« Ruit per vetitum nefas »
« . . . . . audax . . . . »
HORACE.
J'AI caractérisé l'esprit et la tendance du roman de Jacques, à l'aide d'un fragment tiré de l'ouvrage; je définirai le personnage principal de Lélia, par ces vers de Milton, que George Sand aurait du prendre pour épigraphe:
« ........ Round he throws his baleful eyes » » That witness'd huge affliction and dismay, » » Mix'd with obdurate pride and stedfast hate. » (*) |
(*) Je joins ici le reste du passage, quelque connu qu'il {Hi 78} soit, par la raison qu'il n'est pas un mot qui n'offre une application frappante de vérité:
« . . . . . . . . . . . . . . . he views »
» The dismal situation waste and wild. »
» . . . . . . . . . . . . from those flames»
» No light, but rather darkness visible»
» Serv'd only to discover sights of woe, »
» Regions of sorrow, doleful shades where peace»
» And rest can never dwell, hope never come,»
» That comes to all! . . . . . . . . . . »
Il est assez difficile d'analyser le roman de Lélia, sans s'exposer à blesser les oreilles chastes; {Hi 78} mais comment parvenir à le faire connaître complètement sans cela? Cet ouvrage a des parties du plus révoltant cynisme, et si, en parlant de celles-là, je n'ai point à craindre de faire rougir les admirateurs de Lélia qui sont à l'épreuve, non plus que l'auteur qui semble s'être mis au-dessus d'une pareille faiblesse, je dois pourtant des ménagemens à ceux de mes lecteurs qui ne sont pas encore aussi avancés. Je me bornerai donc simplement à dire, en masse, que le spectacle de l'infirmité de Lélia, celui de ses essais repétés et toujours infructueux, de son libertinage d'imagination impuissant, « to dream the rest (*); » que cette Pulchérie, avec son code de morale à l'usage des filles publiques et des femmes qui veulent le devenir; Pulchérie, « {Hi 79} lassata viris nondàm satiata, » que ce Stenio, poète déchu, homme abruti, arrivant, à vingt ans, au matérialisme et à l'impuissance, par l'excès de la débauche; que ces orgies, ces tableaux dans le goût de l'Arétin, et je ne sais quelle odeur nauséabonde qui semble s'exhaler de ce livre (**); je dis que tout cela est fait pour soulever, d'un indicible dégoût, l'ame de qui a conservé encore quelque reste de ce respectable préjugé de la pudeur. J'ajouterai qu'en mettant en regard la salété du fond avec la pureté, le fini, le brillant de la forme, on se rappelle involontairement « cette métaphore soldatesque et d'un cynisme énergique, » par laquelle Napoléon caractérisait un de ses courtisans, et que George Sand mentionne dans son morceau intitulé le Prince (***).
{Hi 78} (*) POPE, Eloisa to Abelard.
{Hi 79} (**) JUVÉNAL l'a encore compléter ma paisée, par cet autre vers qui se rapporte au même sujet:
« Fœda lupanaris tulit ad pulvinar odorem. »
(***) Revue des deux mondes. C'est dans le même morceau que se trouve ce passage, dont j'abandonne la double application à la sagacité du lecteur: « Ta parole flétrit l'espérance et la candeur au front des hommes qui t'approchent. Combien as-tu effeuillé de frais boutons? combien as-tu foulé aux pieds de saintes croyances, problème vivant, énigme à face humaine? combien de consciences as-tu {Hi 80} faussées ou anéanties? » Celui qui a écrit ces lignes semble avoir oublié à quelles conditions le Sauveur a permis de jeter la première pierre.
{Hi 80} Comment réussir à dégager, du milieu de ces turpitudes, l'élement moral, la chaste allégorie que l'auteur affirme y avoir cachée, ainsi que l'avare qui enfouit son trésor sous un tas d'immondices? George Sand se plaint de n'avoir pas été compris « du bon public; » mais si cela est, n'est-ce donc pas sa faute? Je ne saurais, en effet, admettre les moyens de défense qu'un excès de modestie lui suggère. « Les demi-talens, dit-il, sont toujours gênés, mystérieux et vagues; le génie seul est limpide comme l'éther ».
A cela, je réponds que je ne crois point au demi-talent de George Sand, et j'ajoute: oui, l'éther est limpide, mais lorsqu'il est calme, et n'est pas voilé par des vapeurs impures et malfaisantes exhalées de la terre; lorsqu'il n'est pas troublé par les orages, et chargé de ces sombres nuées qui portent avec elles l'épouvante et la destruction; l'éther est limpide, lorsqu'il n'est pas sillonné par la foudre qui éclate indifféremment sur l'humble église de campagne, et au sommet des fortes tours; lorsqu'il ne vomit pas, sur les champs et sur les habitations des hommes, {Hi 81} la grêle qui ravage leurs moissons, et les torrens qui rompent leurs digues.
Si je juge bien de la situation d'esprit dans laquelle George Sand a dû se trouver, lorsqu'il a écrit Lélia, l'image serait juste, et rendrait raison de l'incohérence, des contradictions qui régnent dans cet ouvrage, de son obscurité qui rend souvent insaisissable la pensée de l'auteur, ainsi que de l'absence de parti-pris, de vue géqérale qu'on y a remarquée. Le style « qui est tout l'homme, » a-t-on dit, se ressent également de cette disposition morale de l'écrivain; il a, dans Lélia, du mouvement et de l'énergie, mais c'est cette énergie convulsive, que donne le transport au cerveau; il exhale une sorte de chaleur, mais cette chaleur n'a rien de pénétrant ni de vital. Ce style est souple, brillant, coloré comme la couleuvre qui se glisse auprès du voyageur endormi.
A une première lecture, ce roman fait l'effet d'être un mauvais rêve; on dirait le cauchemar d'un fiévreux qui s'agite sur son lit de douleur, sans parvenir à y trouver le repos. De sa bouche s'échappent des paroles incohérentes et contradictoires; sa pensée se perd dans des rêvasseries confuses. Selon que l'accès s'élève {Hi 82} ou baisse, il est en proie à un délire furieux, affaissé pas une mortelle atonie, ou bien il goûte quelques instans de calme. Tantôt sa voix éclate en imprécations, en affreux blasphèmes; tantôt ses lèvres murmurent des paroles de foi, de ferventes invocations. Dans sou cerveau surexcité, passent et repassent des images importunes, d'impurs tableaux, des visions trompeuses. L'œil voilé se fatigue à poursuivre des formes fantastiques, de vagues apparitions; mais il a cessé de distinguer les objets réels, il ne saisit plus leurs rapports, et n'aperçoit le monde extérieur qu'au travers de ses hallucinations décevantes. Le malade a perdu jusqu'à la conscience de lui-même; il ne sait plus bien ce qu'il est, où il est; sa pensée erre au sein d'un chaos d'illusions qui l'égarent. Le voilà qui rêve qu'il est une pure intelligence, dégagée de l'enveloppe des sens et planant, égale à Dieu, au-dessus des réalités du monde matériel; puis il lui semble être transformé en un animal immonde, qui se roule dans la fange pour y éteindre le feu dont il est dévoré. Parfois il se réveille, reprend une lueur de connaissance et jette, autour de lui, et sur luimême, un regard sombre et plein d'effroi. Mais déjà l'aube blanchit; le jour ne tardera pas à {Hi 83} paraître, et sa clarté bienfaisante fera évanouir tous ces fantômes.
C'est une tâche peu aisée que de distinguer, dans Lélia, l'auteur d'avec les personnages qu'il met en scène, et de séparer la réalité, c'est-à-dire, ce qui est de lui, de ce qui appartient à la fiction, à l'allégorie, et se trouve amené là, pour le développement de la pensée artiste. Lélia forme comme une sorte de trinité symbolique, dont les personnes se tiennent par des rapports mystérieux. Il faut voir alternativement, dans ce caractère, l'idéal, l'abstraction incarnée, l'être de raison; puis la femme, l'être réel qui se meut dans la sphère d'action où l'auteur l'a placé; enfin George Sand lui-même, qui parle par l'organe de Lélia ou par celui de ses autres personnages indifféremment.
C'est pour avoir, involontairement ou à dessein, confondu des choses si diverses, qu'on a donné cours, au sujet de ce livre, à tant d'interprétations odieuses et flétrissantes, sur l'exactitude desquelles je ne me crois ni appelé à me prononcer, ni en mesure de me former une opinion: je dirai simplement que je répugue à y ajouter foi. Mais, on ne peut le répéter trop haut, {Hi 84} c'est surtout à lui-même que l'auteur doit s'en prendre d'un pareil résultat; il n'en pouvait guère arriver autrement, pour une œuvre conçue et exécutée sous de semblables auspices. George Sand a cruellement expié le tort impardonnable d'avoir foulé aux pieds, avec un si rare cynisme, et la grande loi de la moralité, et les convenances de position; pour avoir manqué de cette probité du talent, de cette sainte pudeur du génie, dont rien ne saurait tenir lieu. De quoi donc aurait-il droit de se plaindre? Le public lui a rendu, avec usure, ses outrages contre la société, et soldé, par de justes calomnies, le mépris avec lequel il l'a traité. Accoutumé à voir l'auteur se personnifier dans ses créations, il l'a pris au mot cette fois-ci, et a souillé George Sand des odieuses couleurs dont il avait sali son tableau.
