Marineland : Quand la lâcheté devient norme
Il y a des moments où l’on se demande si l’espèce humaine mérite vraiment son qualificatif de « sapiens ». L’affaire Marineland en est une illustration parfaite. Non pas tant pour la fermeture du parc (débat que je ne souhaite pas particulièrement alimenter) mais pour ce qui suit : l’abandon pur et simple de milliers d’êtres vivants.
Petite confession personnelle pour commencer : début juillet 2012, j’avais visité Marineland. J’avais assisté aux représentations. À tort ou à raison (je laisse chacun se faire son opinion) j’ai été spectateurs de ce spectacle. Les photos que j’ai prises ce jour-là illustrent cet article. Des images d’un temps révolu, mais surtout des images qui me font dire aujourd’hui : ces animaux méritaient mieux que ce qu’on leur réserve.
Une fermeture brutale, un abandon calculé
Le 5 janvier 2025, Marineland a fermé ses portes. Définitivement. La raison officielle ? La loi de 2021 contre la maltraitance animale qui interdit les spectacles de cétacés à partir de fin 2026. La raison réelle ? Une fréquentation en chute libre et des propriétaires qui ont préféré couper les ponts plutôt que d’assumer leurs responsabilités.
Quatre mille animaux. Quatre. Mille. Laissés sur place comme des déchets encombrants dont on ne sait que faire. Des orques, des dauphins, des otaries, des manchots, des tortues, des poissons… Toute une faune qui a fait la fortune de Parques Reunidos et de ses actionnaires : EQT Partners et Elliott Management, ces fonds d’investissement qui se foutent royalement du vivant tant que les dividendes tombent.
Des bassins qui se Fissurent, des animaux qui attendent
Un an après la fermeture, où en sommes-nous ? Nulle part. Absolument nulle part.
Les deux orques restantes (Wikie, 24 ans, et son fils Keijo, 11 ans) nagent toujours dans leurs bassins. Douze dauphins également. Des images récentes de l’ONG TideBreakers montrent des installations décrites comme « décrépites », des bassins « infestés d’algues ». La direction, évidemment, conteste. Cinquante employés travailleraient encore sur place pour assurer « le bien-être » des animaux. Cinquante personnes pour quatre mille animaux. Faites le calcul.
Le plus cynique dans cette histoire ? Ces bassins se fissurent. Littéralement. Les structures se dégradent. Et pendant ce temps, on ergote sur la destination finale de ces malheureux.
Le grand bal des hypocrites
D’abord, il y a eu le Japon. Un parc prêt à accueillir les orques. Refusé par le gouvernement français en novembre 2024 : normes de bien-être animal insuffisantes. Soit. Admettons que le gouvernement se soucie soudainement du bien-être animal (on peut toujours rêver).
Ensuite, direction l’Espagne, aux Canaries. Un delphinarium qui pouvait faire l’affaire. Raté : les autorités espagnoles ont jugé en avril 2025 que les installations n’étaient pas adaptées. Bassins trop petits. Curieux, d’ailleurs, qu’on découvre cela après coup.
Puis vient l’option « sanctuaire marin ». Le Canada se propose. Magnifique projet sur le papier. Sauf que… rien n’est prêt. Rien n’est opérationnel. Les associations s’écharpent : les eaux seraient trop chaudes par ici, trop polluées par là. Certaines s’inquiètent même de savoir si Wikie et Keijo, habituées à une eau « légèrement stérilisée », pourront survivre dans un environnement naturel.
Ironique, non ? Des décennies à nous expliquer que ces animaux sont « heureux » en captivité, et maintenant on découvre qu’ils sont peut-être devenus incapables de vivre autrement. Sans parler des deux orques mortes en 2023 et 2024 (Moana à 12 ans et Inouk à 25 ans) bien en deçà de l’espérance de vie naturelle de l’espèce.
L’État aux abonnés absents
Le ministre de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, s’est fendu de quelques déclarations rassurantes : un porteur de projet serait « prêt à accueillir les orques dès cet été », les travaux pourraient « débuter dès le 1er janvier ». On est début janvier 2026, et les orques nagent toujours dans leurs bassins fissurés d’Antibes.
