Le confort tragique de la tristesse
J’en vois qui ont peur de vivre. Peur de vivre parce que la vie ne ressemble à rien de ce qu’on leur avait promis : ni aux films où tout s’arrange dans les vingt dernières minutes, ni aux livres où les mots savent consoler, ni même aux chansons où la mélancolie, au moins, a le bon goût d’être belle. Alors ils restent sur le seuil, immobiles, à regarder le monde tourner derrière une vitre qu’ils n’osent pas briser.
J’en vois qui s’interdisent d’aimer. Qui verrouillent leur poitrine à double tour et jettent la clé dans des eaux si profondes que personne ne pourra jamais la repêcher. Parce que l’amour, c’est la promesse d’une blessure. Parce que tomber, c’est se briser. Et qu’il vaut mieux, pensent-ils, ne jamais s’élever que de risquer la chute. Alors ils traversent l’existence le cœur sous cloche, à l’abri de tout, y compris du bonheur.
J’en vois qui n’ont personne. Pas un ami. Pas une épaule. Parce que l’amitié réclame la confiance, et que la confiance est un luxe qu’ils ne s’offrent plus, pas même envers eux-mêmes. Ils se sont trahis trop souvent pour croire encore que quiconque tiendrait parole. Alors ils marchent seuls, et leur solitude devient une forteresse qu’ils prennent pour un refuge.
J’en vois qui refusent d’être heureux. Non pas qu’ils ne le puissent, mais parce que le bonheur est une discipline autrement plus exigeante que la tristesse. La tristesse, elle, est confortable. On s’y love comme dans un vieux manteau élimé. On peut se plaindre, ressasser, s’enrouler dans sa douleur comme dans un linceul familier, s’enfermer derrière sa carapace d’aigreur et appeler cela de la lucidité. Le bonheur, lui, ne tolère aucune de ces lâchetés. Il demande qu’on se tienne debout. Et se tenir debout, c’est épuisant.
J’en vois qui ne sacrifient rien. Jamais. Parce que sacrifier, c’est céder, et que céder, leur a-t-on appris, c’est faiblir. La société leur a enseigné qu’il faut se battre, tenir bon, ne rien lâcher, comme si la vie était une guerre et non une danse. Comme si plier, c’était rompre. Comme si offrir un peu de soi, c’était se perdre tout entier.
J’en vois qui n’avancent pas. Pas d’un pas. Parce qu’avancer, c’est violent. C’est consentir à l’irréversible, accepter que la route ne se parcourt que dans un seul sens et qu’on ne revient jamais vraiment en arrière. Leur vie n’est peut-être pas grande, peut-être pas belle, mais elle est connue. Et le connu, même médiocre, sera toujours moins terrifiant que l’inconnu. Changer, c’est le vide et l’Enfer en même temps. Alors ils restent. Ils restent, et ils s’habituent à l’étroitesse.
J’en vois qui lisent ces lignes en ce moment même et qui hochent la tête (« C’est vrai ») sans réaliser, sans voir, sans comprendre qu’ils sont les premiers visés. Que ces mots sont un miroir, pas une fenêtre. Qu’ils pourraient changer, qu’il suffirait d’un élan, d’un sursaut, d’un tout petit acte de volonté. Aller mieux. Mais pourquoi aller mieux quand on peut s’allonger, fermer les yeux, et rêver qu’on va mieux ?
J’en vois un, en particulier, qui est exactement comme eux. En tout point. À cette différence près qu’il ne lit pas ce texte.
Il l’écrit.