Si j'ai parlé de la probité du talent, c'est que la publication d'un livre tel que celui de Lélia, est un attentat de lèse-humanité, une action détestable. La responsabilité, qu'elle fait peser sur la tête de l'écrivain, est plus accablante qu'il ne se l'était figuré d'abord, et malgré sa force et son orgueil de Titan, George Sand, nous le voyons, a ployé sous le faix. On lit, dans l'Hamlet de {Hi 85} Ducis, ce vers dont le sens vrai et profond m'a toujours frappe:
« Ah! qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau! » |
Avis aux hommes qui portent le sceptre de l'intelligence.
J'ai prononcé le mot d'allégorie; il faut m'expliquer, et je sens à quel point il est difficile de rendre, avec quelque lucidité, ce qu'on ne fait qu'entrevoir confusément. Car j'avoue, avec candeur, que je fais partie de ceux auxquels George Sand reproche de n'avoir pas compris Lélia. Si sa chaste allégorie ne m'a pas échappé complètement, du moins ne m'est-elle apparue que bien enveloppée de nuages. Dans le vague où m'a laissé une lecture attentive de l'ouvrage, j'en suis encore réduit à de simples conjectures, que je ne hasarde ici qu'avec méfiance.
Lélia serait-elle la personnification de l'idéal de l'imagination pure, de la poésie en quelque sorte sur-humaine, qui s'efforce en vain de se compléter, en cherchant à s'unir intimement à la réalité par des rapports impossibles? Faut-il voir, en elle, la portion la plus éthérée de l'ame, l'étincelle divine dont Dieu la dota, qui se souille et s'éteint dans son contact avec les choses du {Hi 86} monde matériel? Mais, dans cette supposition, la donnée première du roman de George Sand, serait une idée fausse; que dis-je? moins que cela encore; ce serait un rêve, une ombre vaine, et qui n'aurait pas d'objet préconçu, un non-sens en un mot.
En effet, il nous est impossible à nous hommes, à nous, « intelligences servies par des organes, » de comprendre l'amé autrement que revêtue de son enveloppe matérielle, de la concevoir abstraction faite des sens. Du moment où vous, artiste, vous essayez d'incarner la pure intelligence, que vous avez rêvée à priori tant bien que mal, elle se modifie dès-lors forcément; en prenant un corps, elle rentre, de toute nécessité, dans les conditions de notre nature complexe, et l'ame se fait homme. Votre caractère de Lélia, serait d'après cela, non-seulement invraisemblable, mais d'une impossibilité absolue; il serait, ainsi que je l'ai dit, un non-sens incarné, Lélia n'est point un pur esprit; car elle est agitée des mêmes passions, abusée par les mêmes illusions que le reste des hommes; elle désire, elle espère, elle hait surtout. D'un autre côté, elle est moins qu'une créature humaine, moins qu'une femme, puisqu'à l'imagination, {Hi 87} à l'intelligence, à l'esprit d'analyse, facultés qu'elle semble destinée à personnifier, vous vous êtes abstenu d'adjoindre la raison et la sensibilité. Votre Lélia n'a qu'un cerveau, où elle travaille incessamment à faire le vide; dépourvue de cœur, elle ne peut pas aimer; de là, son irrémédiable impuissance qui se reporte sur tout, et son défaut total de sympathie pour la race humaine.
Et Stenio le poète, Steni, trop attaché à la terre pour pouvoir s'élever et se maintenir dans ces sublimes régions où plane Lélia, trop sensuel pour ne pas désirer autre chose que ses caresses platoniques, les seules quelle puisse lui offrir; Stenio qui ne peut se contenter « d'une ame et auquel il faut une femme, » qu'est-il destiné à nous représenter? Est-ce l'homme, ou plutôt la matière, dont l'impur contact et les ignobles appétits tendent sans cesse à dégrader l'ame? ou bien, serait-ce encore notre poésie terrestre, impuissante à posséder l'idéal, n'arrivant qu'à le profaner, sans pouvoir jamais s'y unir complètement, et se ruant, en désespoir de cause, sur ce que la réalité lui offre de plus grossièrement positif, pour y trouver une compensation à ses illusions déçues? Peut-être, par {Hi 88} cette série de questions, apprété-je à rire aux lecteurs de Lélia, et à l'auteur lui-même; les premiers me qualifieront de rêveur qui s'en va cherchant une moralité quelconque, une vue générale, une pensée suivie, une conclusion enfin, dans un livre mal fait de George Sand. Lui me traitera ainsi qu'un commis-voyageur, et pis que cela encore, comme un patricien (*); il m'appellera bon public! c'est humiliant.
(*) Voir la Revue des deux Mondes du 15 Novembre 1836.
Serai-je plus heureux dans mes conjectures sur EM;Trenmor, sur Pulchérie, et sur le prêtre Magnus?
Trenmor me semble devoir personnifier l'idée de l'expiation, ou bien encore, la puissance de la volonté. En s'appuyant sur Dieu et sur le sentiment de sa dignité d'homme, il a trouvé la force de se relever sous le faix de malheur et d'ignominie qui eût écrasé une moins robuste nature, de redresser ses voies et de marcher, d'un pas ferme, vers le but éternel. Il a accepté sa sentence et subi sa peine sans murmure; il s'est régénéré au bagne, et y a retrouvé Dieu, qu'il a cherché dans l'humilité et le brisement de son cœur. Il le comprend, lui, puisqu'il aime {Hi 89} ses frères, puisqu'il croit à la vertu et qu'il la pratique. Portant, comme un fardeau expiatoire, sa vie désenchantée dans l'espoir d'être encore utile à ses semblables, il ne déclame pas contre la philanthropie, mot désormais usé, mais il accomplit, patiemment et sans enthousiasme, le précepte de la charité. « Cet homme-là, dit Lélia, a l'amé noble et grande, et nulle amitié ne m'a plus flattée que la sienne; » je le crois sans peine. Ce forçat, Lélia! vous a fait beaucoup d'honneur. S'il est entré au bagne crimiuel et avili, il a su du moins en sortir homme de bien.
Quant au personnage de Pulchérie la courtisane, il n'a rien d'ambigu. En elle, on voit se reproduire un type malheureusement trop commun; elle offre la personnification de l'instinct animal qui, se laissant aller à sa pente naturelle, ne voit le bonheur que dans le plaisir. Dépourvue d'ailes, incapable de s'élever au-dessus de la pure sensation, cette brute à face humaine, rampe et fouille dans la fange, comme dans son élément. Pulchérie vit « d'une bonne grosse vie; » elle mange, boit, dort et rit, vend l'amour tout fait, et, à ce qu'il semble, en sûreté de conscience, vouée qu'elle est au culte exclusif {Hi 90} de la matière, hors d'état de comprendre que cela n'est pas toute la vie. Elle est, enfin, et comme la définit George Sand lui-même, « le vice effronté, calme, philosophique ». Notez ce dernier point à l'honneur de l'école sensualiste.
Quant à Magnus, le prêtre Irlandais, je ne sais trop qu'en faire, ni quelle abstraction chercher dans son « vaste front » et sa non moins « vaste poitrine ». Est-il amené là pour nous représenter la lutte infructueuse de la foi et de la volonté contre les passions, l'éternel combat de l'esprit et de la chair, l'impuissance de la religion pratique à dompter la fougue des sens, à contenir l'essor d'une imagination impatiente de tout frein, et à arrêter l'esprit de doute dans ses investigations téméraires? George Sand, a-t-il voulu nous montrer, dans la démence de Magnus, le terme final et inévitable de ce duel, selon lui, contre nature? C'est ce que je laisse à décider à de plus clairvoyans que moi.
Par une coïncidence digne de remarque, et qui était peut-être dans l'intention de l'auteur, ses personnages principaux, Lélia, Stenio, Trenmor et Magnus sont tous, tous les quatre, aboutir au même terme, mais par des voies {Hi 91} différentes: je veux dire à l'impuissance. Chez Lélia, elle est la suite d'un excès de forces non réglées, d'ane ambition immense, d'un insatiatble besoin de bonheur qui s'est mépris sur son objet, et que la réalité terrestre n'a point suffi à assouvir. Stenio y est arrivé par l'abus du plaisir, dépouillé de ce prestige et de ces illusions, à l'aide desquelles la passion sait l'ennoblir. Quant à Trenmor, c'est l'étreinte glaciale du malheur qui a éteint, en lui, la faculté d'aimer, dans le sens restreint du mot. « Il a, dit éloquemment Lélia, écrasé sa sensibilité sous la méditation, et tué ses passions de sang-froid, pour vivre fier et tranquille sur leurs débris ». Enfin, c'est au moyen des austérités et de l'abstinence, que Magnus est venu à bout de dompter l'homme charnel. De tous les personnages de ce roman, il n y a que Pulchérie et ses habitués, que George Sand nous présente comme « pleins de puissance; » serait-ce là, par hasard, la conclusion et la moralité du livre?
Lélia souffre de ce même mal qui a flétri misérablement la jeunesse de Sylvia, de Jacques et ravagé, sans retour, leur existence; je veux dire, le désenchantement dans le sens le plus {92} complet: c'est chez eux un mal de famille. Elle aussi s'est e'criée: « Et calix meus inebrians, quàm præclarus! » Elle s'est abreuvée, à longs traits, à la coupe enivrante du spiritualisme; saturée de poésie jusqu'au vertige, et repoussant du pied le monde des réalités, elle a pris, vers le monde idéal, un ambitieux essor. Mais les ailes de son imagination ont été impuissantes à l'y soutenir; Lélia est retombée sur la terre, en vertu d'une loi de gravitation morale; elle s'y sent à l'étroit, elle y étouffe, « prise qu'elle est à la gorge, par l'ennui et la prose de la vie. » Femme, elle a cru n'avoir qu'une destinée noble sur la terre, c'était d'aimer; elle a donc aimé vaillamment, dit-elle, « et subi tous les maux de la passion aux prises avec la vie sociale ». Mais, je le demande, dans une vie ainsi remplie, où aurait-elle pu trouver place pour ce dévouement en grand, cet enthousiasme fécond, ces hautes et généreuses pensées, dont George Sand lui fait honneur, ainsi qu'aux êtres exceptionnels qu'il offre à notre admiration? Eux ne sont pas du moins complices de cette déception-là, et nous avouent ingénument « que c'est leur désir effréné de bonheur qu'ils poursuivent dans l'être qu'ils croient aimer ».
