Hommage à Steve Jobs et Dennis Ritchie : Une semaine pour l’éternité
En l’espace de sept jours, le monde de la technologie vient de perdre deux de ses architectes les plus déterminants. Steve Jobs s’est éteint le 5 octobre 2011. Dennis Ritchie le 12. Une même semaine. Deux légendes. Deux manières radicalement différentes d’avoir changé le monde.
Steve Jobs : l’homme qui a rendu la technologie humaine
La nouvelle de la mort de Steve Jobs a traversé la planète en quelques minutes. Les unes des journaux, les éditions spéciales, les hommages des chefs d’État. Le monde entier a su, immédiatement, qu’il venait de perdre quelqu’un d’irremplaçable.
Et il avait raison.
Steve Jobs n’était pas un ingénieur au sens classique du terme. C’était un visionnaire obsessionnel, un homme capable de regarder une technologie froide et de la transformer en objet de désir. Le Macintosh en 1984. L’iPod en 2001. L’iPhone en 2007. L’iPad en 2010. À chaque fois, l’industrie ricane, puis capitule, puis copie. Jobs ne cherchait pas à remplir un cahier des charges, il cherchait à déclencher une émotion.
Ce qu’il a réussi, mieux que quiconque, c’est de convaincre des millions d’individus que la technologie pouvait être belle, intuitive, désirable. Que l’on n’avait pas besoin d’être ingénieur pour tenir l’avenir entre ses mains. Ce n’est pas un détail : c’est une révolution culturelle autant que technologique.
Il nous manquera. À titre personnel, je n’ai jamais été un fanboy d’Apple au sens tribal du terme, mais l’honnêteté intellectuelle commande de reconnaître ce que Jobs a apporté : il a rendu la technologie accessible à ceux qui n’en voulaient pas, et fascinante pour ceux qui la côtoyaient déjà. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Dennis Ritchie : l’homme sur les épaules de qui tout repose
Sept jours plus tard, Dennis Ritchie est décédé dans sa maison du New Jersey. Peu de unes. Peu d’hommages officiels. Presque rien.
C’est une injustice historique.
Dennis Ritchie, c’est le langage C. C’est Unix. Deux créations nées au début des années 1970 à Bell Labs, en collaboration avec Ken Thompson, dans un contexte qui ferait sourire n’importe quel développeur d’aujourd’hui : pas de Google, pas de Stack Overflow, pas de GitHub, pas de documentation exhaustive en ligne. Deux ingénieurs, un terminal, et un problème à résoudre.
Le langage C a été conçu pour tenir en quelques kilooctets. Il n’avait pas vocation à devenir l’infrastructure invisible du monde numérique, et pourtant, c’est exactement ce qu’il est devenu. Le noyau Linux est écrit en C. Windows également, dans ses couches les plus profondes. macOS. Chaque iPhone. Chaque Android. Les sondes spatiales de la NASA. La Station spatiale internationale. Python, Java, JavaScript : tous portent l’ADN de C dans leur syntaxe, leurs structures, leur façon de penser le code.
Voici ce qu’il faut comprendre : si vous avez un jour écrit la moindre ligne de code dans n’importe quel langage, vous l’avez fait dans l’ombre de Dennis Ritchie. Et si vous avez utilisé l’iPhone que Steve Jobs a conçu, il tournait, lui aussi, sur des fondations que Ritchie avait posées des décennies plus tôt.
Deux hommes. Une même semaine. Une même civilisation.
Je ne cherche pas à opposer ces deux hommes : ce serait réducteur et faux. Ils n’évoluaient pas dans le même registre. Jobs était l’architecte de la surface, celui qui donnait envie de toucher. Ritchie était l’architecte des fondations, celui sans qui la surface n’aurait pas de sol.
L’un a eu les honneurs que la société réserve aux visionnaires médiatiques. L’autre est parti discrètement, comme il avait travaillé, dans l’ombre productive des laboratoires, loin des keynotes et des ovations.
Ce déséquilibre de reconnaissance n’est pas une faute de Jobs, il n’en est pour rien. Il dit simplement quelque chose sur nous : nous célébrons volontiers ce que nous voyons, ce que nous touchons, ce qui nous émeut. Nous avons plus de mal à honorer ce qui est invisible, fondamental, structurant.
Dennis Ritchie mérite d’être célébré. Pas à la place de Steve Jobs, mais à ses côtés, avec la même sincérité.
À tous les deux : merci.