24 Heures du Mans : le mythe intact, l’accueil en déroute

Je n’y vais plus. Que l’on me comprenne bien, ce n’est pas l’envie qui manque. Les 24 Heures du Mans restent l’un des plus beaux rendez-vous automobiles auxquels j’aie eu la chance d’assister, et la voir renaître avec le retour de tous les constructeurs a quelque chose de grisant. Mais à force d’y revenir, j’ai fini par poser un diagnostic que je n’aime pas formuler : jamais le plateau sportif n’a été aussi relevé, et jamais l’expérience proposée au spectateur n’a été aussi médiocre.

Le décalage est devenu flagrant. D’un côté, une épreuve qui retrouve sa superbe, des marques qui se bousculent au portillon, une intensité que l’on n’avait pas connue depuis longtemps. De l’autre, un accueil qui se dégrade saison après saison, comme si l’on multipliait les billets vendus sans jamais se demander ce que vivent ceux qui les achètent. Les tarifs s’envolent, le nombre de personnes admises grimpe, et dans le même temps les accès autour du circuit se réduisent. La logique m’échappe.

Plus de monde, moins d’espace

Ceux qui ont fait le centenaire s’en souviennent. C’était irrespirable. Et l’édition suivante n’a rien arrangé : même sensation d’étouffement, même impression de ne plus pouvoir circuler librement. On se retrouve massé à la passerelle Dunlop, coincé entre deux food trucks, à chercher un point de vue dégagé qui n’existe quasiment plus. Le paradoxe est cruel : on paie de plus en plus cher pour voir de moins en moins bien. Et encore, tout cela suppose d’être déjà entré, car la déroute commence avant même les tourniquets : gares saturées, parkings et campings affichant complet en quelques minutes à peine sur le site de l’ACO, bouchons interminables aux abords du circuit. Le calvaire débute bien avant le premier tour de roue.

Une part croissante des zones autrefois ouvertes au public a été privatisée. Je ne conteste pas le droit d’une organisation à monétiser son hospitalité, c’est de bonne guerre. Mais quand cela revient à confisquer les meilleurs emplacements pour faire de la place aux espaces réservés, on finit par se demander pour qui l’événement existe encore. Car un grand rendez-vous ne meurt jamais vraiment d’argent, il meurt de la façon dont il traite ceux qui le font vivre, comme le Grand Prix de France de Formule 1 en a fait l’amère démonstration. D’un côté le passionné de toujours, celui qui a usé ses étés sur les talus à guetter le passage des prototypes, désormais refoulé derrière les barrières. De l’autre, un public d’entreprise pour qui Le Mans n’est plus une course mais un spot de networking comme un autre, coupe à la main et badge VIP autour du cou. Le mythe se vend, le fan historique, lui, fait la queue.

J’en suis arrivé à un point où je me surprends à préférer les journées d’essais et de qualifications. Moins de foule, plus de respiration, la possibilité de profiter des voitures sans batailler pour trois mètres carrés de bitume. Quand le hors-d’œuvre devient plus agréable que le plat principal, c’est qu’il y a un vrai problème de cuisine.

L’ACO sait faire courir, pas accueillir

Et c’est là que se trouve, je crois, le nœud de l’affaire. L’ACO est un club automobile. Sur ce qui touche à la piste, à la réglementation sportive, à la sécurité, à la conduite sportive de l’épreuve, je n’ai aucun doute : c’est probablement l’un des meilleurs au monde, et la qualité du spectacle en course le prouve chaque année. Mais organiser un événement de cette ampleur, gérer des flux de centaines de milliers de personnes, soigner l’accueil et l’hospitalité, c’est un autre métier. Un métier à part entière, que l’on n’improvise pas sous prétexte que l’on sait chronométrer des prototypes.

Les grands rendez-vous l’ont compris depuis longtemps : on s’entoure de spécialistes. Il existe des professionnels de la gestion des grands flux publics, ceux que l’on retrouve derrière les festivals de masse ou l’organisation des Jeux olympiques, dont c’est précisément le métier : faire entrer, circuler, manger, voir et repartir une marée humaine sans qu’elle ait l’impression d’avoir été traitée comme du bétail. Il n’y a aucune honte à déléguer ce qui ne relève pas de votre cœur de métier. Au contraire, il y aurait là une marque d’intelligence. L’ACO gagnerait à concentrer son énergie sur ce qu’elle maîtrise, la course, et à confier le reste à ceux dont c’est la profession. À défaut, la dégringolade côté spectateurs continuera, et elle dure déjà depuis trop d’éditions.

Et que l’on ne vienne pas me dire que c’est impossible avec une telle foule. La démonstration du contraire existe, à quelques centaines de kilomètres de là. Les 24 Heures du Nürburgring rassemblent plus de deux cent mille spectateurs, soit autant qu’au Mans, sur une boucle de plus de vingt-cinq kilomètres mêlant Nordschleife et circuit Grand Prix. Et là, miracle : on circule, on déniche mille points de vue, on campe dans les talus de l’Eifel au plus près de la piste, le tout pour une fraction du prix d’un billet manceau. Même discipline, même affluence colossale, expérience radicalement opposée. La différence ne relève pas de la fatalité, mais de la manière dont on conçoit l’accueil. Sur l’autel de la Nordschleife, terre sacrée de l’endurance, le public reste roi.

Pourquoi Spa a gagné ma préférence

Cette preuve par l’exemple, je la vis aussi à plus petite échelle et, surtout, plus près de chez moi. Depuis quelque temps, je vote avec mes pieds : je vais aux 24 Heures de Spa. Pas la démesure du Ring, mais le même état d’esprit : un tracé ardennais où l’on se déplace sans faire la queue à chaque pas, des points de vue à foison, et des tarifs qui n’humilient pas le portefeuille. On y retrouve ce sentiment de liberté qui faisait tout le sel des grands week-ends d’endurance, et que Le Mans a peu à peu perdu.

Spa n’a pas la légende du Mans, c’est entendu. Aucune épreuve ne l’a. Mais l’expérience fan y est tellement plus agréable que la question se pose désormais à chaque printemps : où ai-je vraiment envie de poser mes valises ? Et de plus en plus souvent, la réponse penche vers les Ardennes.

Cela ne signifie pas que je tourne définitivement le dos à la Sarthe. J’y retournerai, je le sais déjà, parce qu’on ne se débarrasse pas d’un mythe pareil d’un simple haussement d’épaules. C’est précisément ce qui rend la situation si frustrante : ce lieu mérite tellement mieux que l’accueil qu’on y subit. Le jour où l’ACO décidera de traiter ses spectateurs avec autant de sérieux que ses pilotes, je serai le premier à racheter un billet sans hésiter. En attendant, je regarderai du côté de Spa.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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