{Hi 93} Lélia est arrivée « au désenchantement, par la poésie; au doute, par l'abus de l'analyse, et par l'amour impuissant, au scepticisme du cœur. » Elle a voulu tout sentir, tout approfondir, tout posséder. Dans ses rêves présomptueux, elle a aspiré à l'omniscience, à l'omnipotence de Dieu, auquel elle croit, bien qu'elle se soit efforcée en vain de le comprendre; de Dieu, à qui elle impute amèrement les mécomptes de son incommensurable orgueil, de son dévorant égoïsme « que rien n'eût suffi à satisfaire. » Demandeuse insatiable, elle a assiégé le ciel de ses exigeances impies; créature arrogante, elle a prétendu, du fond de sa misère, traiter, avec le créateur, d'égale à égal, et entrer en comptes avec lui. Elle a cru pouvoir en agir, à son égard, comme le païen de la fable avec son idole; mais, au lieu d'un trésor, elle n'a trouvé que le désespoir au milieu des débris de ses croyaoces. Cette audace sacrilège a reçu sa punition; Dieu a abandonné Lélia au sentiment de son impuissance, sentiment cuisant, amer, accablant, contre lequel elle lutte en vain, et qu'elle ne peut parvenir à secouer. Le spectacle de ses combats, de ses angoisses, inspire ce genre de douloureux intérêt qu'offre, à l'observateur, {Hi 94} la vue d'un aliéné qui raisonne sa folie; ou bien quelquefois, c'est cette compassion saisissante et pleine d'horreur, dont vous pénètre l'aspect d'un épileptique, terrassé par son mal, et qui se tord convulsivement, en mordant le sol d'une bouche ensanglantée.
Si, dans le roman de Jacques, nous avons vu surtout à l'œuvre l'égoïsme de la passion, nous voyons, dans celui de Lélia, l'esprit de blasphème et de révolte se produire audaceusement au grand jour, et marcher la tête haute: on dirait l'ange rebelle de Milton, relevant son front foudroyé. Depuis lors, jamais l'art ne réalisa un type plus fortement caractérisé de grandiose impiété, d'audace sacrilége.
Et l'on se tromperait, toutefois, si l'on croyait que c'est de l'athéisme; bien loin de là: de même que la Pythie, Lélia se débat contre le Dieu dont la présence l'oppresse; mais ses efforts sont vains, et sa bouche frémissante laisse échapper, en sons entrecoupés, ses oracles accusateurs. On sent à quel point Dieu lui pèse; on voit qu'elle brûle, pour en finir à jamais avec lui, de pouvoir le nier à fond, le nier de conviction. Mais elle n'y parviendra pas, car c'est encore là une des faces de sou universelle impuissance, {Hi 95} et son désespoir s'en accroît, La notion instinctive de la divinité est, en effet, la seule qu'elle n'ait pu réussir à effacer de son ame; mais elle s'en venge en la faussant, en la dénaturant. Lélia nous rajeunit, à grand renfort de sophismes, ce mannequin usé du Dieu d'Epicure, qui, renfermé dans son éternelle impassibilité, livre le monde et l'humanité en jouet à l'aveugle destin. Elle s'attache à décharger l'homme de toute responsabilité, de tout devoir envers Dieu, envers lui-même, comme envers ses semblables. Elle va plus loin: le vase pétri d'un vil limon, ose s'élever contre l'éternel Ouvrier qui le fit; Lélia prend audacieusement le créateur à partie, et, « dans les acres révoltes de son esprit, sa plus grande souffrance est de craindre l'absence d'un Dieu qu'elle puisse insulter. Je le cher chealors, dit-elle, sur la terre et dans les cieux et dans l'enfer, c'est-à-dire dans mon cœur je le cherche, parce que je voudrais l'éteindre, le maudire et le terrasser! »
C'est qu'elle ne sait voir, en lui, que le grand artisan de nos misères; voilà pourquoi elle ne le prie pas. « Que lui demanderai-je? dit-elle, qu'il change ma destinée? Il se rirait de moi ». Et pourquoi donc, si elle l'invoquait avec une {Hi 96} foi humble, avec la vraie simplicité du cœur? N'a-t-il donc pas ouvert à la lumière les yeux de l'aveugle-né, et rendu à la vie le Lazare, déjà en proie à la corruption et aux vers du sépulcre? « Lui demanderai-je, continue Lélia, la force de lutter contre mes douleurs? Il l'a mise en moi; c'est à moi à m'en servir ». Le point important est moins, ce me semble, de lutter contre la douleur, que de s'y résigner et de l'employer, ainsi qu'un marche-pied, pour s'élever plus haut. L'admiration que Lélia professe pour la loi du Christ, « cette grande pensée personnifiée, ce type sublime de l'ame immatérielle, » serait-elle purement spéculative? Sur quoi donc se base sou admiration pour elle? Est-ce sur la simplicité sublime de la forme, ou sur l'éternelle vérité du fond? Dans ce dernier cas, il faudrait plaindre Lélia de ce qu'elle a si superficiellement compris l'évangile. Sera-t-il nécessaire de lui rappeler que Jésus-Christ, après avoir appris aux hommes qu'ils ne pouvaient rien par leur propre force, a ajouté: « Demandez, et vous recevrez »? Il a fait plus, il nous a enseigné à prier, et c'est lui qui nous a ouvert, contre le désespoir, ce recours efficace, cette source féconde de forces et de {Hi 97} consolations. Pourquoi Lélia a-t-elle dédaigné d'y puiser? Vous allez l'apprendre d'elle-même: « ne pas courber sa tête sous un joug quel qu'il soit, ne pas accepter sa destinée, c'est être grand entre toutes les créatures; » pour peu qu'avec cela une ame humaine ait « repoussé Dieu, et franchement haï ce pouvoir inique qui lui a donné, pour lot, la douleur et la solitude, » Lélia la proclame digne d'aller aux cieux! Le délire de l'impiété ne saurait étre porté plus loin.
Tout ceci, au reste, n'est pas nouveau pour nous; c'est toujours ce même fond de faiblesse révoltée, d'idées fausses, de notions perverties; c'est cette croyance au destin, croyance funeste et impie qui tend à avilir l'homme, en le dépouillant de la moralité de ses actes, en le livrant, sans résistance, à l'impulsion de ses appétits et de ses penchans les moins nobles; à paralyser sa volonté pour le bien, à oblitérer sa conscience, pour aboutir à en faire, en dernier résultat, un animal immonde et féroce. C'est cette foi exclusive en soi, si souvent trompée, n'en persistant pas moins à ne s'appuyer que sur elle-même, et qui, abusant jusqu'au bout notre faible humanité, la promène de folie en {Hi 98} folie, d'erreur en erreur, de faute en faute, et la fait passer successivement par tous les degrés de l'abjection.
« L'esprit du bien et l'esprit du mal, dit Lélia, c'est un même esprit, c'est Dieu. » Dernière et absurde conséquence de la doctrine panthéiste amenée là, sans doute, pour justifier cette abominable assertion: « le bien et le mal sont des distinctions que nous avons créées; Dieu ne les connaît pas ». Il est difficile de trouver résumées, dans aussi peu de lignes, des propositions plus blasphématoires, plus pervertissantes, plus destructives de toute dignité humaine, plus dissolvantes en un mot, et plus propres à servir de base à la théorie d'isolement, au nouvel évangile que George Sand prêche à ses sauvages. C'est à l'aide de ces axiomes détestables qu'il s'efforce de perdre les autres, après s'être égaré lui-même; ce sont là les coins destructeurs, au moyen desquels il travaille à disjoindre les arcs-boutans de l'édifice social, et à ébranler la clef de la voûte.
Pour ne point fatiguer le lecteur, je renonce à combattre, pied à pied et en détail, d'aussi funestes doctrines, sur lesquelles d'ailleurs j'aurai plus tard l'occasion de revenir; et puis {Hi 99} Lélia, au besoin, m'en épargnera la peine, en nous en fournissant elle-même la réfutation. L'esprit de désordre et d'incohérence semble, en effet, avoir pris possession de ce cerveau malade, où les rêveries les plus contradictoires se succèdent et se neutralisent, où le pour et le contre se combattent à avantage égal. C'est comme un chaos intellectuel, au sein duquel parfois la lumière se fait et jaillit éblouissante; comme une grande déroute de principes, d'idées, de notions qui s'éparpillent à la débandade, et dont quelques-unes font ferme instinctwernent, pour rallier et sauver le corps d'armée.
Lélia toutefois n'est pas si complètement idéale, que nous ne retrouvions, dans sa bouche, quelques-unes des idées de Jacques. Elle nous assure, par exemple, que les hommes qui répriment leurs passions dans l'intérêt de leurs semblables, sont si rares qu'elle n'en a pas encore rencontré un seul. C'est, je pense, parce qu'elle aura cherché dans les nuages, et l'œil déjà voilé peut-être. Les gens qui marchent terre à terre, en regardant droit devant eux, sont plus heureux dans leurs recherches. « J'ai vu, poursuit-elle, des héros d'ambition, d'amour, d'égoïsme, de vanité surtout. » (Il {Hi 100} ne lui a pas fallu aller loin pour les trouver.) « La vanité est au moins quelque chose de grand dans ses effets; les meilleurs des hommes sont les plus vains, et l'héroïsme est une chimère ». On le voit, c'est ce fond d'idées erronées, de paradoxes sur lequel Jacques a vécu et qui l'a tué, dans le sens propre comme dans le sens figuré. Je ne m'y appesantirai pas davantage; ce qui suit est plus grave.
