Robert Badinter au Panthéon : pourquoi je ne me réjouis pas
Ce jeudi 9 octobre 2025, Robert Badinter fait son entrée au Panthéon. Un moment d’unanimité nationale, dit-on. Un consensus qui frise la sanctification. Emmanuel Macron préside la cérémonie, accompagné de ce que la République compte de plus conforme à l’idéologie dominante. Pourtant, pardonnez-moi de rompre cette belle harmonie, mais je ne peux me résoudre à applaudir sans réserve.
Précisons d’emblée : contrairement à l’ancien garde des Sceaux, je n’ai pas d’idée particulièrement arrêtée sur la question de la peine de mort elle-même. Mon propos n’est pas de plaider pour sa restauration, mais d’interroger l’héritage global d’un homme dont on célèbre aujourd’hui la mémoire sans nuance aucune.
L’échec fondateur : Roger Bontems et la naissance d’une obsession
L’engagement de Robert Badinter contre la peine capitale trouve son origine dans un traumatisme professionnel. Le 28 novembre 1972, à l’aube, il assiste impuissant à l’exécution de Roger Bontems et Claude Buffet dans la cour de la prison de la Santé. Bontems, qu’il défendait avec Philippe Lemaire, avait été condamné à mort pour complicité dans une prise d’otages sanglante à la prison de Clairvaux, bien qu’il n’ait pas lui-même tué. Le président Georges Pompidou avait refusé la grâce présidentielle, scellant le sort des deux hommes.
Ce double échec – juridique et humain – marquera à jamais Robert Badinter. De cet événement naîtra une « passion militante » qui le conduira, neuf ans plus tard, à faire voter l’abolition de la peine de mort le 9 octobre 1981. C’est cette date anniversaire qui a été choisie pour son entrée au Panthéon.
Je respecte profondément cette trajectoire personnelle. Je comprends qu’un homme ait pu consacrer sa vie à réparer ce qu’il percevait comme une injustice irréparable. Mais peut-on réduire l’héritage d’un homme politique à ses intentions, aussi nobles soient-elles, sans examiner les conséquences concrètes de ses choix ?
L’abolition contre le peuple : une conception oligarchique de la République
Robert Badinter a aboli la peine de mort en 1981. C’est un fait historique indéniable. Mais dans quelles conditions ? Au moment du vote parlementaire, 62% des Français étaient favorables au maintien de la peine capitale. Loin de s’en excuser, Badinter s’en est toujours vanté : il a fait voter l’abolition contre la volonté populaire, contre l’opinion de dizaines de millions de citoyens.
Ce n’était donc pas un démocrate au sens plein du terme, mais un républicain de cette espèce particulière qui se croit investi d’une mission supérieure : celle d’imposer au peuple ce qui est bon pour lui, même – et surtout – quand le peuple n’en veut pas. L’opinion individuelle de Robert Badinter, forgée dans les cénacles intellectuels parisiens, devait surpasser en qualité celle, cumulée, de vingt millions de Français ordinaires.
Car le peuple, lui, savait. Le vieux fond anthropologique du peuple, celui qui doit vivre quotidiennement au milieu des criminels et des barbares, comprenait intuitivement qu’éliminer définitivement certains monstres était nécessaire à sa sécurité. Mais Robert Badinter et ses amis, protégés toute leur vie par des murs blindés, des voitures sécurisées, des gardes du corps et des emplacements réservés, n’avaient pas cette crainte viscérale de croiser un assassin en rentrant du travail ou en déposant les enfants à l’école.
Non, eux avaient des Idées. De belles idées humanistes et progressistes. Là où le peuple avait des besoins concrets de sécurité, cette élite possédait de grandes théories faites pour les grands discours devant les assemblées. Abolir la peine de mort leur a permis de vivre pleinement leur vie d’intellectuels vertueux, de se contempler dans le miroir flatté de leur propre humanisme. Pendant que cette petite élite se gargarisait d’être l’avant-garde morale du monde, le peuple, lui, continuait de devoir cohabiter avec les prédateurs, les criminels récidivistes, les pédophiles remis en liberté.
