Réforme électorale pour une démocratie plus honnête : STAR & MMP
Depuis des années, je me passionne pour la question des systèmes électoraux. Aucun système n’est parfait, c’est une évidence démontrée par le fameux théorème d’impossibilité d’Arrow. Mais entre l’idéal inaccessible et la triste réalité de notre scrutin actuel, il existe des marges de manœuvre. Alors, quel serait le « moins pire » des systèmes ? Après avoir exploré plusieurs options, j’en suis arrivé à une conclusion nette : pour les élections à siège unique comme la présidentielle ou les municipales, STAR Voting s’impose ; pour le parlement, une proportionnelle mixte à l’allemande est la voie de la stabilité et de la représentativité.
Ma première piste : le vote par approbation
J’ai d’abord été séduit par le vote par approbation. L’idée est simple : chaque électeur coche tous les candidats qu’il juge acceptables, et celui qui récolte le plus d’approbations gagne. C’est élégant, rapide, et cela évite les votes inutiles sur des outsiders.
Mais rapidement, j’ai perçu la limite : ce système incite à voter de façon très stratégique. Par exemple, si j’ai une légère préférence pour deux candidats mais que je redoute le troisième, je suis tenté de ne cocher qu’un seul nom, celui que je préfère le plus. Résultat : le bulletin, censé refléter une nuance, retombe dans une logique binaire. Trop réducteur.
L’attrait du vote par notes
Je me suis alors tourné vers le vote par notes, qui permet d’attribuer une note à chaque candidat (par exemple de 0 à 5). Ici, plus de nuance : je peux mettre 5 à mon favori, 3 à un autre que je tolère, et 0 à ceux que je rejette. Le gagnant est celui qui obtient la meilleure moyenne.
L’avantage est évident : les électeurs s’expriment beaucoup plus finement. Mais une faiblesse persiste : il est possible de gagner avec un bon score global sans pour autant battre ses adversaires dans un face-à-face. Cela soulève une question de légitimité : comment expliquer à l’opinion publique qu’un candidat élu aurait perdu contre un autre dans un duel direct ?
L’illusion du jugement majoritaire
Le jugement majoritaire, très populaire en France chez certains chercheurs, semblait résoudre ce problème. Chaque candidat est évalué avec un jugement (« Excellent », « Bien », « Passable », etc.), et le vainqueur est celui dont la médiane est la plus haute. Le principe est séduisant, car il permet une évaluation nuancée des candidats.
Mais il souffre d’un biais majeur : il favorise les candidats « tièdes », jugés acceptables par beaucoup mais enthousiasmants pour personne. Prenons un exemple : Mélenchon pourrait obtenir 30 % de « Très Bien », 20 % de « Bien », 10 % de « Passable » et 40 % de « À rejeter » (médiane : Passable). Un centriste, lui, pourrait récolter 10 % de « Bien », 60 % de « Assez Bien » et 30 % de « Passable » (médiane : Assez Bien). Le centriste l’emporterait, car sa médiane est plus haute, malgré un soutien plus tiède. La médiane privilégie les candidats qui évitent les rejets, même s’ils inspirent peu d’enthousiasme, contrairement à STAR qui valorise à la fois l’enthousiasme (scores) et le consensus (duel). Est-ce vraiment ce que nous voulons ?
La révélation : le vote par notes puis second tour automatique
C’est ici que le vote STAR (Score Then Automatic Runoff) m’a semblé s’imposer. Ce système hybride combine le meilleur du vote par notes et du scrutin majoritaire. Chaque électeur note les candidats (0 à 5 par exemple). On additionne les notes. Les deux meilleurs partent en finale, et on observe lequel est préféré par la majorité des électeurs.
Exemple chiffré : imaginons 100 électeurs et trois candidats (A, B, C). La répartition des notes est la suivante : A reçoit 50 notes à 5 et 50 notes à 3 (total 400) ; B reçoit 70 notes à 5 et 30 notes à 0 (total 350) ; C reçoit 40 notes à 5 et le reste à 0 (total 200). A et B arrivent en tête. En comparant les bulletins, 60 électeurs ont mis une note plus haute à A qu’à B, et 40 préfèrent B. Résultat : A gagne le duel final. On obtient ainsi un vainqueur qui combine popularité globale et légitimité majoritaire.
Ce mécanisme est d’une clarté redoutable et résout deux problèmes : il permet l’expression nuancée tout en garantissant qu’aucun président ne sera élu contre la majorité.