« Le Christianisme lui-même, ajoute Lélia, qui a produit ce qu'il y a de plus héroïque sur la terre, qu'a-t-il pour base? l'espoir des récompenses, un trône élevé dans le ciel ».
Si une pareille assertion émanait de tout autre que de George Sand, j'affirmerais que c'est stupidement méconnaître le christianisme; mais comme elle vient de l'auteur de Lélia, je n'ai d'autre alternative que de dire que c'est ou le comprendre d'une manière bien incomplète, ou le calomnier odieusement. Le christianisme a pour base la charité envers Dieu et les hommes, c'est-à-dire, l'amour pris dans son acception la plus pure, la plus élevée; il a pour but la réhabilitation de l'homme déchu, de l'homme appelé à se rapprocher, autant que le lui permet sa faiblesse, du type divin que nous a laissé l'homme-Dieu. « Le {Hi 101} trône élevé dans le ciel » n'est que la récompense promise à ses efforts. Et en quoi, dès-lors, sembleraît-il donc si poétique à Lélia, ce code de l'évangile que, par la plus choquante contradiction, elle déclare avoir été fait « sur les petitesses et les vanités du cœur de l'homme? » Renvoyons-la donc à la lecture plus réfléchie de ce code sublime, si toutefois, dans la disposition actuelle de son ame, il n'est pas momentanément pour elle un livre fermé de sept sceaux.
Et pourtant « cette grande ame où la poésie ruisselle, où l'enthousiasme déborde, » au dire de George Sand; cette Lélia « dont le front lumineux et pur, dont la vaste et souple poitrine renferme toutes les grandes pensées, tous les généreux sentimens, » elle n'a compris ni Dieu, ni l'homme, ni la vie, puisqu'elle n'a point pénétré l'esprit de l'évangile! Elle n'a point la clef de la création, et cherchera en vain le mot de cette grande énigme, car elle ne connaît pas l'amour qui seul pouvait le lui révéler. C'est pour cela qu'elle est un être incomplet, qu'elle est impuissante et que, « descendue de ses gloires, » comme dit Stenio, elle se trouve bien au-dessous de nous-mêmes. Inhabile à régler l'emploi de cette énergie immense qu'elle {Hi 102} s'est plue à développer en elle, on la voit s'y laisser misérablement emporter. Jamais elle n'a travaillé à se faire une violence salutaire, pour descendre de ces régions tempestueuses où elle aimait se sentir ballottée, afin de se réfugier dans la réalité ainsi que dans un port. Jamais elle ne s'est efforcée de se rapetisser, « pour entrer dans la prose de la vie ». Son orgueil, son besoin incessant de fortes émotions l'en ont constamment détournée; elle s'est opiniâtrée à ne point vouloir apprendre à vivre de la vie de tous; et pourtant elle y eût recueilli de graves et utiles enseignemens! Le premier chrétien venu lui eût dit: oui, « c'est par la douleur seule que l'homme est grand; » mais ce n'est pas lorsqu'il lutte avec elle d'un effort désespéré, ou qu'il s'en laisse terrasser; ce n'est pas lorsqu'il se traîne, le blasphème à la bouche, sous le fardeau qu'il doit porter sans murmures.
Pour Lélia comme pour Jacques, l'égoïsme est au fond de tout. L'amour et le jeu étant les deux passions dans lesquelles il se développe avec le plus d'énergie, les deux sources d'où jaillissent les émotions les plus intenses, les plus enivrantes, Lélia les exalte, les déifie en quelque {Hi 103} sorte, et leur immole tout le reste. C'est pour l'amour et le jeu qu'elle réserve le mot d'héroïsme, conséquence naturelle d'une doctrine fondée sur la double négation du devoir et de la vertu.
Eh bien, Lélia, je vous prends au mot! La vertu n'est qu'un nom; la distinction du bien et du mal est imaginaire; notre « boue humaine, » sous quelque forme qu'elle se produise, de quelque vernis brillant qu'elle se décore, n'en est pas moins au fond toujours digne d'exécration et de mépris..... Mais du mépris de qui, s'il vous plait? du vôtre sans doute, car vous vous vantez de faire partie des êtres d'exception. Fort bien! maintenant, dites-moi de quel droit, au nom de quelle autorité vous vous permettez d'exécrer et de mépriser vos frères? Quelle est la loi suivant laquelle vous les jugez, la mesure d'après laquelle vous leur mesurez votre blâme et vos dédains? De quelle base partez-vous enfin, vous qui n'en admettez qu'une seule, l'égoïsme? Forts de vos paroles, nous appelons de votre arrêt non motivé; nous vous récusons. Juge prévaricateur! votre égoïsme d'individu en guerre avec la société n'est pas compétent pour la flétrir; elle ne reconnaît pas une {Hi 104} mission que vous ne tenez que de vos fureurs, et prenant en pitié votre monomanie, le bon sens social vous range parmi ces êtres infortunés dont les aberrations, devenues inoffensives à force d'être absurdes et scandaleuses, ont fait des objets de compassion plutôt que de colère.
Mais pour Dieu, Lélia! Faites-nous à l'avenir grâce de vos mépris, et sachez une bonne fois qu'il n'est pas donné à chacun de mépriser et de flétrir; il faut être en position de le faire: le mépris ne porte coup que de haut en bas.
Pourquoi donc Lélia se détourna-t-elle avec dégoût du joueur Trenmor, dans les jours de ses plus brillans succès? Obéissait-elle, à son insu, à un bon instinct non encore étouffé? je vois là, de sa part, inconséquence manifeste, tribut payé au préjugé social. Selon ses principes en effet Trenmor n'avait rien de méprisable; si toutefois, ces principes-là admis, on est en droit de dire que qui que ce soit, ou quoi que ce soit au monde, puisse être encore méprisable. Mais Trenmor a manqué a l'honneur, dit Lélia. — L'honneur! peut lui répondre Trenmor, que signifie ce mot? C'est un non-sens, une chose convenue, arbitraire et {Hi 105} d'institution purement humaine. Après avoir nié la conscience, la vertu, le devoir, de quel droit prétendez-vous, Lélia, vous individu comme moi, plier mon égoïsme au vôtre, m'imposer vos distinctions, vos aversions, vos préférences; me défendre de comprendre l'honneur à ma façon, de le voir dans le succès quel qu'il soit, et de chercher mes émotions là où il me plait?
Une fois les liens sociaux brisés, les bases de l'ordre renversées, chacun d'entre nous devient roi, maître absolu de lui-même et, qui plus est, des autres, s'il est le plus fort, le plus adroit ou le plus heureux; l'individu se constitue l'arbitre suprême du bien et du mal, du juste et de l'injuste; son moi, affranchi de toute entrave, de tout ce qui « est de convention, » rentre en jouissance d'une liberté sans bornes, et son droit d'user et d'abuser ne s'arrête plus....
Je me trompe; il s'arrête à la potence que ses voisins, en vertu d'un droit égal au sien, sont convenus d'élever, pour tenir en respect les Lacenaire et autres logiciens de cette force qui se chargent, eux, de tirer, des principes de Lélia, leurs dernières conséquences, et de réduire en pratique la théorie qu'elle a formulée.
{Hi 106} Si Trenmor, le forçat honnête homme, a accepté sa sentence comme équitable, Lélia se charge, en revanche, d'ergoter et de sophistiquer pour lui. La distinction qu'elle s'attache à établir entre les emprunts faits par le joueur à la bourse de ses amis, et l'escroquerie, le faux qu'il a commis au détriment d'un « mauvais riche, » me semble inadmissible. Il en est surtout ainsi de la conséquence qu'elle en tire, dans le but de flétrir la loi écrite, et d'infirmer moralement la juste condamnation qui a frappé Trenmor. En ruinant ses amis par des emprunts qu'il se savait hors d'état de pouvoir jamais rembourser, le joueur n'était encore justiciable que de l'opinion, comme ayant forfait aux lois de l'honneur et de la moralité; tandis que « l'imperceptible aumône dérobée au mauvais riche (*), » constituait un crime défini, une atteinte directe portée au droit de propriété. Or, à dater des temps primitifs, jusqu'aux Saint-Simoniens et à George Sand exclusivement, la propriété a été considérée comme un des boulevards de la société qui n'a fait qu'user, envers Trenmor, du droit de légitime défense.
(*) La juxta-position des deux mots soulignés est curieuse.
Eu scrutant d'un peu près les déclamations {Hi 107} de Lélia, on est frappé des contradictions qui fourmillent dans ces pages d'ailleurs étincelantes de style et de couleur. Cette fière ennemie de Dieu et des hommes a beau faire; elle ne peut réussir à s'abstraire complètement de la société qu'elle maudit, ni à se dégager tout-à-fait de ses antécédens. Comme l'oiseau échappé au filet, et qui entraîne encore quelque lambeau après lui, Lélia est sans cesse entravée, dans sa marche vagabonde, par des restes d'idées sociales. On la voit accepter et rejeter, tour à tour, suivant la convenance du moment, ou le caprice de sa passion frondeuse, nos notions générales sur l'honneur, sur la vertu et le devoir; tantôt elle nie, tantôt elle exalte l'enthousiasme, le dévouement pour tous, les sentimens généreux; elle oppose l'estime de soi-même à l'estime et à la réprobation du vulgaire, comme si cela n'impliquait pas l'importance qu'elle attache au jugement de ce qui n'est pas le vulgaire, et ne présupposait pas, en outre, une règle fixe, une base pour le définir! Lélia reconnait que Trenmor a fait le mal, en jouant son existence et celle de ses amis; donc Lélia admet, instinctivement du moins, la distinction du bien et du mal; d'où je conclus que ces {Hi l08} notions fondamentales ont élc placées, par une providence amie de l'homme, hors des atteintes de l'invidualisme.
