W Social : quand Davos vous vend la souveraineté contre votre passeport
En pleine euphorie élitiste du Forum économique mondial de Davos (19-23 janvier 2026), alors que les grands de ce monde débattent de « reconstruire la confiance » tout en sirotant du vin bio, Anna Zeiter – ex-Chief Privacy Officer d’eBay, allemande installée en Suisse avec un doctorat en droit des médias – a dégainé W. Pas un cri de guerre, mais un réseau social « européen, souverain et anti-désinformation », présenté comme l’antithèse de X (ex-Twitter) d’Elon Musk. L’annonce, faite le 20 janvier via un événement officiel à Davos et relayée par des médias comme Bilanz.ch et Cybernews, arrive au moment où l’Europe gémit sous le poids de sa dépendance aux plateformes américaines. Mais est-ce vraiment une émancipation, ou un piège bien-pensant qui risque de transformer la souveraineté en surveillance massive ?
L’Europe a raison – impérieuse raison – de vouloir s’affranchir des GAFAM. Dépendre d’un X contrôlé par un milliardaire imprévisible expose institutions, médias et citoyens à des algorithmes opaques, des changements de règles du jour au lendemain, et des vulnérabilités géopolitiques (amendes DSA, menaces tarifaires transatlantiques). Migrer vers des alternatives souveraines n’est pas un luxe : c’est une nécessité stratégique pour préserver les données, la pluralité informationnelle et la résilience démocratique. Pourtant, comme nous l’avons analysé dans notre réflexion sur l’Union européenne, entre rêve de paix et réalité carcérale, W semble déjà rater le coche, prisonnier d’un branding timoré et d’un agenda caché.
Le projet W décortiqué : vertueux sur le papier, suspect en profondeur
W est une filiale de We Don’t Have Time, une société suédoise d’activisme climatique fondée par Ingmar Rentzhog – l’homme qui a donné de la visibilité à Greta Thunberg lors de son tout premier jour de grève scolaire en août 2018. Financement initial par des investisseurs tech scandinaves, équipe distribuée (Zeiter à Zurich, développeurs en Ukraine, bureaux prévus à Berlin et Paris). Advisory board prestigieux : Philipp Rösler (ex-vice-chancelier allemand), Sandrine Dixson-Declève (Club de Rome), Cristina Caffarra (EuroStack). Positionnement : « Built, governed and hosted in Europe », avec slogan « Trust your feed ». Fonctionnalités clés :
- Vérification d’identité obligatoire (photo + documents officiels) pour publier – adieu bots et anonymat.
- Transparence algorithmique, option pour exposer les utilisateurs à des contenus d’opinions opposées (anti-bulles de filtre).
- Hébergement 100 % européen, RGPD renforcé.
Beta en février 2026 pour 1 000 testeurs, lancement public fin 2026. Zeiter l’assume : « Si Bruxelles poste sur W plutôt que sur X, nous aurons déjà beaucoup gagné. »
Sur X, les réactions fusent déjà : « propaganda platform », ou encore des moqueries sur un « réseau pour l’élite Davos » financé par des activistes climatiques.
Le paradoxe saute aux yeux avec la fonctionnalité « anti-bulles » : W prétend casser les bulles de filtre en exposant à des avis contraires. Mais qui décide de quel « avis contraire » est sain et lequel relève de la « désinformation » ? Si l’algorithme est piloté par des activistes climatiques, l’avis contraire sera-t-il vraiment représenté, ou simplement « fact-checké » à mort, filtrant subtilement les critiques de l’agenda vert ? Cette question renvoie directement aux dérives de la censure sur les réseaux sociaux que nous avons déjà documentées.
Un nom qui colle à la peau de X : mimétisme ou manque d’audace ?
Choisir une seule lettre, « W », pour concurrencer « X » n’est déjà pas la meilleure façon de se démarquer et prendre ses distances. Musk a rebaptisé Twitter en X pour une ambition universelle et disruptive. En réponse, W ? Zeiter explique que c’est « We » (nous, le collectif), avec les deux « V » pour « Values » (valeurs) et « Verified » (vérifié), et un « heureux hasard » que W précède X dans l’alphabet. Ce choix reste prisonnier de la logique alphabétique muskienne, comme si l’Europe ne pouvait innover qu’en réaction. Pour un projet souverain, c’est un signal faible : on pense « le précédent de X » plutôt qu’à une rupture radicale. Les explications sonnent comme un exercice de com’ vertueux typique de Davos – inclusif, moralisateur, mais peu mémorable.
La bureaucratie européenne en embuscade : un réseau social avec horaires d’ouverture ?
Et si W réussit à attirer les institutions ? Imaginez le quotidien : ouvert de 8h30 à 11h30 et de 14h à 16h30, fermé week-ends et jours fériés ? Inscription via Cerfa B624.2 et E218.1, à déposer en mairie après rendez-vous ? Connexion par France Connect, publications contrôlées par l’ARCOM ? Droit de grève pour les modérateurs humains ?
Rien de tout ça n’est annoncé – W est privé, pas un service public. Mais nuance : ces projets « privés » adoubés par Davos et Bruxelles finissent souvent par bénéficier de subventions déguisées (fonds européens pour l’innovation verte) ou de renvois d’ascenseur réglementaires (exemptions DSA pour les « bons » acteurs). Cela renforce un contrôle d’État déguisé, où l’Europe excelle à transformer la tech en usine à gaz : DSA, DMA, obligations algo… W pourrait devenir le premier réseau avec « modération en grève ».
