Wikipedia agonise, Grokipedia naît : l’ironie darwinienne
Aujourd’hui marque un tournant historique dans l’écosystème de la connaissance en ligne. Alors que Grokipedia ouvre ses portes au public pour la première fois, Wikipedia annonce son déclin. Le timing est si parfait qu’on pourrait croire à une mise en scène orchestrée par le destin lui-même.
Quand les fossoyeurs deviennent des créateurs
Il y a quelque chose de profondément jouissif dans le spectacle auquel nous assistons. Wikipedia, cette cathédrale numérique du progressisme éclairé, ce temple de la connaissance collaborative où des armées d’éditeurs bénévoles se battent pour la « vérité » avec l’ardeur de moines copistes, vient d’admettre publiquement ce que beaucoup pressentaient : elle se meurt. Pas dans un effondrement dramatique, mais dans une lente asphyxie, étouffée par les mêmes intelligences artificielles qu’elle a nourries de ses données.
L’annonce par TechCrunch du déclin du trafic de Wikipedia a été le déclencheur de cet article. Mais c’est la coïncidence du calendrier qui transforme cette simple nouvelle en symbole : au moment précis où Wikipedia reconnaît publiquement sa défaite face à l’IA, Grokipedia naît de l’IA.
La Wikimedia Foundation a révélé début octobre une baisse de 8% de son trafic humain. Pourquoi visiter Wikipedia quand ChatGPT, Google ou Perplexity vous servent la réponse directement, distillée, digérée, mâchée ? L’encyclopédie collaborative devient invisible. Elle existe encore, certes, mais comme un fantôme : son savoir irrigue l’internet, mais personne ne lit plus son nom au générique. L’IA vampirise le contenu sans rediriger le moindre trafic, exactement comme Google l’a admis en reconnaissant la fin de l’Internet ouvert.
Et pendant que Wikipedia agonise, tuée par l’IA, Elon Musk lance aujourd’hui même Grokipedia, une encyclopédie concurrente… propulsée par l’IA. La version bêta vient d’ouvrir ses portes au moment où j’écris ces lignes. L’ironie est d’une telle épaisseur qu’on pourrait la découper au couteau. Le timing est trop parfait pour être fortuit : c’est une exécution publique, un acte de naissance célébré sur les cendres encore fumantes d’un prédécesseur moribond.
Le paradoxe existentiel : quand l’utopie collaborative rencontre ses propres contradictions
Comprenez bien le tableau. Wikipedia, symbole international du savoir ouvert, démocratique, collaboratif, incarnation numérique de tous les idéaux progressistes de transparence et d’horizontalité, se fait dévorer par la technologie même qu’elle prétendait servir. Pendant vingt ans, elle a offert une ressource gratuite à des milliards d’utilisateurs, démocratisant l’accès au savoir d’une manière sans précédent. Ses éditeurs bénévoles ont accompli un travail titanesque, créant l’une des plus vastes bases de connaissances jamais constituées.
Mais aujourd’hui, ces mêmes contributeurs découvrent que leur labeur sert à entraîner des machines qui les rendent obsolètes. Marshall Miller, de la Wikimedia Foundation, supplie presque dans son billet : visitez-nous, s’il vous plaît. Soutenez nos contributeurs. C’est pathétique et touchant à la fois. Comme un libraire qui demanderait aux clients d’Amazon de penser à lui de temps en temps.
Les IA se gavent de Wikipedia sans payer un centime, sans rediriger le moindre trafic. Le communisme informationnel a produit exactement ce qu’il produit toujours : la spoliation des producteurs par ceux qui contrôlent les moyens de distribution.
Mais l’ironie devient plus amère encore quand on examine les contradictions internes. Ses administrateurs se sont souvent comportés en censeurs autoproclamés, en gardiens d’une « vérité » qu’ils définissaient selon leurs propres biais. Larry Sanger, cofondateur repenti, l’a admis publiquement : la plateforme est parfois gangrenée par des « armées d’administrateurs » qui bloquent systématiquement ceux avec qui ils ont des désaccords.
Le comble ? En 2023, Musk a proposé de donner un milliard de dollars à Wikipedia si elle acceptait de se renommer « Dikipedia ». La blague était grossière, mais pointait vers une vérité inconfortable : Wikipedia quémande des dons tout en brassant des sommes considérables. Selon leur audit fiscal 2023-2024, la Wikimedia Foundation a engrangé 185,4 millions de dollars, dont une partie finance des initiatives d’équité et de diversité – pendant que les contributeurs bénévoles s’épuisent gratuitement.
Grokipedia, ou le retour du réel
Et c’est là qu’arrive Elon Musk avec sa Grokipedia. Le milliardaire sulfureux, détesté par les cercles progressistes, décide de lancer sa propre encyclopédie. Annoncée le 30 septembre 2025 sur X, avec une version bêta promise pour mi-octobre, Grokipedia sera alimentée par Grok, son IA qui scanne Wikipedia et d’autres sources pour vérifier ce qui est vrai, partiellement vrai, faux ou manquant. Une IA qui réécrit, corrige, contextualise en temps réel, permettant même aux utilisateurs de contribuer – mais sous surveillance algorithmique.