Il me semble aussi que Lélia traite, avec une sévérité bien inconséquente, les habitans du bagne. Elle oublie que c'est là que se recrutent ses plus actifs alliés, je veux dire les plus implacables ennemis de l'ordre social qu'elle attaque, ces hommes forts au caractère indomptable, aux passions puissantes, que la société a frappés dans l'exercice de leurs droits, et qui ressentent si énergiqueraent, pour le genre humain « cette haine profonde v cuisante, inextinguible, » que Lélia tient à honneur de partager.
Je ne vois pas trop comment se pourrait justifier la prétention que George Sand lui attribue, de résumer en elle toutes les douleurs « semées sur la face de la terre ». Comment donc en serait-il ainsi pour un être tout d'exception, qui déclare n'avoîr aucune sympathie pour la race humaine? Il n'y a, en effet, que celui qui dit: « homo sum, » qui puisse ajouter: « et humani nihil à me alienum puto; » c'est que celui-là souffrira comme nous, souffrira avec nous et pourra nous comprendre nous ses semblables, nous « ses frères et ses compagnons sur la terre {Hi l09} d'exil et de servitude; » mais, pour Lélia, il n'en saurait être ainsi. A ce Sphynx sous les traits d'une femme, nous sommes en droit de demander: qu'y a-t-il de commun entre vous et nous? Je conçois qu'en fait de souffrances, vous résumiez toutes celles qui dérivent de l'orgueil abaissé, de l'ambition désabusée, de la haine impuissante, de l'égoïsme non assouvi, des folles illusions déçues. Mais ces autres douleurs qui découlent d'une source et plus noble et plus pure, le mal de la miséricorde, par exemple, le remords résultant de l'emploi dangereux, stérile et tout personnel que vous avez fait de vos hautes facultés; dites-moi, Lélia, celles-là les connaissez-vous? Croyez-vous donc nous intéresser en étalant, à nos yeux, avec une complaisance que je ne sais comment caractériser, le spectacle de votre honteuse et ridicule infirmité, de votre impuissance morale non moins déplorable; de votre ennui, de votre désabusement, résultat nécessaire du dévergondage d'imagination poussé à l'excès? Pensez-vous que nous puissions sympathiser avec votre désespoir furieux, vos haineuses malédictions, vos révoltes et vos blasphèmes? Cachez-vous, Lélia, pour expier en silence; ou bien, si vous {Hi 110} persistez à vouloir « vivre en vain » pour vous-même, ne faites pas du moins de votre vie de bravades, une occasion de scandale et de chute pour plusieurs, et épargnez-nous la honte d'avoir à rougir pour vous de vos confessions flétrissantes.
Mais ce n'est point de la sorte que Lélia a compris l'existence. « Je vous définirai la vie, dit-elle au jeune poète, mais plus tard. Craignez-vous de ne pas arriver assez tôt à ce but maudit où nous échouons tous? . . . . . . . . . . Prenez votre temps; faites l'école buissonnière ». C'est là l'idée fixe de George Sand; c'est encore cette monomanie funeste qui s'obstine à éluder la vie, à ne jamais l'envisager sous son côté sérieux, sous son aspect réel et vrai, à ne la pas voir telle qu'elle est, et qu'elle doit être, savoir: comme un temps d'épreuve, comme une voie pour arriver à la patrie, comme un pèlerinage enfin dont le but n'est pas sur la terre. Pour Lélia, au contraire, cette vie serait à elle-même son propre but, en-delà et en-dehors duquel il n'y aurait plus rien. L'unique fin de l'homme serait, selon elle, d'y poursuivre ici-bas le bonheur que Dieu n'y a pas mis. Lélia n'a trouvé, au bout de sa {Hi 111} poursuite, que mécomptes et souffrances sans compensations; ne nous étonnons donc pas si elle porte aussi impatiemment l'existence, et si elle signale avec effroi, à la confiante inexpérience de Stenio, « ce but maudit, » le seul qu'elle ait su discerner. Nous la voyons en vain se roidir contre cette réalité abhorrée que l'homme, créature intermédiaire entre la pure intelligence et la brute, est condamné à subir, par le fait de son organisation complexe.
Dans le roman de Lélia, non plus que dans celui de Jacques, ne se révèle nulle part cette grande pensée du devoir, pensée féconde et régulatrice qui domine le monde des intelligences, et qui seule suffit à nous l'expliquer. C'est elle qui en coordonne l'ensemble, en règle les détails, en harmonise les diverses parties qu'elle fait converger vers un même centre, vers ce but unique: le progrès constant des sociétés, résultant du perfectionnement gradué de l'individu, qui ne saurait travailler efficacement à sa propre amélioration, sans concourir par là à l'utilité commune. « Le devoir, a dit notre plus grand écrivain (*), le sévère devoir s'assied près du berceau de l'homme, se lève {Hi 112} avec lui, et raccompagne jusqu'à la tombe ».
{Hi 111} (*) M. DE LAMENNAIS.
L'individualisme est incompatible avec cette loi éternelle; il est dans son essence de la méconnaître. Navigateur audacieux, il brise boussole et gouvernail, et se lance seul sur une mer inconnue, non pour y faire route, mais pour y errer à l'aventure. Il se laisse bercer au balancement des flots; puis bientôt, dans son activité inquiète, dans sa soif d'émotions, il appelle la tempête et défie ses fureurs. La tempête éclate; la vague l'engloutit pour le rejeter pantelant et brisé contre l'écueil. Mais lui s'y cramponne et, ne s'appuyant que sur lui-même, il dresse contre le ciel un poing menaçant et s'écrie: « j'en échapperai malgré les Dieux! »
Lélia, près de succomber à une attaque de choléra, fait venir un médecin et un prêtre. Le premier est un fat et un pédant qu'elle persifle avec amertume; le prêtre, c'est Magnus qui, se croyant appelé à assister à une mort chrétienne pour prier et bénir, se trouve en face de la femme qui naguères a bouleversé son ame et ébranlé sa foi, dont elle va s'acharner à détruire les restes. Dans cette scène {Hi 113} révoltante, George Sand a déployé toutes les fureurs d'une rage déicide. Milton a mis dans la bouche de Satan des paroles d'une haine moins âpre, d'une rébellion moins hautaine, d'une moins amère ironie. C'est bien là vraiment la poésie du blasphème, l'impiété poussée au sublime! En ce moment solennel, Lélia peut à bon droit se vanter de ne plus appartenir à la race humaine, « qui rampe et qui prie ». Sa physionomie semble revêtir je ne sais quoi d'infernal; on assiste à la mort d'un reprouvé! De sa voix mourante elle insulte, elle raille ce prêtre, impuissant, dit-elle, à lui ouvrir le ciel, ce prêtre qui n'est pas venu là pour délier quand même, mais pour recevoir l'humble aveu du pécheur, et qui n'a mission que pouc absoudre le repentir. Lélia le somme insolemment de lui enseigner à prier, comme s'il était donné à aucun homme de faire jaillir, par ordre, la source d'eau vive des flancs arides du rocher! Par ses sarcasmes, par ses sophismes sacriléges, elle déconcerte et avilit le ministre du Seigneur qui reste sans réponse. Il renie sa foi, le malheureux! Il renie Dieu!.......... Rassurons-nous pourtant; ce prêtre de sa façon, George Sand ne l'a fait venir à autres fins. Il a {Hi 114} mis en présence un charlatan et un apostat, puis s'est écrié d'un air de triomphe: « le savant nie et le prêtre doute! »
Chose étrange! Lélia, près d'expirer et déjà en proie au délire avant-coureur de la mort, a des perceptions plus lumineuses, des pressentimens plus certains que lorsqu'elle jouissait de la plénitude de ces forces fatales qui n'ont servi qu'à l'égarer. Ecoutez plutôt: « Hélas! s'écrie-t-elle, j'ai besoin du ciel; » dès-lors le ciel ne saurait être un rêve: il existe. Là où l'ame aspire, on peut l'affirmer sans crainte, là est infailliblement son but, le terme de sa course, Non! le ciel ne saurait être uniquement dans le cœur de l'homme, comme dit Lélia; car ce que nous désirons est, de toute nécessité, en dehors de nous, et le cœur ne saurait être à lui-même sa propre fin. Lélia est déjà bien près de la vérité, lorsqu'elle s'écrie: « ah! l'amour c'est le ciel! » si toutefois elle l'entend dans le sens qu'y attachait le disciple bien-aimé, alors qu'il écrivait: « Dieu c'est l'amour ». Ce n'est point un leurre que la croyance innée à cette autre vie que Lélia n'a point passé un jour sans désirer, bien qu'elle ne pût la comprendre, « Quel est, se demande-t-elle, ce désir inconnu {Hi 115} et brulant qui n'a pas d'objet conçu, et qui dévore le cœur comme une passion »? C'est un instinct tutélaire qui nous a été donné pour moteur et pour guide; Lélia l'apprendra plus tard.