Sérieusement, la vérif ID élimine les bots, mais impose un contrôle d’État déguisé en « confiance ». Ajoutez une modération « équilibrée » anti-désinfo, et voilà un espace où la liberté est « protégée » jusqu’à l’étouffement. Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large de censure numérique et d’Internet sous surveillance que nous avons déjà dénoncée.
Les flops européens : une tradition bien huilée, financée par vos impôts
W s’inscrit dans une lignée d’échecs retentissants, où l’UE annonce la souveraineté avec fanfare pour finir en gaspillage. Ces projets sont systématiques, prévisibles et ne déçoivent jamais – rigolez pas, c’est avec votre pognon. Contrairement à des initiatives ambitieuses mais concrètes comme le projet BROMO (Airbus, Thales, Leonardo) qui visent une réelle souveraineté technologique, les projets numériques européens accumulent les désillusions.
- Quaero (2006-2013) : Le « Google européen » lancé par Chirac, environ 200 millions d’euros de budget total (dont 100 M€ de subventions publiques). Projet terminé en 2014 après échec complet, dilué en querelles bureaucratiques franco-allemandes et surcoûts de développement. L’Allemagne s’est retirée dès 2007.
- Gaia-X (2020-) : Cloud souverain, centaines de millions d’euros investis (estimation : plus de 200 millions d’euros rien qu’en Allemagne). Projet enlisé dans la bureaucratie, dilué par l’entrée des GAFAM dans le consortium, impact quasi-nul. La part de marché européenne du cloud a chuté de 26% à 10% entre 2017 et 2020, alors même que Gaia-X était censé inverser la tendance.
Pattern clair : subventions massives, comités élargis, flops garantis.
Les risques de la vérification d’identité : vos données chez des privés, prêtes pour le hack
Le vrai scandale ? Pour « combattre la désinfo », W oblige à uploader carte d’identité + photo à une entreprise privée (We Don’t Have Time, activistes climatiques). Cela crée une barrière à l’entrée majeure : qui, aujourd’hui, a envie de donner son passeport pour poster un tweet, à part ceux qui ont un intérêt professionnel ou politique ? Cela condamne W à rester une « chambre d’écho pour certifiés », loin de l’ouverture promise.
Zeiter promet RGPD et « privacy first », mais une entreprise privée reste vulnérable : brèches comme Equifax (143 millions de personnes exposées en 2017) ou LinkedIn. Une faille = vos données dans la nature, usurpation, chantage. Revendre ? Interdit, mais incitations existent (marché noir). Ironie : une plateforme « anti-désinfo » crée un honey pot géant pour hackers.
Pour nuancer, comparez avec les initiatives européennes récentes comme eIDAS 2.0 et l’European Digital Identity Wallet, qui doivent être déployés fin 2026 dans chaque État membre pour une identité numérique sécurisée et publique. Ces outils visent une vérification centralisée mais étatique, avec des garanties plus fortes contre les abus privés. W, en privatisant cela, ajoute une couche de risque : un honey pot géré par des activistes, sans l’immunité d’un registre public. Comme nous l’avons analysé dans notre article sur l’identité numérique en Europe et les risques de surveillance, la centralisation des données d’identité pose des questions fondamentales de libertés individuelles.
Le lien Rentzhog-Greta : contexte et controverses
Il est crucial de préciser le lien entre Ingmar Rentzhog et Greta Thunberg, car il éclaire le projet W. Rentzhog a photographié Greta dès le premier jour de sa grève scolaire en août 2018 et l’a promue via We Don’t Have Time. Greta a ensuite rejoint le conseil consultatif jeunesse de la fondation, mais en a démissionné en 2019.
La controverse ? En 2019, le journal suédois Svenska Dagbladet a révélé que Rentzhog avait mentionné Greta 11 fois dans un prospectus financier pour lever environ 10 millions de couronnes suédoises, sans en informer la famille Thunberg au préalable. Les parents de Greta ont confirmé n’avoir jamais été avertis, déclenchant des accusations d’« éco-profiteur » contre Rentzhog.
Rentzhog a présenté ses excuses pour ne pas avoir informé la famille, tout en défendant son modèle commercial à but lucratif comme nécessaire pour financer l’activisme climatique. Ce contexte révèle une ambiguïté persistante : W est-il un outil de souveraineté numérique, ou un nouveau véhicule commercial pour un activiste controversé ?
W, outil élitiste pour un contrôle narratif sous couvert de souveraineté
Au-delà du flop technocratique prévisible – héritier des Quaero et Gaia-X –, W révèle un agenda plus insidieux : un outil de l’élite Davos pour imposer un narratif climatique « vérifié », sous couvert de souveraineté européenne. Avec ses racines activistes (lien Rentzhog-Greta), son lancement davosien, sa vérification d’identité et sa modération humaine, c’est un vecteur parfait pour filtrer les critiques de l’agenda vert, transformant la « transparence » en surveillance.
Paradoxe ultime : l’Europe cherche l’indépendance des US, mais crée un honey pot de données géré par des privés élitistes, renforçant le contrôle narratif plutôt que la liberté. La vraie émancipation passerait par du décentralisé open-source (Mastodon, Matrix), pas un X bis avec badge « RGPD-compliant » et agenda caché. Comme l’a rappelé Pavel Durov dans son interview avec Lex Fridman, la liberté d’expression ne peut survivre sans architectures décentralisées qui échappent au contrôle des États et des grandes corporations.
En attendant, postez sur X : au moins, pas besoin de scanner votre passeport pour rire de ce cirque. D’ailleurs, pendant que certains politiques français quittent X dans un mouvement de protestation, ils contribuent involontairement à affaiblir le débat public plutôt qu’à le renforcer.