Les positions sont parfaitement inversées. Wikipedia, née du rêve d’une connaissance décentralisée et libre, meurt étouffée par des algorithmes qu’elle ne contrôle pas. Grokipedia, créée par un oligarque libertarien, naît grâce à l’IA et promet l’ouverture totale, sans limites d’utilisation – mais centralisée dans l’empire xAI.
Musk promet une « source de connaissance libérée de tout biais et agenda caché ». Est-ce vrai ? Probablement pas. Grok a ses propres problèmes : des controverses sur des contenus antisémites, une fuite de 370 000 conversations privées en août 2025, et une tendance documentée à favoriser les positions de Musk. Joseph Reagle, professeur expert de Wikipedia à la Northeastern University, souligne que « Grok était tellement problématique cette année. Je ne sais pas comment quelqu’un peut prendre ça au sérieux. » L’IA n’est pas plus neutre que Wikipedia ne l’était.
Mais au moins, Grokipedia ne prétend pas incarner la sagesse collective de l’humanité tout en étant contrôlée par une poignée d’administrateurs californiens. Elle assume pleinement d’être un produit commercial, propriétaire, construit par une entreprise privée pour ses propres objectifs.
La revanche darwinienne
Ce qui se joue ici dépasse largement la rivalité entre deux encyclopédies. C’est la démonstration brutale que l’ère de l’amateurisme éclairé touche à sa fin. Wikipedia était le produit parfait de son époque : les années 2000-2010, quand on croyait encore que la sagesse des foules et la bonne volonté suffiraient à construire un monde meilleur. Malgré ses défauts, elle a démocratisé l’accès au savoir pendant vingt ans, offrant une ressource gratuite à des milliards d’utilisateurs.
Nous découvrons aujourd’hui que ce modèle ne résiste pas face à la connaissance algorithmique. Les éditeurs bénévoles, aussi dévoués soient-ils, ne peuvent pas lutter contre des machines qui ingurgitent des milliards de données en quelques secondes. L’humanisme numérique se fait broyer par le capitalisme computationnel.
Et le plus ironique ? C’est que Wikipedia a elle-même contribué à sa perte en adoptant certains dogmes contemporains qui ont fini par étouffer la pensée libre. En voulant devenir un espace « sûr », « inclusif », « décolonisé », elle s’est transformée en champ de bataille idéologique où la vérité factuelle compte parfois moins que la conformité politique. Elle a ouvert la porte à ceux qui, comme Musk, peuvent légitimement prétendre offrir une alternative – même si cette alternative reste, bien sûr, tout aussi biaisée, mais dans l’autre sens, et avec la transparence assumée d’un projet commercial plutôt que les prétentions d’objectivité absolue.
L’ère des titans
Wikipedia survivra probablement. Comme survivent les dinosaures : dans les musées et les livres d’histoire. Elle restera une référence, une curiosité du passé, le symbole d’une époque où l’on croyait naïvement que l’internet serait un espace de partage désintéressé.
Mais l’avenir appartient aux Grokipedia, aux Claude, aux ChatGPT, à ces intelligences qui ne demandent pas votre avis, ne sollicitent pas votre contribution, et vous donnent la réponse que vous cherchez sans détour ni médiation humaine. C’est plus rapide, plus efficace, plus autoritaire aussi. L’IA ne remplace pas seulement Wikipedia, elle redéfinit ce qu’est l’information elle-même.
Le savoir n’est plus un commun à cultiver collectivement. C’est une ressource à extraire, traiter, monétiser. Et dans cette nouvelle économie, ce ne sont plus les bénévoles qui gagnent, mais les titans de la tech qui possèdent les serveurs, les données, les algorithmes. Grokipedia, malgré ses propres limites (dépendance totale à xAI, risques de censure idéologique inversée, centralisation extrême du pouvoir informationnel), représente cette nouvelle ère avec une honnêteté brutale : pas d’illusions, pas de faux-semblants démocratiques, juste la loi du plus fort technologique.
Wikipedia voulait démocratiser le savoir. Elle a fini par le marchandiser sans même en tirer profit. Grokipedia, elle, ne s’embarrasse pas de ces scrupules. Elle assume pleinement d’être un produit commercial construit par une IA pour des IA, avec quelques humains autorisés à regarder le spectacle.
C’est brutal. C’est cynique. Mais c’est surtout d’une cohérence logique implacable. Darwin n’a jamais promis que les plus sympathiques survivraient. Seulement les mieux adaptés.
Et dans l’écosystème numérique de 2025, les algorithmes sont infiniment mieux adaptés que les idéalistes.
Pendant que Wikipedia quémande des dons pour survivre, Musk lève des milliards pour xAI. Pendant que les éditeurs bénévoles s’épuisent dans des guerres d’édition stériles, Grok ingurgite et recrache l’information à la vitesse de la lumière. La messe est dite. Et elle a été célébrée aujourd’hui.
L’ironie suprême ? Dans quelques années, quand un historien voudra documenter la mort de Wikipedia, il consultera probablement… Grokipedia. Si vous lisez cet article le jour de sa publication, vous êtes témoin d’un moment historique : le jour où l’ancien monde du savoir collaboratif a passé le flambeau – de force – à l’ère des machines omniscientes.