Magnus, devenu fou après la scène dont je viens de parler, dit à Stenio: « Je sentais le regard des hommes qui était sur moi tout entier; connaissez-vous la pesanteur de ce regard? Vous est-il jamais arrivé d'essayer de le soulever? Oh! cela pèse plus que la montagne que voici ». Le pauvre alièné est dans un de ses momens lucides, et énonce là une grande vérité. J'y vois du moins la preuve consolante que toute sympathie n'est pas éteinte à jamais, entre l'être qui parle ici par la bouche de Magnus, et la race humaine. Il y tient encore, cet être, par des liens qu'il n'est pas en son pouvoir de rompre sans retour. Cette puissance du regard, devant laquelle il s'incline, n'est autre chose en effet que l'attraction magnétique, l'action irrésistible de l'homme sur l'homme. Lélia, Jacques, Sylvia ont beau renier ces rapports mystérieux; ils ont beau les maudire, ils n'y peuvent échapper; car, quoi qu'ils en dirent, ils sont faits « de chair humaine, » et {Hi 116} forcés, quelques efforts qu'ils fassent, de subir la conséquence de leur organisation. Ils ne parviendraient à s'y soustraire, qu'en se réfugiant dans la démence, dans une démence plus réelle que celle de Magnus.
Lisez, dans le premier volume de Lélia, un chapitre intitulé: Le Désert. Je ne pense pas qu'il existe une plus magnifique amplification sur ce thème, désormais un peu banal: que le monde touche à sa fin, que nous assistons à sa dissolution; qu'arrivée à son agonie, l'humanité râle et s'agite dans ses convulsions dernières; que les sociétés, les croyances, les dieux, la terre elle-même, que tout s'en va. A ces éloquentes phrases de Lélia, que répondre? si ce n'est que l'univers lui parait usé, parce qu'elle ne le perçoit plus qu'à l'aide d'une ame usée, et au travers du lugubre crêpe qu'étend, sur tout, son amer désenchantement, de même que les objets apparaissent confus et décolorés, lorsqu'ils se réfléchissent dans une glace ternie. En cherchant en elle-même, l'explication des phénomènes du monde moral, Lélia demande, « à la mort, le secret de la vie ». Dans cette controverse entre elle et Stenio, voyez comme celui-ci est grand, comme il est fort! c'est parce que lui « croit à {Hi 117} la vie ». Ne nous étonnons pas si le poète a ici, sur le sceptique, tout l'avantage; car la poésie, qu'est-elle, sinon la splendeur du vrai? A côté de cette Lélia frappée d'un découragement morne et stérile, Stenio nous apparaît plein de sève, de jeunesse et d'espoir; il personnifie la race humaine toujours jeune, toujours en progrès, et s'avançant, d'un pas ferme et confiant, vers ses destinées nouvelles, parce qu'elle a foi en Dieu, foi en elle-même et dans son avenir. C'est en vain que Lélia a recours à tous les prestiges de son imagination fascinante, aux derniers expédiens de son esprit rompu au sophisme; faussées, dénaturées par l'abus qu'elle en a fait, ses facultés puissantes viennent échouer devant la droiture de cœur et la candide simplicité d'un enfant.
Ce lieu commun magnifique peut se résumer en peu de mots: déclamations creuses et sonores, hyperboles outrées, spécieuses arguties. Le manteau troué de Zénon, dans lequel Lélia se drape, ne dissimule qu'aux yeux peu clairvoyans la vaniteuse indigence d'une ame qui s'est appauvrie par l'emploi déplorable des dons les plus splendides.
Georges Sand fait dire si souvent à ses {Hi 118} personnages qu'ils n'ont étudié que l'amour; et eux le prouvent si bien, qu'on serait quelquefois tente de faire remonter cet aveu jusqu'à l'auteur lui-même, et de supposer qu'il a dû parler en son propre nom. Observons toutefois que sa modestie l'aurait empêché d'ajouter que, de plus, il a étudié l'art du style qu'il possède en grand maître; on sait que George Sand, selon la belle expression de Mme de Staël, « porte la gloire comme si ce n'était rien ». Mais en dehors de la connaissance du cœur, de la peinture des passions et de leurs effets, où il excelle, l'auteur de Jacques et de Lélia ne me paraît pas être un écrivain complet, un de ces hommes carrés, comme les désignait Napoléon. Certains organes manqueraient-ils dans ce cerveau puissant, ou plutôt leur action, serait-elle, pour un temps, paralysée? Quoi qu'il en soit, George Sand me fait l'effet d'être, ce que les Allemands appellent, einseitig; il n'a qu'un côté, ou, pour parler plus vrai, il en a deux: le sentiment et l'imagination, qui souvent se confondent. On voit qu'il a plus senti, plus rêvé, qu'il n'a médité; pour méditer avec fruit il faut du calme, et le calme lui a manqué. L'abus de l'analyse a dû contribuer encore à l'égarer {Hi 119} davantage: on perd, par l'habitude de l'observation microscopique, cette précieuse faculté de voîr en grand, d'embrasser, d'un coup d'œil, tout un ensemble de faits, tout un ordre d'idées. Et puis, il est une foule d'instincts précieux, de vérités de sentiment, de perceptions mystérieuses qui périssent dans ce travail de l'analyse, de même que certaines parties éthérées des corps se volatilisent pendant l'expérience du chimiste, qui, au lieu d'une substance inconnue, d'un nouveau corps simple, ne trouve plus, au fond de son creuset, qu'un peu de cendres et quelques parcelles de charbon, à la place de l'or et du diamant qu'il y avait mis.
La lecture réfléchie de Lélia et de Jacques m'a montré George Sand comme supérieurement ignorant en ce qui touche l'homme, l'histoire de l'humanité, de son développement graduel, du but vers lequel doivent tendre, à la fois, et les sociétés et l'individu. J'en dirai la raison: dès qu'on s'éloigne du point de vue social, on cesse de comprendre l'ensemble, dont l'ordonnance et l'harmonie vous échappent. Il est comme le centre du cercle, auquel viennent aboutir tous les rayons de la circonférence, et d'où l'œil l'embrasse tout entière. {Hi 120} Pour peu que vous vous en écartiez, vous ne sauriez plus voir que partiellement. George Sand s'est toujours placé au point de vue individuel, et c'est pour cela que son regard d'aigle n'a rien su discerner complètement, ni rien pu saisir de la corrélation qui existe entre les phénomènes du monde des intelligences. Il s'est trouvé dans la position d'un homme auquel on voudrait faire admirer un magnifique tableau de Claude Lorrain, placé à l'envers: encore, dans ce cas-ci, le sens intime et la réflexion rectifieraient, jusqu'à un certain point, l'erreur résultant des conditions défavorables dans lesquelle se trouverait l'observateur; mais si l'œil interne a cessé d'être simple et lucide, quel remède?
L'individualisme aura beau faire, jamais il ne nous convaincra que l'état de société ne soit pas d'institution divine. Tout nous prouve le contraire; l'instinct social départi à l'homme, la faculté de se mettre en rapports intimes avec ses semblables, la sympathie qui le porte irrésistiblement vers eux, et, plus que tout le reste enfin, le grand fait, le fait décisif de l'établissement des sociétés. Pour réussir à les dissoudre, à les fractionner en des millions d'individus isolés, à la manière des héros de George Sand, {Hi 121} il faudrait refaire l'homme à neuf. Mais en serait-il meilleur, plus grand et surtout plus heureux? Si nous étudions ces étres-là, si nous en croyons leurs révélations, trop caractérisées pour être purement fictives, et surtout ces cris d'angoisse si poignans, qui souvent se font jour au milieu de leurs fureurs, l'affirmative ne nous paraît pas soutenable. Après avoir anéanti la société actuellement existante, Il serait de toute impossibilité à ces malheureux de la reconstituer sous une forme quelconque. Ils manquent de base, et n'ont pas une seule idée sociale. Ainsi donc, l'œuvre de destruction une fois consommée, on verrait toutes ces individualités éparses, abandonnées sans règle aux instincts féroces de leur égoïsme, errant au hasard, pour assouvir leur insatiable besoin de jouissance, se ruant les unes sur les autres, et s'entre-déchirant ainsi que des chiens qui se battent sur la proie, que du moins ils ont chassée en commun.
Oui, la société est d'institution divine, et j'ajoute que le progrès est une des conditions de son existence. Aussi l'humanité marche-telle en dépit, et de ces hommes aveuglés qui se roidissent pour lui barrer le passage, et de ceux {Hi 122} non moins insensés, qui s'obstinent à nier le mouvement. Quelque fortes que soient les préoccupations de George Sand, ce ne sera pas lui qui viendra nous soutenir que l'établissement du christianisme, à ne le considérer que comme fait historique, n'ait pas poussé l'humanité dans une ère de régénération et de renouvellement; que la destruction de cette vieille société romaine, gangrenée jusqu'à la moelle, destruction consommée par des races neuves et pleines de sève, n'ait pas rajeuni le genre humain, déblayé le sol et préparé les voies à de nouveaux progrès; que l'action de l'église de Rome, du clergé et des couvens, ait été sans résultats heureux; que la naissance du tiers-état, que l'émancipation de l'intelligence, appelée à lutter inégalement d'abord, puis victorieusement, contre la force brutale, n'ait pas, après maints tâtonnemens infructueux ou déplorables, amené la société au point relativement heureux où nous la voyons aujourd'hui. La grande idée, l'idée chrétienne de l'égalité devant la loi, a passé irrévocablement à l'état de fait; la dignité de l'homme comme homme, sa liberté, ses droits comme citoyen, ont été reconnus et garantis; la pensée affranchie de ses entraves ne {Hi 123} s'arrête que devant la limite que la société a posée dans un instinct de conservation. L'humanité a grandi et s'avance vers ses conquêtes nouvelles, assez forte pour mépriser cette poignée d'individus qui, désespérant de pouvoir la précipiter en avant, au gré de leurs passions ou de leur fougueuse impatience, la maudissent et l'outragent.
