ne rien manquer. Le spectacle s’est privatisé, et la rue, elle, s’est embrasée. Sur cette même avenue où l’on regardait défiler les géants du monde, on incendie désormais des abribus. Je ne prétends pas que le péage allume les voitures ; mais quand le football cesse d’être un exutoire joyeux et partagé pour devenir un produit qu’on déverrouille à l’unité, la liesse n’a plus de canal commun, et elle bascule d’autant plus vite dans le défoulement. Drôle de progrès : on a pris un sport qu’on regardait gratuitement et ensemble, on l’a enfermé derrière un péage, et il nous revient sous forme de gardes à vue par centaines.
Codé d’un côté, brûlé de l’autre. Entre les deux, il y avait 98, et un football qu’on pouvait encore aimer sans payer deux fois.