Si aujourd’hui encore des Français peuvent croiser ces monstres à n’importe quel coin de rue, c’est parce qu’une petite oligarchie a voulu un jour étaler ses belles vertus dans les salons de l’entre-soi bourgeois, où l’on se refait la cerise en lisant Condorcet, Sartre ou Foucault. Robert Badinter incarnait cette dérive : celle d’un pouvoir qui gouverne au nom du peuple, mais systématiquement contre lui.
L’effondrement de l’échelle des peines : un désastre mécanique
Mais l’abolition a eu une autre conséquence, plus insidieuse encore : elle a fait s’écrouler toute la hiérarchie des sanctions pénales. La peine de mort constituait le mètre étalon, le sommet de l’échelle qui donnait sens et proportion à toutes les autres peines. En supprimant ce point de référence ultime, on a mécaniquement désorganisé tout le système répressif.
Les criminels ont été libérés de l’obligation de rendre des comptes à la hauteur de leurs actes. Cette disparition progressive de la sanction effective trouve une partie de son origine dans l’abolition elle-même. Sans sommet, l’échelle s’est affaissée. Les peines se sont édulcorées, le sentiment d’impunité s’est installé. C’est cette dynamique que Robert Badinter a déclenchée, et dont nous subissons encore aujourd’hui les effets dévastateurs.
1981-1986 : le grand démantèlement sécuritaire
L’abolition de la peine de mort ne fut que le premier acte d’une révolution judiciaire bien plus profonde. De 1981 à 1986, Robert Badinter a systématiquement mis en œuvre, depuis son ministère de la Justice, un programme directement inspiré du Syndicat de la Magistrature, organisation militante d’extrême-gauche au sein de l’institution judiciaire. Son cabinet était d’ailleurs largement composé de magistrats issus de ce syndicat.
Le bilan de ces cinq années est édifiant :
- Libération massive de détenus : dès l’été 1981, entre 15% et 25% des prisonniers sont libérés par vagues successives de grâces collectives.
- Suppression de la Cour de sûreté de l’État : cette juridiction d’exception, créée pour juger les affaires de terrorisme et d’atteinte à la sûreté de l’État, est purement et simplement abolie.
- Abrogation de la loi « anticasseurs » : cette loi permettait de sanctionner efficacement les violences lors des manifestations.
- Suppression des peines minimales : le Code pénal est vidé de sa substance dissuasive en permettant aux juges de descendre indéfiniment dans l’échelle des sanctions.
- Abrogation de la loi Sécurité-Liberté d’Alain Peyrefitte : cette législation de 1981, pourtant récente et équilibrée, est balayée pour complaire à l’idéologie dominante du Syndicat de la Magistrature.
- Fermeture des Quartiers de Haute Sécurité : ces unités permettaient d’isoler les détenus les plus dangereux. Il a fallu attendre 2024 et le ministre Darmanin pour les rétablir, tant leur nécessité était criante.
Ce catalogue de démolitions systématiques n’a jamais été sérieusement remis en cause. La droite française n’a jamais eu le courage politique de revenir sur l’essentiel de ces réformes catastrophiques. Résultat : quarante ans plus tard, la Justice française ne s’est toujours pas remise du passage de Robert Badinter à la Chancellerie.
Les peines alternatives : quand l’idéologie tue
Robert Badinter n’a pas seulement aboli et démantelé. Il a aussi promu une approche de la justice qui privilégie systématiquement la réinsertion du délinquant sur la protection des victimes. Sous son ministère, les premières peines alternatives à l’incarcération sont instituées : travaux d’intérêt général, sursis avec mise à l’épreuve, contrôle judiciaire étendu.
Cette philosophie pénale, certes généreuse dans ses intentions, a conduit à un résultat désastreux : l’affaiblissement systématique de la dissuasion criminelle.
- Premier cas : Patrick Trémeau, condamné en 1998 à 16 ans de réclusion pour viols, est libéré en mai 2005 après seulement 7 ans de détention. Cinq mois plus tard, il récidive. Recondamné en 2009 à 20 ans, il est à nouveau libéré en juillet 2021. En novembre 2023, il est ré-incarcéré pour harcèlement moral.