Jadis, au sortir d'une orgie, Alexandre a pu, entraînant sur ses pas ses compagnons de débauche, porter la torche aux quatre coins de Persépolis; on a vu Néron, pour compléter sa sensation, faire incendier tout un quartier de la Capitale du monde. Les hordes des farouches et sanguinaires Hussites, les fanatiques disciples de Jean de Leyde, la Jacquerie, la guerre des paysans, ont pu momentanément menacer l'existence des sociétés Européennes, et compromettre l'avenir de la civilisation; mais, grâce à Dieu, de nos jours la chose n'est plus possible. Le principe social s'est graduellement développé, en dépit de tous les obstacles; il est désormais en mesure de n'avoir plus à craindre la tyrannie d'en haut, non plus que celle d'en bas, la plus redoutable de toutes, et la plus avilissante peut-être.
{Hi 124} La voix du génie elle-même est désormais impuissante à égarer les masses; certains exemples réeens ont prouvé qu'on s'était trop hâté de proclamer que le dogme organisateur, que le principe tutélaire de l'autorité avait fait son temps, et quelques défections éclatantes n'ont servi qu'à mieux constater combien il lui restait encore de vitalité et d'avenir. On voit les peuples qui semblaient, pour un moment, s'en être éloignés, s'y rallier instinctivement, comme à l'une des plus fortes garanties d'ordre et de progrès durable.
J'EN étais là de mon travail: je venais de relire cette conversation entre Lélia et sa sœur Pulchérie, la fille publique, conversation d'un cynisme si cru (*); lorsque, me prenant à refléchir, une illumination soudaine me vint. Il me sembla enfin avoir découvert et saisi la pensée de George Sand, la chaste allégorie qui, jusqu'ici, m'avait échappé. Je frappai dans mes mains en m'écriant: je l'ai trouvée! Lélia est un bon livre, un livre excellent, dans lequel George Sand, éclairé sur ses erreurs, a voulu nous montrer les écarts de la raison individuelle, et prouver, par un effrayant exemple, les conséquences fumestes de l'esprit d'examen et d'analyse, {Hi 126} alors que, livré sans frein à ses téméraires investigations, il ose franchir ces limites redoutables que Dieu a assignées à l'esprit de l'homme, ces colonnes d'Hercule posées par lui aux confins des régions de l'intelligence. Dans l'orgueil de sa raison, Lélia a prétendu sonder d'impénétrables mystères; elle a voulu tout scruter, tout soulever, et se constituer audacieusement l'arbitre des desseins du Dieu jaloux. Sa manie de tout analyser l'a menée droit au doute et du doute au désespoir, en passant par la dégradation. Les souffrances de Lélia, ses folies et ses fautes découlent de cette source empoisonnée. C'est pour avoir rêvé jusqu'à l'abus, qu'elle a pris ainsi en horreur la réalité, que toute créature humaine est condamnée à subir; c'est pour avoir raisonné sans fin, qu'elle a perverti en elle le sens interne, et faussé ces notions précieuses, ces instincts tutélaires que Dieu nous a donnés pour guides; c'est pour avoir tout disséqué d'un scalpel infatigable qu'elle s'est désenchantée sur tout; c'est enfin pour ne s'être occupée principalement que d'elle-même, de ses illusions, de ses douleurs, de ses émotions, pour avoir tout rapporté à ce centre unique, qu'elle s'est desséchée {Hi 127} comme une momie, et que nous la voyons errer, ainsi qu'un cadavre galvanisé, au milieu des vivans, pour lesquels elle ne ressent plus aucune sympathie.
{Hi 125} (*) Volume I.er, page 328.
George Sand nous a rajeuni l'antique allégorre de Prométhée. Lélia est enchaînée à son roc, la réalité; son vautour, à elle, c'est le doute, c'est l'ennui qui rongent sans relâche ce cœur devenu universellement impuissant « par trop de puissance peut-être ». Elle ne croit plus, ne désire plus, n'espère plus; elle est tombée au dernier degré de l'infortune et de l'abjection; il ne lui reste plus rien d'humain que l'enveloppe extérieure: au dedans le vautour a tout dévoré.
Pour notre instruction, George Sand a imité le procédé des Spartiates qui enivraient un malheureux afin de donner, à leurs enfaus, le salutaire spectacle d'un homme dégradé par la débauche. George Sand, le grand artiste, a, dans un but de haute moralité, enivré Lélia de spiritualisme et d'orgueil; puis il la lâchée à la poursuite de l'idéal. Elle a eu soif de tout connaître, de tout approfondir, de tout posséder. Créature bornée, être fini, elle a brûlé de se compléter: c'est à l'infini qu'elle aspire. Haletante, elle {Hi 128} croit, dans son illusion, toucher enfin au but qu'elle a rêvé; elle va s'écrier: je sens que je deviens Dieu! Mais la pauvre, la faible, l'insensée créature tombe, et se brise les ailes; après avoir plané, elle rampe!...
George Sand se gardera bien de jeter un voile sur ce triste spectacle; il veut au contraire que la leçon soit complète: elle en sera plus terrible et plus efficace. Il nous montre Dieu vengeant ses droits outragés, punissant Lélia « pour avoir convoité sa majesté et sa puissance, et, lui infligeant l'isolement ». Il va nous faire voir l'orgueilleuse spiritualiste avilie à ses propres yeux, se souillant volontairement au contact de la matière, et venant essayer du « cloaque » de nos vices, dans l'espoir de compléter sa sensation. C'est que son imagination, épuisée, à bout de voie, n'a plus d'illusions et est devenue impuissante à l'abuser plus longtemps.
Lélia est pure et chaste, dit Stenio; bon jeune homme, comme il s'abuse! Lélia n'est ni chaste ni pure; elle l'est aussi peu d'intention que de fait, et la nature de ses rapports avec le jeune poète n'a rien dont elle doive s'enorgueillir. S'ils restent platoniques, il ne faut pas lui en savoir {Hi 129} gré. « Jàm mæchata est eum in corde suo ».
Où donc courez-vous, Lélia? — A la recherche de mon sixième sens; il me le faut! — Malheureuse! Pour le trouver, c'est vainement que vous vous êtes prostituée à un homme, « aux appétits fauves et voraces » qui vous faisaient horreur. Livrée passivement à ses brutales caresses, vous reconnaissez vous être avilie sans résultat, et c'est en vain que vous vous êtes abandonnée « à cette fureur sauvage qui s'emparait de votre cerveau, et s'y concentrait exclusivement ». Vous dites bien! De souffrances pareilles aux vôtres « on ne sort pas sans taches et sans souillures..., » et vous vous êtes avilie en pure perte. — Eh bien donc, je chercherai ailleurs! — Lélia, prenez garde! Cette fois-ci, vous vous adressez à un homme qui est pur et doit rester pur. Vous violez les privilèges de l'autel; vous arrachez le prêtre au sanctuaire, pour en faire l'objet, que dis-je? la victime de vos séductions provocatrices, de votre libertinage d'imagination; vous allez le livrer au remords, au doute, pour le pousser plus tard à la démence. Vous perdez son ame; et vous lui enlevez Dieu.... Et ne vous abusez pas! Vous avez descendu un échelon de plus vers la dégradation; car, si votre corps {Hi l30} est demeure chaste, au milieu de ces raffinemens d'un dépravant platonisme, votre ame s'y est souillée de plus en plus, sans que votre sensation en ait été plus complète. — Elle le sera enfin! J'aimerai Stenio le poète, l'adolescent à l'ame jeune et neuve, aux élans passionnés; c'est à lui qu'il est donné de me rendre ma jeunesse perdue, de me faire connaître l'amour. — Hélas, Lélia! vous vous flattez encore; vous ne réussirez qu'à déflorer cette ame virginale, qu'à flétrir sans retour ses fraîches illusions. Vous foudroirez Stenio de cette malédiction qui tomba sur votre tête, et qui rayonne autour de vous, ainsi qu'un météore destructeur. — Eh! que m'importe? « L'égoïsme humain est féroce ». Malheur au poète, si son amour est insuffisant à me révéler enfin cette vie à deux, cette vie du cœur, dont jusqu'ici j'ai vainement voulu vivre. Je suis résolue à trouver ce qui me manque, dussé-je l'aller chercher jusqu'au dixième cercle de l'enfer du Dante! — Soit! Descendez donc plus bas encore, Lélia; là, dans l'ignominie: voici votre sœur, la fille publique, qui va vous initier à ses secrets; elle vous trouvera préparée à recevoir ses leçons, et docile à les suivre.
« .... J'ai tout épuisé, dit Lélia avec abattement. {Hi l3l} — Tout sauf le plaisir, dit Pulchérie, en riant d'un rire de bacchante qui la changea tout-à-coup de la tête aux pieds. »
» Lélia tressaillit et recula involontairement; puis, se rapprochant avec vivacité, elle prit le bras de sa sœur. — Et vous, ma sœur, vous l'avez donc goûté le plaisir? Vous êtes donc toujours femme et vivante? Allons! Donnez-moi votre secret; donnez-moi votre bonheur, puisque vous en avez (*) ».
(*) Lélia, volume I, page 332.
