Lecornu 2 : la France dans le piège aghionien

La survie du gouvernement Lecornu 2 n’est pas un épisode politique parmi d’autres : c’est le symptôme terminal d’un modèle économique importé et mal compris.

Après avoir analysé la nomination du gouvernement Lecornu dans mon précédent billet et son addendum du 6 octobre 2025 intitulé « Gouvernement Lecornu 2025 : Huit premiers ministres en huit ans, la continuité macronienne », je prolonge ici la réflexion : la survie de Lecornu 2, rapportée ce jour par France 24 dans son article « Lecornu 2 : échappant de peu à la censure, le gouvernement prêt à s’attaquer au budget », illustre l’effondrement d’un modèle économique importé, mal diagnostiqué et appliqué à contre-temps par une élite qui refuse de voir le réel. Sans entrer dans les détails des motions de censure évitées de justesse – les curieux consulteront directement le lien –, cette survie fragile du gouvernement Lecornu II révèle une instabilité chronique née d’une erreur stratégique majeure. Depuis trois décennies, la France s’est illusionnée en adoptant un modèle inadapté à sa réalité, celui théorisé par Philippe Aghion.

Cette méprise a accéléré notre déclin industriel et notre appauvrissement collectif, transformant notre pays en une arène politique chaotique où les gouvernements, comme ce Lecornu 2 vacillant, se succèdent sans jamais corriger le tir. Lecornu, en s’arc-boutant sur un budget d’austérité sous contrainte européenne, rejoue ainsi le scénario de 2017, prolongeant un naufrage que l’on pourrait presque qualifier de tragi-comique.

Au cœur de cette dérive se trouve le paradigme aghionien, une vision séduisante mais tragiquement mal appliquée à la France. Aghion postule que dans les économies avancées – celles opérant à la « frontière technologique » –, la croissance repose sur l’innovation dopée par la concurrence et une « destruction créatrice ». Être à la frontière technologique signifie être parmi les premiers producteurs mondiaux d’innovations de rupture. La France, aujourd’hui, se situe en réalité dans une logique d’adoption et non de création. Dans ce cadre idéal, où le capital humain, financier et technologique abonde, l’État doit encourager la prise de risque, déréguler les marchés et laisser les forces concurrentielles éliminer les structures obsolètes. Cette théorie, validée pour des nations comme les États-Unis ou la Corée du Sud, a inspiré des politiques libérales dans le monde entier. Mais son importation dogmatique en France, par des élites déconnectées de notre réalité productive, s’est révélée catastrophique.

Mais voici le piège fatal : ivre de sa propre légende, la France a cru appartenir encore au club des nations de pointe. Nous nous en sommes convaincus par orgueil national, nostalgie d’un passé glorieux et inertie cognitive. Derrière l’apparente technicité de Lecornu, c’est toujours la même matrice aghionienne qui guide Bercy, imposant une dérégulation qui nous affaiblit au lieu de nous propulser.

Lecornu 2 survit. Mais le macronisme, lui, se vide.

Regardons les faits en face : notre part industrielle dans le PIB a chuté de manière spectaculaire, passant d’environ un quart à à peine 10 % en quelques décennies. Notre productivité globale stagne depuis près de vingt ans, et nous dépendons massivement d’importations pour des technologies essentielles – la majorité de nos robots et la quasi-totalité de nos processeurs graphiques proviennent de l’étranger. Nous ne sommes plus les innovateurs dominants ; nous sommes en phase de rattrapage, partageant des traits avec l’économie chinoise des années 1990, bien plus qu’avec la Silicon Valley contemporaine.

Pourtant, depuis l’ère Sarkozy et l’ère de la dérégulation et au-delà, nos élites ont fantasmé sur un modèle californien, appliquant des recettes aghioniennes qui, dans un contexte de vulnérabilité, se révèlent destructrices. Ouvrir nos marchés sans industrie, déréguler sans capital, glorifier la concurrence dans un désert productif : voilà la recette de l’autodestruction. Au lieu de créer, nous avons surtout démantelé, laissant derrière nous un tissu économique effiloché et une société appauvrie. À l’Assemblée, les alliances de circonstance n’occultent plus la vacuité du cap économique, où les députés, à défaut de voter des réformes utiles, votent leur propre survie.