Comparaison avec Condorcet
Certains objecteront qu’un système « à la Condorcet » (où le vainqueur est celui qui bat chaque adversaire en duel) est plus cohérent. C’est vrai, mais il existe des paradoxes. Exemple classique : A bat B, B bat C, mais C bat A. Aucun vainqueur clair ! Ces « cycles Condorcet » sont rares, mais ils rendent le résultat incompréhensible pour le grand public. Des variantes comme Schulze ou Ranked Pairs tentent de résoudre ces cycles, mais leur complexité mathématique les rend peu accessibles. STAR évite ce piège en simplifiant la logique : on garde les deux meilleurs et on tranche par un duel final. Lisible, clair, tranché.
Les limites de STAR
Soyons honnêtes : STAR n’est pas parfait. Il n’assure pas toujours qu’un vainqueur de Condorcet soit élu. Il demande un apprentissage pour les électeurs. Et surtout, dans des contextes très polarisés, il peut favoriser des candidats centristes au détriment de figures charismatiques mais clivantes. À ceux qui réclament un « homme providentiel » soutenu par une base fervente, on doit répondre : STAR garantit que le président élu possède un soutien large, même s’il n’est pas celui qui suscite les passions les plus exclusives. Cela évite les candidatures de rupture sans majorité solide derrière elles.
Un autre point faible est qu’il reste un système relativement nouveau. Mais l’objection pédagogique me paraît faible : aux États-Unis, à Fargo (Dakota du Nord), des campagnes d’explication avec quelques flyers et vidéos ont suffi pour que le vote par approbation (un système cousin) soit compris et adopté en quelques semaines. Rien d’insurmontable, donc.
Contexte français : le vote utile et ses dégâts
En France, notre système actuel à deux tours pousse au vote utile. En 2002, combien ont voté Chirac au premier tour ? Très peu. Mais au second tour, tout le monde s’est rabattu sur lui pour « faire barrage ». En 2017, des candidatures comme celles de Mélenchon ou Hamon ont été marginalisées par peur d’un duel Le Pen/Macron. En 2022, un électeur aurait pu noter Mélenchon 5, Macron 3, Le Pen 0, sans craindre de « gâcher » son vote. Le duel final aurait peut-être opposé Macron à Mélenchon, reflétant mieux les préférences réelles. Avec STAR, les électeurs auraient pu exprimer toutes leurs préférences sans crainte. Le résultat final aurait eu une légitimité plus forte.
Aux États-Unis, STAR a déjà été expérimenté. Le Parti démocrate de l’Oregon l’a utilisé en 2020 pour désigner ses délégués, et en 2024 la petite ville d’Oakridge a adopté STAR par référendum local. Preuve que le système n’est pas une utopie de laboratoire mais une réalité en marche.
Le parlement : la proportionnelle mixte
Pour les élections législatives, la logique change. Ici, ce n’est pas un seul individu qui compte, mais la représentativité nationale. Le modèle allemand de proportionnelle mixte (MMP) me paraît le plus solide. Chaque électeur a deux voix : une pour un député local, une pour un parti. Les sièges sont ensuite rééquilibrés pour coller à la proportion nationale.
En Allemagne, ce système a permis en 2021 aux Verts, avec 14,8 % des voix, d’obtenir 118 sièges sur 735 : une représentation fidèle, tout en gardant un ancrage local. Certes, cela implique parfois des sur-sièges (le Parlement grossit au-delà de sa taille théorique), ce qui augmente les coûts et complexifie la logistique. En Allemagne, des débats sur un plafonnement des sur-sièges visent à limiter cette inflation, montrant que des solutions existent. Mais c’est le prix d’une démocratie plus juste. Pour éviter une fragmentation excessive, un seuil d’entrée de 5 % (comme en Allemagne) garantit que seuls les partis significatifs obtiennent des sièges. En Nouvelle-Zélande, où MMP est en place depuis 1996, des campagnes éducatives simples ont permis aux électeurs de comprendre le double vote en quelques mois, prouvant sa faisabilité.
Et en France ? En 2017, LREM a obtenu 43 % des voix mais 60 % des sièges à l’Assemblée, écrasant des forces comme LFI ou le RN. En 2022, LFI (17 %) et RN (13 %) ont eu bien moins de sièges que leur poids réel. Avec MMP, LFI aurait eu environ 100 sièges et le RN 75 sur 577, reflétant fidèlement la volonté populaire, tout en gardant des élus locaux. Voilà une correction démocratique nécessaire.
Conclusion
Après ce cheminement, ma conviction est ferme :
- Présidentielle et mairie : vote STAR. Il permet l’expression nuancée des préférences, et assure un vainqueur majoritaire et légitime.
- Parlement : proportionnelle mixte allemande. Elle combine représentativité fidèle et stabilité institutionnelle.
Il n’existe pas de perfection en démocratie. Mais STAR et MMP offrent un progrès net par rapport à l’impasse actuelle. Ce ne sont pas des utopies : ce sont des solutions réalistes pour une démocratie plus juste, capable de retrouver une forme d’honnêteté.