La nostalgie cognitive : pourquoi nous aimons tant le passé qui nous ment

Il y a des vérités que l’on connaît parfaitement et que l’on ignore superbement. Pas par ignorance, par nature. Nous savons tous, quelque part, que l’ex qui nous a fait souffrir trois fois ne nous fera pas moins souffrir une quatrième. Nous savons que l’action qui a doublé l’an dernier ne doublera pas nécessairement cette année. Nous savons que le poste brillant occupé par quelqu’un par le passé ne garantit rien de son comportement futur. Nous savons. Et pourtant, nous recommençons. Nous revenons. Nous surpondérons.

Ce billet n’est pas un billet de finance, ni vraiment de psychologie. C’est un billet d’aveu : celui d’un homme qui lutte, avec des résultats mitigés, contre l’un des biais les plus tenaces de l’espèce humaine ; cette foi viscérale, presque amoureuse, dans la répétition du passé.

Il y a quelque chose de vertigineux dans ce constat : l’être humain est peut-être la seule créature capable de formuler une règle qu’il sait vraie, de la répéter à voix haute, d’en mesurer la portée ; et de l’enfreindre méthodiquement, presque rituellement, dès que ses propres intérêts sont en jeu.

Les performances passées ne présagent pas des performances futures. La phrase est gravée dans le marbre réglementaire de chaque prospectus financier, répétée comme un mantra par les gérants, les économistes, les journalistes. Elle est devenue tellement omniprésente qu’on ne l’entend plus. Et c’est précisément là que réside le piège : à force d’être un avertissement universel, elle est devenue un bruit de fond : une politesse légale, pas une injonction cognitive.

Car notre cerveau, lui, n’a pas lu les prospectus. Il a été formé, au fil de millions d’années d’évolution, à une logique radicalement opposée : ce qui a fonctionné hier mérite confiance. Le buisson qui cachait un prédateur la semaine dernière mérite la même méfiance cette semaine. L’heuristique est robuste, elle a sauvé des vies, elle a structuré des civilisations. Le problème, c’est qu’elle s’applique indifféremment à la savane du Pléistocène et au marché actions du XXIe siècle : deux environnements dont les logiques n’ont absolument rien en commun.

Nassim Taleb appelait cela l’erreur de narration : notre irrépressible besoin de tisser du sens sur le passé pour en extraire une causalité projectable. Nous voyons une courbe monter pendant quinze ans et nous ne voyons plus une courbe : nous voyons une intention, une direction, presque une promesse. Le S&P 500 ne monte pas parce que l’économie américaine est saine ; mais après quinze ans de hausse, il nous semble qu’il monte parce qu’il a vocation à monter. La performance passée est devenue argument. Et cet argument, nous y tenons, non pas parce qu’il est solide, mais parce qu’il est nôtre. Nous l’avons construit de nos propres mains, nourri de nos propres expériences, cousu dans le tissu de notre propre histoire.

Et c’est là que le biais cesse d’être une erreur pour devenir quelque chose de plus trouble : de la fidélité. Fidélité à une expérience vécue, à une réalité incarnée. L’analyse froide me souffle de me tourner vers d’autres horizons : ces marchés délaissés, presque ingrats, qui n’ont pas encore de belles histoires à nous raconter, pas de courbes glorieuses à exhiber, pas de décennies dorées à invoquer. Des terres sans mémoire flatteuse, et donc sans emprise sur nos émotions. Mais quelque chose en nous résiste, quelque chose qui ressemble à de la prudence mais qui est en réalité de la nostalgie cognitive : une loyauté irrationnelle envers ce qui nous a, jusqu’ici, épargnés.

Le vrai combat n’est donc pas intellectuel. Il est presque moral. Il s’agit d’accepter que savoir n’est pas suffisant, que comprendre un biais ne le dissout pas, qu’on peut tenir dans une main la théorie juste et dans l’autre le comportement contraire, sans que l’une ne corrige jamais l’autre d’elle-même. C’est une forme d’humilité que peu de systèmes de pensée savent vraiment intégrer : je suis lucide sur mon aveuglement, et cet aveuglement persiste. Et il persiste d’autant mieux que la volonté, elle, s’épuise. Chaque arbitrage conscient, chaque résistance au réflexe, puise dans une réserve qui n’est pas inépuisable. On peut tenir le cap un matin, deux semaines, un trimestre. Puis la fatigue s’installe, pas la fatigue du corps, mais celle, plus sourde, de la vigilance permanente exercée contre soi-même.

C’est pourquoi la sagesse, dans ce cas, n’est peut-être pas de vaincre le biais (entreprise souvent illusoire) mais de faire ce qu’Ulysse fit face aux Sirènes : se lier soi-même au mât avant que leur chant ne commence. Non pas parce qu’on est faible, mais parce qu’on sait qu’on le sera. Se lier au mât, c’est accepter que la lucidité du matin ne résistera pas à l’ivresse du soir, et prendre ses dispositions en conséquence, à froid, avant que la musique du passé ne retentisse à nouveau. Ce que les Grecs avaient compris, et que nous réapprenons à chaque rechute, c’est que la liberté la plus haute n’est pas l’absence de contraintes : c’est le choix délibéré, lucide, de celles que l’on se donne.

Au fond, notre rapport aux performances passées ressemble trait pour trait à ce que l’on vit en amour. On tombe amoureux d’une histoire autant que d’une personne. On projette sur l’avenir ce que le passé a rendu lumineux. On pardonne les signaux faibles parce que les signaux forts, eux, ont été magnifiques. Et quand tout s’effondre, on se demande, sincèrement, comment on n’avait pas vu venir ce que pourtant tout annonçait.

Le marché actions, lui, n’est pas cruel. Il est simplement indifférent à notre mémoire. Le S&P 500 ne sait pas qu’il nous a bien traités pendant quinze ans. Il ne nous doit rien, ne nous connaît pas, ne nous aime pas en retour. Mais nous, si. Nous l’aimons d’un amour biaisé, rétrospectif, nourri de rendements passés comme d’anciennes lettres relues trop souvent.

Me détourner davantage de cet indice au profit de ces marchés* sans gloire récente, sans courbe rassurante, sans récit flatteur à me raconter le soir : c’est donc bien plus qu’une décision financière rationnelle. C’est un acte presque sentimental : celui de choisir l’avenir plutôt que la nostalgie, l’analyse plutôt que la fidélité aveugle. De tomber amoureux, en somme, non pas de ce qui était, mais de ce qui pourrait être.

Et ça, c’est peut-être la chose la plus difficile qui soit.


* En l’occurrence : le PAEJ et le PAEEM, pour ceux qui voudraient mettre des noms sur ces terres sans mémoire flatteuse.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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