- Deuxième cas : En avril 2021, un homme libéré anticipativement en raison du Covid-19 est suspecté du viol d’une jeune Iséroise quelques mois après sa sortie. Il avait été condamné en 2018 à quatre ans de prison pour des faits de nature sexuelle. La protection sanitaire des détenus a primé sur celle des citoyens.
- Troisième cas : En octobre 2022, Lola, 12 ans, est sauvagement assassinée à Paris. La principale suspecte, Dahbia B., était sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) non exécutée. Elle circulait librement sur le territoire alors qu’elle aurait dû en être expulsée. Son procès est prévu en octobre 2025.
Trois exemples parmi des milliers d’autres. Derrière chaque cas se cache un drame humain, une vie détruite, une famille brisée.
Les statistiques confirment cette réalité. Selon les données du ministère de la Justice, le taux de récidive des délinquants en France a augmenté à 15,5% en 2022. Le rapport « Infos Rapides Justice » d’avril 2025 révèle que parmi les sortants de prison de 2020, 30,8% ont commis une nouvelle infraction dans l’année suivant leur libération. En 2019, selon l’INSEE, 178 condamnés pour crime et 70 000 condamnés pour délit étaient en état de récidive légale.
Et pendant ce temps, le ministère de l’Intérieur publie son bilan 2024 montrant une hausse généralisée de la délinquance. Les prisons françaises affichent une densité carcérale de 123 détenus pour 100 places, non par excès de sévérité, mais par manque d’efficacité.
Le Conseil constitutionnel : une arme idéologique
Comme président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995, Robert Badinter a profondément transformé cette institution. Sous sa présidence, le Conseil est devenu un acteur majeur qui, par ses décisions, a régulièrement entravé les politiques sécuritaires des gouvernements de droite. Cette évolution a renforcé un activisme judiciaire qui bride aujourd’hui la souveraineté du législateur élu par le peuple.
Réponse aux défenseurs de Badinter : déconstruire les mythes
Les admirateurs de Badinter nous objecteront : « L’abolition a mis fin aux exécutions arbitraires ! » Belle rhétorique. Mais les exécutions arbitraires de l’État ont simplement été remplacées par les exécutions arbitraires des criminels. Les victimes de Mohamed Merah, des frères Kouachi, d’Amedy Coulibaly ou du Bataclan auraient sans doute préféré que l’État conserve ses moyens de dissuasion ultime.
On nous dira aussi : « La France s’est alignée sur les valeurs européennes ! » Magnifique argument : nous avons donc renoncé à protéger nos citoyens pour faire plaisir à des technocrates de Bruxelles. L’alignement européen n’est pas une vertu en soi quand il conduit à désarmer la nation face à la barbarie.
Enfin, on invoquera les « droits de l’homme » et la « dignité humaine ». Fort bien. Mais quid de la dignité des victimes ? Quid des droits humains de ceux qui ont été assassinés, violés, torturés par des criminels que notre système judiciaire a préféré réinsérer plutôt que neutraliser définitivement ? Cette dignité-là, apparemment, ne compte pas dans les salons où l’on débat de philosophie morale en sirotant du champagne.
Les faits sont éloquents : selon les Références Statistiques Justice 2023 du ministère de la Justice, seules 15,4% des victimes d’infractions se constituent partie civile. Ce chiffre révèle un système judiciaire où la place de la victime reste marginale, quarante ans après les réformes Badinter. Le déséquilibre est observable : pendant que les droits des détenus ont été considérablement renforcés depuis 1981 (suppression des peines minimales, multiplication des aménagements de peine, peines alternatives), les victimes peinent encore à faire entendre leur voix dans le processus pénal. Cette asymétrie dans l’évolution du système caractérise l’héritage judiciaire de cette époque.
Macron pleure Badinter, mais qui pleure les victimes ?
