La municipalité de Saint-Marcellin célèbre son cimetière comme un patrimoine à visiter tout en le laissant retourner à la friche le reste de l’année, sous le mot flatteur de « végétalisation ». Derrière ce vernis vert se cache une réalité prosaïque : depuis l’interdiction des herbicides dans les cimetières au 1er juillet 2022, la commune a retiré l’outil chimique sans financer les dizaines de passages manuels que l’entretien exige désormais. Le retournement est cinglant, car la vraie végétalisation est un couvert maîtrisé qui concurrence l’ambroisie, quand la friche observée sur place en est au contraire le terrain de prédilection, au mépris d’une obligation légale de salubrité publique qui pèse sur la mairie. Des riverains constatent même que les services municipaux n’interviennent qu’après une publication dénonçant l’abandon, preuve que c’est la pression citoyenne et non l’entretien régulier qui déclenche l’action. Sur un lieu de deuil, ce mensonge par euphémisme ne devient pas seulement malhonnête, il devient indécent envers les familles qui découvrent les tombes de leurs proches sous les ronces.
Il y a un son que j’ai appris à haïr : ce petit « blop » mou suivi d’un chiffre obscène, 4:10, qui m’annonce qu’on vient encore de me prendre pour un répondeur sur pattes. Le message vocal n’est pas un transfert d’information, c’est un transfert de charge : l’expéditeur économise vingt secondes d’écriture et me refile quatre minutes de décodage, interjections, respirations de marathonien et bruit de fond compris. Car le vocal n’arrive presque jamais d’un endroit décent : rue venteuse, salle de bains qui résonne, rayon de supermarché, je ne reçois pas un message mais une prise de son de terrain à débruiter moi-même. Ni la courtoisie de l’appel, ni la précision de l’écrit, et mon conduit auditif reste un territoire souverain que je refuse de voir annexer au nom de la flemme d’autrui. Petit coup de gueule, méthode assumée, et plaidoyer pour la plus belle preuve de respect qui soit : m’écrire deux lignes.
Qobuz vient d’annoncer une croissance de 45,7% et son passage à l’équilibre, belle revanche d’un acteur français qui a parié sur la qualité sans compromis plutôt que sur la gratuité publicitaire. Utilisateur fidèle du seul service d’achat et de téléchargement, j’y vois autant un plaisir esthétique qu’un geste de souveraineté. Mais treize ans après l’avoir payé, le « Hotel California » qui m’avait fait découvrir la plateforme m’est aujourd’hui refusé au retéléchargement, droits révoqués par le label, facture envolée avec lui. Cette mésaventure pose la vraie question, celle d’un « achat » qui n’est en réalité qu’une licence d’accès révocable, et rappelle que le bien numérique nous échappe dès qu’un intermédiaire le détient à notre place. La seule propriété qui vaille reste celle que l’on rapatrie et que l’on tient physiquement entre ses mains.
Si nos amours durent moins que celles de nos parents, ce n’est pas que nous aimerions moins bien, c’est que les barreaux qui retenaient les couples d’autrefois, la honte, la religion, la dépendance économique, sont tombés, et qu’ils ont longtemps tenu lieu de ce qu’ils n’étaient pas : de l’amour. Les chiffres le confirment, du pic du divorce vers 1980 à son reflux chez les plus diplômés, en passant par cette courbe du bonheur conjugal qui ne remonte sur le tard que parce que les malheureux ont divorcé en chemin. Or l’état amoureux n’est pas l’amour : ce n’est qu’une ivresse biologique où nous projetons nos désirs sur l’autre, et le véritable amour commence précisément là où s’éteint cette magie, dans le choix exigeant d’accueillir un être réel avec ses fêlures. Privée de toute contrainte, cette discipline repose désormais sur des qualités que la plupart réclament chez les autres sans jamais les cultiver en eux-mêmes. Et c’est ainsi que la confiance s’effondre, non sous les coups de quelques monstres, mais sous les millions de petits coups de canif de gens parfaitement normaux qui, chaque fois, avaient une bonne raison.