La vérité, c’est que personne ne veut vraiment prendre ses responsabilités. Parques Reunidos a déjà empoché ses profits et se débarrasse du problème. L’État français fait de la com’ mais n’agit pas. Les associations militent (à raison) mais sont divisées sur les solutions. Et pendant ce temps, les animaux attendent.
Une lâcheté institutionnalisée
Ce qui me met particulièrement en colère, c’est cette lâcheté systémique. Marineland savait depuis 2021 que le parc fermerait. Quatre ans pour anticiper, pour préparer des solutions, pour organiser des transferts dans de bonnes conditions. Quatre ans.
Au lieu de cela, la direction a annoncé la fermeture en décembre 2024 pour une mise en œuvre un mois plus tard. Comme si quatre mille animaux pouvaient se relocaliser en claquant des doigts. Comme l’a justement dit Christine Grandjean, présidente de l’association C’est assez ! : « Rien n’a été anticipé pour ces animaux, alors que l’on savait que Marineland allait fermer. » Muriel Arnal, de l’association One Voice, abonde dans le même sens.
Certains diront que la direction a fait exprès. Fermer dans la précipitation pour accuser les associations et les normes européennes, tout en se dédouanant de toute responsabilité sans débourser un centime. Une stratégie qui semble fonctionner à merveille si l’on en croit les commentaires sur les réseaux sociaux. « C’est la faute des écolos », « c’est la faute de la loi », « c’est la faute des associations »…
Non. C’est la faute d’actionnaires cupides, d’une direction lâche, et d’un État qui brille par son inaction.
Et les autres ?
On parle beaucoup des deux orques et des douze dauphins. Médiatiques, photogéniques, symboles de la cause animale. Mais les 3 986 autres animaux ? Qu’est-ce qu’on en fait ?
Quelques manchots ont été transférés à Pairi Daiza. Quelques autres animaux ont peut-être trouvé preneur ici ou là. Mais la majorité ? Mystère. Le parc affirme que « aucun animal ne sera euthanasié » et que tout sera fait dans « les meilleures structures existantes ». Pardon, mais après ce qu’on vient de voir, permettez-moi d’être sceptique.
Les parcs européens sont saturés. Les dauphins et les orques, personne n’en veut (ou plutôt, personne ne peut les accueillir dans des conditions décentes). Quant aux milliers de poissons, tortues, requins et autres créatures marines, ils ne font même pas partie du débat public.
Brigitte Bardot doit se retourner dans sa tombe. Elle qui a consacré près de cinquante ans de sa vie à la défense des animaux, elle qui a créé sa fondation et interpellé les puissants sans relâche, elle aurait été la première à dénoncer cette lâcheté. Son combat pour la dignité animale méritait mieux que ce spectacle d’abandon organisé.
Ce que cette histoire dit de nous
Cette affaire Marineland est révélatrice d’un système qui dysfonctionne à tous les niveaux. Des entreprises qui privatisent les profits et socialisent les pertes (ou dans ce cas, abandonnent purement et simplement leurs responsabilités). Un État qui légifère mais n’accompagne pas, qui pose des interdictions sans prévoir de solutions de sortie. Des fonds d’investissement qui s’enrichissent sur le dos du vivant sans aucune considération éthique.
Et nous, citoyens, spectateurs impuissants d’un naufrage annoncé. Car soyons honnêtes : même si nous voulions agir, que pourrions-nous faire ? Adopter une orque ? Créer un sanctuaire dans notre jardin ?
La seule chose que nous pouvons faire, c’est refuser l’oubli. Continuer à parler de ces animaux, à mettre la pression sur les responsables, à exiger que des solutions soient trouvées. Et surtout, ne jamais oublier cette leçon : quand le profit prime sur l’éthique, c’est toujours les plus vulnérables qui paient.
Épilogue
En regardant les photos que j’ai prises en 2012, je me dis que ces animaux auraient mérité mieux. Pas forcément de ne jamais être captifs (le débat est ailleurs) mais au minimum d’être traités avec un minimum de dignité et de respect jusqu’au bout.
Au lieu de cela, ils se retrouvent abandonnés dans des bassins qui se fissurent, pris en otage d’un système qui les a utilisés puis jetés comme de vulgaires accessoires de divertissement.
Si cette histoire ne vous met pas en colère, je ne sais pas ce qui le fera.











