L’empire Wikipédia et les Barbares

Il y a quatre mois, j’écrivais que Wikipedia agonisait et que Grokipedia marquait le début d’une nouvelle ère. La thèse tenait en une phrase : le modèle collaboratif bénévole, trahi de l’intérieur par ses propres gardiens, était en train de se faire dévorer par les machines qu’il avait nourries. L’article avait fait grincer quelques dents.

Cette semaine, Jimmy Wales en personne (cofondateur de Wikipedia), est monté sur scène au India AI Impact Summit pour dire, en substance, exactement la même chose, tout en refusant de tirer les conclusions qui s’imposent.

Ce que Wales a admis

Les faits d’abord. Wales a concédé trois réalités que la fondation Wikimedia s’efforçait de minimiser depuis des mois. Le trafic humain de Wikipedia a chuté de 8 % : il a lui-même qualifié cette hémorragie de « désastre ». L’attribution par les systèmes d’IA est défaillante : il a parlé de « responsabilité éthique » non respectée. Et la manière dont les gens consomment l’information est en mutation profonde, au détriment des sources directes.

LIVE | Wikipedia Co-founder Jimmy Wales Takes Part In A Conversation At India AI Impact Summit

Autrement dit : tout ce que j’annonçais en octobre. Le vampirisme de l’IA sur les contenus libres que j’ai décrit pour l’open source s’applique trait pour trait à l’encyclopédie. Les modèles de langage aspirent le savoir, le digèrent et le recrachent sans jamais renvoyer le lecteur vers l’original. Le pipeline se casse. Les contributeurs bénévoles deviennent invisibles.

Ce que Wales refuse de voir

Là où ça déraille, c’est dans l’interprétation. Wales pointe du doigt Musk et balaie Grokipedia d’un revers de main : « une idée ridicule qui ne marchera pas ». Le public acquiesce. L’affaire est pliée.

Sauf que le vrai problème n’est pas Grokipedia. Le vrai problème, c’est ce que Wikipedia a fait du travail de ses propres bénévoles bien avant que Musk n’entre en scène.

Des millions de contributeurs ont offert des dizaines de millions d’heures de leur vie (l’équivalent de milliers d’existences humaines) pour ériger un réservoir de connaissances sans précédent. L’intention était magnifique. Le résultat l’est beaucoup moins. La direction de Wikipédia a laissé des groupes d’intérêt idéologiques prendre le contrôle éditorial de sections entières, réécrire l’Histoire au service de narratifs militants, et transformer la neutralité de point de vue en fiction de façade, un constat étayé aussi bien par une étude quantitative du Manhattan Institute que par Larry Sanger lui-même, cofondateur repenti qui qualifie désormais l’encyclopédie de « propagande ». J’en ai détaillé les mécanismes dans mon article sur la censure européenne et le DSA : même logique de contrôle narratif sous habit institutionnel, même écart béant entre la promesse affichée et la réalité du fonctionnement.

Wales reproche à l’IA de ne pas attribuer correctement les sources. Fort bien. Mais quand on a soi-même présidé au détournement du travail de millions de bénévoles au profit d’une ligne éditoriale partisane, les leçons d’éthique sonnent creux.

Quatre mois plus tard : ce qui a changé (en pire)

Depuis mon article d’octobre, la situation a empiré sur chaque front.

Grokipedia compte désormais plus de six millions d’articles, contre 900 000 au lancement, dont certains copiés presque mot pour mot de Wikipedia, et d’autres expurgés de toute mention embarrassante pour Musk. Mais le plus révélateur, c’est ce que le Columbia Journalism Review a documenté en février : Grok soumet et approuve lui-même plus des trois quarts des modifications. L’IA s’auto-édite. C’est le stade terminal de ce que je décrivais comme la « revanche darwinienne » : les algorithmes n’ont même plus besoin des humains pour alimenter la machine.

Pendant ce temps, le trafic de Wikipedia continue de s’éroder, ChatGPT cite Grokipedia dans ses réponses, et le site apparaît de plus en plus dans les résultats Google. Le transfert de légitimité est en cours, silencieusement, mécaniquement.

La vraie question que Wales esquive

Wales a raison sur un point : l’attribution est un enjeu civilisationnel. Les systèmes d’IA traitent le savoir humain comme une commodité : matière première gratuite à extraire et à revendre sans mention d’origine. C’est un problème réel et massif.

Mais poser la question de l’attribution sans poser celle de la trahison éditoriale, c’est soigner le symptôme en ignorant la tumeur. Wikipedia n’est pas menacée par Grokipedia. Wikipedia est menacée par la perte de confiance qu’elle a elle-même provoquée en laissant son contenu être instrumentalisé. Grokipedia n’est que le charognard qui se nourrit du cadavre, pas l’assassin.

Comme je l’écrivais à propos de la SaaSpocalypse déclenchée par Anthropic, les verdicts technologiques sont rendus bien avant que les institutions concernées ne les reconnaissent. Le déclin de Wikipedia a commencé le jour où ses dirigeants ont cessé de protéger l’intégrité du projet. Pas le jour où Musk a lancé un concurrent.

Ce qui va se passer maintenant

Le travail des bénévoles ne disparaîtra pas. Il sera récupéré, nettoyé, débarrassé des couches de vernis idéologique, et restitué sous des formes nouvelles, par Grokipedia ou par d’autres. Ce qui va mourir, c’est le monopole d’interprétation qu’une caste éditoriale autoproclamée exerçait sur ce savoir.

Je peux me tromper. Wikipedia pourrait se réinventer, intégrer l’IA de manière responsable, retrouver la confiance de sa communauté par un sursaut de transparence éditoriale, redevenir indispensable en misant sur ce qu’aucun algorithme ne sait faire : le désaccord structuré entre humains de bonne foi. Le scénario existe. Mais il supposerait que la fondation Wikimedia admette d’abord ce qu’elle a laissé pourrir. Et rien, dans les propos de Wales cette semaine, ne laisse entrevoir ce genre de remise en question.

Wales peut continuer à traiter Grokipedia d’idée ridicule. Il peut multiplier les sermons sur l’éthique de l’attribution. Mais il est en train de jouer le rôle du dernier empereur romain qui s’offusque des manières des Barbares tout en présidant un empire en décomposition.

Un silence, puis la scène finale.

Il y a quatre mois, j’écrivais que Darwin n’avait jamais promis la survie des plus sympathiques, seulement celle des mieux adaptés. Wales vient de le confirmer malgré lui.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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