L’assassinat de la petite Lyhanna Rameau Bernard a ressuscité en quelques heures les deux totems du fait divers, la peine de mort et la castration chimique, cette dernière plébiscitée par 83 % des Français dans un sondage CSA. On feint d’ignorer qu’elle existe déjà depuis 1998, qu’elle reste adossée au consentement médical, et que le mot « obligatoire » se fracasse sur le refus de réquisitionner un médecin. Mais le vrai scandale est ailleurs : la triptoréline qui sert à castrer chimiquement un violeur adulte est exactement la molécule, le Décapeptyl, que l’on injecte à des enfants, dans le cadre de son AMM pour la puberté précoce et hors AMM comme « bloqueur de puberté » chez des mineurs en questionnement de genre. Voilà le monde à l’envers : ce que nous hésitons à imposer à nos pires criminels au nom de l’intégrité du corps, nous l’administrons à des enfants bien portants au nom d’une mode, sans la moindre preuve que les effets sur l’os et le cerveau soient réversibles. Car ce qui aurait sauvé Lyhanna n’était pas une seringue, mais une justice qui traite les plaintes au lieu de les classer.
Sept cent quatre-vingts interpellations, deux morts, des abribus en flammes : chaque grand match rejoue désormais le même rituel, où la victoire ne sert plus que de prétexte. L’occasion de repenser à 1998, la plus aboutie des Coupes du monde jusque dans ses moindres détails, et la dernière qu’on pouvait regarder partout, en clair, sans abonnement à empiler. À l’époque, le football était un bien commun, et la liesse débordait dans les rues sans y mettre le feu. Vingt-huit ans plus tard, le spectacle s’est privatisé derrière un mur payant, et la fête a glissé vers le défoulement. Codé d’un côté, brûlé de l’autre : entre les deux, il y avait un football qu’on pouvait encore aimer sans payer deux fois.
Michelin n’est pas une entreprise qui meurt : elle dégage 1,7 milliard d’euros de bénéfice, annonce 2 milliards de rachat d’actions, et supprime dans le même souffle jusqu’à 1 500 postes en France, dont deux tiers dans le tertiaire. Ce n’est pas une faillite, c’est un arbitrage : employer en France est devenu une ligne de coût qu’un champion en pleine santé optimise froidement. Quand le PDG lui-même désigne un environnement réglementaire pénalisant, ce n’est plus de la conjoncture, c’est un verdict. La dette ne se ressent pas, mais 1 500 emplois à Clermont, si. Le pays ne s’effondre pas d’un coup : il se vide une annonce à la fois, proprement, poliment, volontairement.
On répète que le Grand Prix de France a disparu parce que la Formule 1 est devenue trop chère, mais l’argent n’est que la moitié de l’histoire. Le vrai verrou est politique : dans un pays où la voiture est devenue un totem négatif et où chaque euro public est scruté, plus aucun dirigeant ne peut financer des bolides de luxe sans déclencher une tempête. La France n’est d’ailleurs pas seule, c’est tout le vieux continent que le modèle économique de la F1 chasse au profit du Golfe et des États-Unis, ces clients qui paient cash et décident sans demander l’avis de l’opinion. Reste que l’addition est réelle et le retour sur investissement sérieusement contesté, ce qui rend le scepticisme du contribuable parfaitement défendable. Cette absence n’est donc pas une anomalie à corriger, c’est un révélateur de ce que nous sommes devenus.
Au tabac-presse, une une m’accroche, je tends quelques pièces et je repars avec le journal, sans qu’on me demande de m’engager sur douze mois. En ligne, ce réflexe se cogne à un mur : l’article que je veux, je ne peux pas l’acheter, on ne me propose que l’abonnement à « 1 € le premier mois », piège à reconduction calibré sur mon oubli. Pourtant la demande existe et la plomberie du micropaiement aussi ; si on ne me la propose pas, ce n’est pas par incapacité technique mais par calcul commercial. Les rares plateformes qui ont tenté le paiement à l’article ne sont pas mortes faute de lecteurs : elles ont été étouffées par des éditeurs préférant protéger leur tunnel d’abonnés. Alors je passe mon tour, systématiquement, et chaque paywall verrouillé perd l’euro qu’il aurait pu encaisser sur-le-champ.
Deux euros pour gonfler ses pneus soi-même, c’est de l’air revendu quarante fois son coût de revient, une culbute de près de 4 000 %. Le plus savoureux, c’est que le réseau autoroutier, pourtant champion de la rente, garantit la gratuité de l’air là où la sécurité l’exige, pendant que votre station de quartier vous le facture. On peut bien invoquer la maintenance, le foncier ou des marges minces sur le carburant : entre quelques dizaines de centimes défendables et deux euros encaissés, le gouffre reste béant. Petit calcul, à peine approximatif, du racket le plus discret de la station-service.