Ce jeudi 9 octobre, Emmanuel Macron préside en grande pompe la cérémonie de panthéonisation. Il rend hommage à celui qu’il considère comme un phare moral de la République. Soit. Mais quand Emmanuel Macron rendra-t-il hommage aux victimes du laxisme judiciaire ? Quand organisera-t-il une cérémonie nationale pour toutes ces vies brisées par des récidivistes que le système judiciaire a remis en liberté ?
La réponse est simple : jamais. Car reconnaître ces victimes, ce serait admettre l’échec d’un modèle judiciaire dont Badinter fut l’architecte. Ce serait questionner quarante ans de politiques pénales désastreuses. Ce serait, surtout, remettre en cause le logiciel idéologique d’une élite qui préfère ses principes abstraits à la sécurité concrète des Français.
Aux côtés de Macron se pressent toutes les figures de cette République bourgeoise et déconnectée. Gérald Darmanin, qui se drape aujourd’hui dans la fermeté alors qu’il a passé des années à gérer les conséquences de l’héritage Badinter sans jamais oser le remettre véritablement en cause. Anne Hidalgo, dont la gestion sécuritaire de Paris illustre parfaitement les limites de cette approche : une capitale où l’insécurité progresse pendant que l’on multiplie les dispositifs de « prévention ». Toute cette classe politique qui gouverne au nom du peuple mais semble parfois sourde à ses préoccupations vitales.
D’ailleurs, détail révélateur : la famille Badinter a expressément demandé que les élus du Rassemblement national et de La France insoumise ne soient pas présents à la cérémonie. Voilà qui en dit long sur la conception de l’unanimité républicaine : sont conviés ceux qui pensent comme il faut, les autres sont priés de rester dehors. La République de l’entre-soi, en somme.
Un bilan contrasté
Robert Badinter a fait partie de ces personnalités politiques qui ont profondément transformé notre système judiciaire. Les faits sont là, documentés par les statistiques officielles du ministère de la Justice et de l’Intérieur : augmentation de la récidive, surpopulation carcérale due à l’inefficacité du système, hausse de la délinquance constatée dans les rapports annuels.
Il a été l’architecte d’une politique pénale dont les conséquences se mesurent aujourd’hui dans les rapports officiels et, surtout, dans le quotidien des Français. Pas le seul, certes – ses collègues socialistes de l’époque ont apporté leurs propres contributions à ce changement de paradigme judiciaire. Mais lui en a été l’un des artisans les plus efficaces et les plus célébrés.
Son passage dans la politique française aura eu des conséquences durables. Cette réalité, les chiffres la confirment année après année.
Une condamnation sans équivoque
Cela dit, et je tiens à le dire avec la plus grande fermeté : la profanation de la tombe de Robert Badinter ce matin à Bagneux est un acte infâme que je condamne sans la moindre réserve. Profaner une sépulture, quelle qu’elle soit, constitue une offense inacceptable à la dignité humaine et au respect dû aux morts. Aucun désaccord politique, aussi profond soit-il, ne saurait justifier une telle ignominie.
En tant que chrétien, je prie pour que Robert Badinter repose en paix. On peut critiquer fermement l’action politique d’un homme de son vivant, on peut refuser l’hagiographie posthume, mais on doit toujours préserver le respect fondamental dû à chaque être humain, y compris après sa mort.
La France célèbre. Moi, je m’abstiens.
Non par mépris pour l’homme, mais par fidélité envers toutes les victimes que son héritage a laissées sur le bord du chemin. Célébrer sans nuance l’action de Robert Badinter, c’est oublier que la justice ne se mesure pas seulement à la mansuétude envers les coupables, mais aussi – et surtout – à la protection qu’elle offre aux innocents.
Le Panthéon accueille un nouveau pensionnaire. Mais pour beaucoup de Français qui vivent au quotidien l’insécurité et le sentiment d’impunité, cette célébration a un goût amer. L’Histoire jugera. Les victimes, elles, ont déjà rendu leur verdict.
« La justice ne consiste pas seulement à punir les coupables, mais surtout à protéger les innocents. Une société qui renonce à se défendre au nom de principes abstraits finit par sacrifier ses citoyens sur l’autel de ses idéaux. »
Raymond Aron, philosophe et sociologue français.