La comparaison avec la Chine est édifiante. Dans les années 1990, Pékin a adopté une approche diamétralement opposée : protections douanières élevées pour protéger ses industries naissantes, transferts de technologies savamment négociés avec des géants étrangers, un crédit public dirigé vers la production, et un investissement massif dans des zones industrielles couplé à la formation de millions d’ingénieurs. Résultat ? En quinze ans, la Chine a catapulté sa part de la production manufacturière mondiale de 3 % à près de 30 % – une stratégie que j’ai détaillée dans mon article sur la Chine comme modèle pour une France en rattrapage. Ce n’est qu’une fois cette base consolidée, en approchant la frontière technologique, qu’elle a pivoté vers un modèle plus concurrentiel et innovant – une transition aghionienne tardive, mais opportune. Nous, en France, avons inversé l’ordre : nous avons détruit avant de bâtir, sous l’influence d’un cadre européen mal conçu pour notre stade de développement. Le maintien de Lecornu n’est pas un succès : c’est le sursis d’un système sans oxygène, condamné à s’asphyxier sous le poids de ses propres illusions.

Il n’y a plus de cap, seulement un réflexe de survie.

L’Union européenne, en effet, aggrave cette erreur diagnostique. Conçue comme un espace unifié pour un empire technologique fantasmé, elle impose des règles qui privilégient la concurrence interne et interdisent les aides d’État sélectives – une critique que j’ai développée dans mon article sur la France et l’Union européenne : un divorce à l’amiable. Ursula von der Leyen elle-même, hier encore, invoquait Aghion à l’occasion de son Nobel pour justifier ses orientations – un signe que cette illusion persiste au plus haut niveau, loin d’une remise en question salvatrice. Dans ce contexte, nos gouvernements successifs, y compris ce Lecornu 2 chancelant, ne font que gérer les symptômes : budgets d’austérité, marchandages parlementaires, et concessions boiteuses qui masquent un vide stratégique.

Pour inverser la tendance, il faut d’abord une prise de conscience : nous sommes la France du rattrapage industriel, en phase pré-aghionienne. Il faut abandonner les rêves de start-up nation pour embrasser une stratégie de reconquête résolue. Trois axes prioritaires émergent pour relancer notre machine productive :

  • Copier pour rattraper : Au lieu de réinventer la roue, importons massivement les savoir-faire américains et asiatiques dans nos secteurs clés – intelligence artificielle, semi-conducteurs, robotique, énergie. Cela implique des acquisitions ciblées, des partenariats de copie ou de licence, et des rachats d’entreprises pour compresser les délais d’apprentissage. Dix ans gagnés sur le cycle industriel valent bien plus que des brevets isolés.
  • Acheter pour ancrer : Transformons l’État et nos grands groupes en acheteurs prioritaires de technologies françaises. Des commandes publiques massives dans le cloud souverain, la santé numérique, la défense automatisée, l’éducation connectée et les usines intelligentes créeraient un marché protégé, soutenable et propice à l’échelle. Fini les subventions passives ; place à un rôle actif de client locomotive pour le « made in France » high-tech.
  • Produire pour durer : Subventionnons intelligemment les infrastructures concrètes – usines modernes, centres de calcul, sources d’énergie abondantes, formations accélérées. Garantissons une électricité bon marché via un nucléaire renforcé, instaurons des zones franches avec des règles allégées pour attirer la production, simplifions les autorisations industrielles, et doublons le flux d’ingénieurs et techniciens diplômés. L’objectif ? Remettre les machines en route, pas courtiser des investisseurs étrangers pour des mirages spéculatifs.

Cette voie demande du courage : accepter d’être perçus comme ringards, moqués pour notre protectionnisme ou notre interventionnisme, pendant une décennie ou plus. Comme la Chine l’a enduré avant de dominer. Mais imaginez le réveil en 2040 : une productivité industrielle doublée, des coûts énergétiques divisés par deux, et une France enfin revenue à la frontière technologique, capable alors d’embrasser pleinement le modèle aghionien.

Au lieu de cela, sous Lecornu 2 et ses prédécesseurs, nous persistons dans l’illusion, prolongeant une agonie politique et économique. Lecornu 2 tombera non pas sous le poids d’une motion, mais sous celui d’une illusion ; celle d’une France se croyant encore à la frontière technologique. La continuité macronienne, avec ses huit Premiers ministres en huit ans, n’est pas une fatalité ; c’est le fruit d’une vision erronée. En reconnaissant notre statut de nation en rattrapage, nous pourrions transformer cette instabilité en opportunité de renaissance. Sinon, nous risquons de sombrer davantage, victimes d’un orgueil qui nous coûte cher. La France mérite mieux : un projet industriel ambitieux, réaliste et souverain.

Lecornu 2 survivra peut-être quelques semaines encore. Le modèle qu’il incarne, lui, est déjà mort.


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