Saint-Marcellin : Le Mercosur, l’arbre qui cache la forêt
Trois semaines après leur mobilisation dans le centre-bourg de Saint-Marcellin, les agriculteurs sont de retour ce week-end. Cette fois-ci, ils ont installé leur campement au rond-point du péage de l’A49, à la sortie 9 de Saint-Marcellin. La colère ne désemplit pas. Bien au contraire.
Un contexte politique explosif
Si les tracteurs sont revenus en force ce week-end, ce n’est pas un hasard. Le contexte politique s’est considérablement dégradé depuis ma dernière visite :
Le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur a été entériné vendredi 10 janvier à Bruxelles, malgré le vote « contre » symbolique de la France. Une mascarade qui a provoqué le dépôt de deux motions de censure (l’une par La France insoumise, l’autre par le Rassemblement national) contre le gouvernement Lecornu.
Sébastien Lecornu a beau dénoncer des « postures cyniques partisanes », la réalité est là : Emmanuel Macron a laissé passer le Mercosur. Huit ans de pouvoir, huit ans de négociations, et au final, aucune minorité de blocage constituée. Le « non » français n’était qu’une posture de communication pour calmer la colère agricole. Trop peu, trop tard. Les agriculteurs ne sont pas dupes.
Au péage, on attend la préfète
Sur place, l’ambiance est déterminée. Les agriculteurs du Sud-Grésivaudan, qui se revendiquent « apolitiques » et « électrons libres », ont occupé le péage toute la journée de samedi. Et ils sont prêts à poursuivre dans la nuit et dimanche si nécessaire.
Leur message est simple : ils attendent la préfète de pied ferme. Pas pour négocier en catimini. Pour qu’elle vienne constater leur détermination et transmette à Paris que cette colère ne s’éteindra pas avec quelques promesses creuses.
Leurs principales revendications n’ont pas changé :
- Stop au Mercosur : Ils refusent la concurrence déloyale de produits agricoles sud-américains qui ne respectent aucune des normes environnementales et sanitaires qu’on leur impose
- Révision de la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) : La politique d’abattage total des troupeaux touchés est jugée absurde et destructrice
Le Mercosur, l’arbre qui cache la forêt
Mais il faut dire les choses clairement : le Mercosur n’est qu’un bouc émissaire. Le vrai problème est ailleurs.
Comme l’explique Rémi Barbet, journaliste spécialiste des questions agricoles à La Croix :
« Le Mercosur, c’est l’arbre qui cache la forêt. Si les agriculteurs français parlent souvent de concurrence déloyale, c’est vis-à-vis du marché unique et des autres pays européens. C’est la Pologne, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, énormément, qui nous prennent des parts de marché. »
Voilà la vérité que personne n’ose dire franchement : les agriculteurs français ne sont pas en train de perdre face aux Brésiliens. Ils perdent face aux Polonais, aux Allemands, aux Espagnols.
Le marché unique européen crée une concurrence interne où la France cumule tous les handicaps :
- Surtransposition des normes : La France applique les directives européennes de façon plus stricte que ses voisins
- Coûts de main-d’œuvre : Un ouvrier agricole polonais ou roumain coûte trois fois moins cher qu’un français
- Bureaucratie paralysante : Construire un bâtiment d’élevage prend deux fois plus de temps en France qu’en Allemagne
- Contrôles à géométrie variable : Certains pays européens appliquent mollement les normes environnementales et sanitaires
Résultat : les agriculteurs français doivent respecter des normes drastiques (et coûteuses) pendant que leurs concurrents européens contournent tranquillement les mêmes règles.
Le non-dit explosif
Aucun syndicat agricole n’ose demander ouvertement la sortie du marché unique. Ce serait politiquement suicidaire. La PAC représente 9 milliards d’euros par an pour la France. Sortir du marché unique, c’est demander le Frexit agricole.
Mais le constat est là, brutal : le marché unique européen est en train de tuer l’agriculture française.
Alors on pointe du doigt le Mercosur. C’est plus facile. C’est l’ennemi extérieur. Ça permet de ne pas dire la vérité : que l’Union européenne elle-même, avec son marché unique sans harmonisation réelle des normes, organise une compétition déloyale où la France est systématiquement perdante.
Les revendications ne vont pas (encore) jusqu’à demander la sortie du marché unique. Mais si la situation continue à se dégrader, combien de temps avant que ce tabou ne soit brisé ?
Une colère qui ne faiblit pas
Ce qui frappe, c’est la constance de cette mobilisation. Depuis début janvier, les agriculteurs enchaînent les blocages en Isère : col du Fau, échangeur de Chanas, péage de Vienne, centre-ville de Grenoble, et maintenant Saint-Marcellin à nouveau. Ils ne lâchent rien. Parce qu’ils n’ont plus rien à perdre.
Le système continue de les broyer méthodiquement :
- L’Europe signe des accords de libre-échange qui les condamnent
- L’État français se couche devant Bruxelles
- Les normes s’accumulent pendant que les importations échappent à tout contrôle
- Les prix sont écrasés par la grande distribution
- Et maintenant, on leur demande d’abattre leurs troupeaux entiers au moindre cas de DNC
Mes photos du week-end
Je suis passé sur place ce week-end pour documenter cette mobilisation. Les tracteurs étaient là, les banderoles déployées, les braseros allumés pour tenir dans le froid. Une occupation organisée, déterminée, digne.
Comme en décembre, j’ai été frappé par la détermination tranquille de ces hommes et femmes. Pas de violence. Pas de provocation. Juste une présence ferme et résolue. Un message clair : nous sommes là, et nous ne partirons pas tant qu’on ne nous aura pas écoutés.








Combien de temps encore ?
La question n’est plus de savoir si les agriculteurs vont continuer à se mobiliser. Ils l’ont dit : ils resteront « le temps qu’il faudra ». La vraie question est : combien de temps le gouvernement va-t-il encore les ignorer ?
Les motions de censure déposées cette semaine seront débattues mercredi 14 janvier à l’Assemblée nationale. Elles n’ont statistiquement aucune chance d’aboutir. Mais elles illustrent une chose : le Mercosur est en train de devenir un problème politique majeur.
Sébastien Lecornu peut bien qualifier ces motions de « postures cyniques », la réalité est que son gouvernement est sous pression. Les agriculteurs dans les rues, l’opposition qui dépose des censures, et un budget 2026 toujours pas adopté. Le château de cartes vacille.
Force aux agriculteurs
Comme en décembre, je redis mon soutien à ces agriculteurs qui défendent leur dignité face à un système qui les méprise. Ils ne demandent pas l’aumône. Ils demandent de pouvoir vivre de leur travail. De ne pas être mis en concurrence avec des produits qui ne respectent aucune des règles qu’on leur impose. Ce n’est pas du protectionnisme. C’est de la cohérence.
Si vous voulez obliger les agriculteurs français à respecter des normes environnementales et sanitaires drastiques, alors il faut interdire l’importation de produits qui ne les respectent pas. Sinon, c’est juste de l’hypocrisie. Et une condamnation à mort programmée de notre agriculture.
Les tracteurs sont au péage de Saint-Marcellin. Ils y resteront le temps qu’il faudra. Force aux agriculteurs.