Certes, George Sand! La leçon que vous nous donnez là, il ne lui manque rien pour être efficace. Nous voyons Lélia, l'ambitieuse spiritualiste, la contemptrice hautaine de l'humanité, la faiseuse de vertus à son usage, l'altière ennemie de Dieu, l'investigatrice téméraire des mystères les plus redoutables, nous la voyons passer du scepticisme au désespoir, et terrassée par celui-ci aux pieds d'une courtisane, à laquelle elle vient, d'une voix suppliante, demander de la faire vivre, de lui donner son secret pour trouver, sinon le bonheur, du moins l'étourdissement; de l'initier enfin « à sa religion du plaisir. » Elle vient abjurer, entre ses {Hi 132} mains impures, les restes de sa dignité de femme, de ses croyances, de ses espérances instinctives; elle vend son ame, comme le mendiant moribond qui vend le haillon qui lui reste, pour s'enivrer d'un verre d'eau-de-vie, et sentir encore l'existence.
Le but utile que l'auteur s'est proposé ne serait atteint qu'imparfaitement, s'il ne nous apprenait aussi de quelle manière on en vient là. Le récit de sa vie, que Lélia fait à sa sœur, ne nous laisse, sur ce point, rien à désirer. Ce récit, dont la courtisane Pulchérie, prend acte pour se relever, pour faire sentir le poids humiliant de sa supériorité à cette sœur, qui jadis la méprisait, et qu'elle écrase aujourd'hui de sa compassion flétrissante; ce récit est au nombre des parties les plus saillantes et les plus instructives de l'ouvrage (*). C'est l'itinéraire qui mène à un abyme; il offre l'intérêt de ces cartes marines qui, sur la vaste étendue des océans, ne signalent que les courans et les écueils cachés à fleur d'eau, contre lesquels le navigateur doit se tenir en garde.
(*) Volume II, pages 1.-87.
George Sand nous montre Lélia, dans les {Hi 133} premières années de sa jeunesse, stimulant, par tous les excitatifs possibles, une imagination déjà trop ardente; l'affranchissant, de plus en plus, du contrôle d'une raison sévère, d'une ferme volonté; exagérant artificiellement toutes ses émotions; développant outre mesure des facultés déjà trop prédominantes; se laissant emporter à cette verve, à cet élan d'enthousiasme, que le positif de l'existence va bientôt glacer et refouler dans son sein. « J'agrandissais, de jour en jour, ma puissance, dit-elle; j'exaltais sans mesure ma sensibilité; je jetais toute ma pensée et toute ma force dans le vide de cet univers insaisissable, qui me renvoyait toutes mes sensations émoussées ». Plus loin, Lélia ajoute qu'elle est entrée dans la vie active, « ayant devant elle tous les faits à apprendre, et aucune émotion nouvelle à ressentir ».
Le mal que d'aussi dangereux précédens avaient commencé, le désabusement de l'amour l'achève. « Les rêves de Lélia avaient été trop sublimes; elle ne pouvait plus redescendre à la réalité, » dont elle s'irritait, comme d'une déception et d'une injustice de la providence. Dévorée d'une inextinguible soif d'émotions, {Hi l34} d'un besoin infatigable d'activité, elle a tout essayé, tout usé; dans son dénuement immense, elle a senti qu'il lui faudrait « l'univers, et qu'elle l'épuiserait le jour où il lui serait donné ». Sa folie délirante a aspiré au ciel qui lui est resté fermé, parce qu'il ne s'ouvre qu'aux cœurs humbles et droits. Ne trouvant point au-dehors d'aliment qui leur suffît, ses passions sur-excitées se sont retournées contre elle-même, pour vivre aux dépens de cette ame, que bientôt elles ont dévastée. L'infortunée se représente ballotée misérablement entre la foi et le doute, entre le désespoir et le besoin d'espérer. Dans la cellule de son cloître désert, elle se débat, avec une sorte de rage, contre ses rêves, contre les fantômes qu'évoque son exaltation fiévreuse; tantôt se laissant abuser aux hallucinations d'un ascétisme insensé, qui appaise momentanément ses angoisses; tantôt ressaisie par ses doutes, et descendant, descendant encore jusqu'à l'athéisme, au sein duquel elle semble goûter, pour quelques courts instans, une affreuse paix, et je ne sais quel calme brutal. Obsédée des funestes souvenirs du passé, succombant à l'horreur du présent, épouvantée des menaces de l'avenir, elle s'arrache de nouveau {Hi 135} à la solitude pour rentrer dans le « cloaque de la société » et y chercher l'étourdissement et l'oubli. Faute d'avoir su se résigner « à connaître et à pratiquer la patience de l'ennui, » Lélia a invoqué « la résolution du désespoir. » Cet état morbide, devenu pour elle une manière d'exister, a ravagé fatalement tout son être, dénaturé ou neutralisé ses facultés les plus précieuses, et justifié cet arrêt de la plus rigoureuse justice qu'elle a porté contre elle-même: « l'être arrivé à la possession d'une force inutile, d'une puissance sans valeur et sans but, n'est qu'un fou vigoureux dont il faut se défier ».
Les scènes erotiques du pavillon d'Aphrodise, le guet-à-pens infâme à l'aide duquel Lélia, dans son ingénieux égoïsme, jette le confiant et encore pur Stenio aux bras de la courtisane, ne sont que les développemens nécessaires de la belle et utile donnée de George Sand. Ce luxe d'audacieux cynisme que l'auteur y déploie, trouverait, s'il en était besoin, son excuse dans la droiture de ses intentions et dans la moralité de son but:
« Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté, » |
Il n'en est pas ainsi du français, mais qu'importe? {Hi 136} C'est peu de faire monter le rouge au front du lecteur, lorsqu'on réussit, ainsi que George Sand, à inspirer, pour d'aussi énormes excès, un aussi profond dégoût.
Comme il a su habilement rendre odieuse et révoltante la scène de l'orgie! Ces courtisanes et leurs habitués, comme il s'est plu à nous les représenter brutaux, féroces et stupides! Avec quelle force et quelle évidence il nous prouve que la débauche, c'est Circé qui changeait ses vils amans en pourceaux! Car, ces brutes à face humaine, repues de viandes et de vin, n'ont ni la gaité ni l'entrain que donne le plaisir à des êtres intelligens; elles s'étourdissent, se font du bruit et éclatent d'un gros rire, en s'efforçant de faire de l'esprit, aux dépens de Stenio mourant. Ces hommes manient l'ironie comme une pioche; leur plaisanterie est lourde sans être poignante; ce n'est point l'agile Taureador qui voltige autour de son ennemi, auquel il décoche ses flèches légères; c'est le pesant Entellès qui, dans sa force, assomme le taureau d'un coup de poing. Quoi de plus lâchement atroce, que les provocations par lesquelles ces .viveurs se plaisent à avancer les derniers momens du poète avili, et à les couronner dignement par le blasphème, {Hi l37} qui le dédommagera du moins de son impuissance.
Et cette femme, à laquelle il n'en reste plus que le nom, cette abjecte Pulchérie qui, par l'abus du plaisir, a tué en elle jusqu'à la compassion, ce précieux apanage de son sexe; Pulchérie qui a étouffé sou ame et son cœur dans cette boue, où elle se vautre insouciante, quel salutaire enseignement ne nous offre-t-elle pas? Dans son indifférence bestiale, elle voit tomber à ses pieds la dépouille inanimée de Stenio, de cet enfant qu'elle a tué corps et ame; elle voit emporter ce mourant, qui palpite encore d'un reste d'excitation convulsive, puis elle court froidement s'étourdir au milieu de l'orgie.
Des doctrines qui tendraient, je ne dis pas à justifier ou à encourager de pareilles turpitudes, mais simplement à les présenter comme indifférentes, me sembleraient jugées par ce seul fait.
Mais c'est ici qu'on est forcé d'admirer ce que peut un bon mouvement, un effort courageux. On sait tout ce que George Sand avait à rétracter. Comment pouvait-il mieux discréditer ses anciennes erreurs, qu'en faisant professer ces mêmes doctrines détestables à une créature aussi {Hi 138} profondément dégradée que l'est Pulchérie? En les mettant dans cette bouche impure, il en a fait, hâtons-nous de le dire, pleine et éclatante justice, ainsi que de quelques autres propositions scandaleuses qu'on aurait pu tirer de ses prémisses, et auxquelles il imprime, du même coup, une flétrissure ineffaçable, pour en finir avec son passé.
« L'union de l'homme et de la femme, dit Pulchérie, devait être passagère, dans les desseins de la providence; tout s'oppose à leur association, et le changement est une nécessite de leur nature ».
Remarquez, sur ce point, l'accord qui existe entre le Pape St.-Simonien qui « réglementait l'adultère, » entre Jacques le réformateur du mariage, et la fille publique Pulchérie: il est décisif.
Et plus bas elle ajoute: « être amante, courtisane et mère, trois conditions de la destinée de la femme auxquelles nulle femme n'échappe, soit qu'elle se vende par un marché de prostitution, ou par un contrat de mariage ».
Poursuivez, George Sand! Vous réhabilitez glorieusement la sainte institution que, dans vos {Hi 139} jours d'aveuglement, vous avez travaillé à avilir.
Quelle preuve plus convaincante pouvait-il nous offrir de l'abus du raisonner, et de la flexibilité avec laquelle le sophisme s'adapte à l'erreur, que de nous montrer la prostituée raisonnant son infamie, parvenant à en faire une chose assez belle, assez spécieuse pour s'en parer et s'élever, elle la courtisane, au-dessus de la mère de famille? « Comparez-vous, dit-elle à Lélia, les travaux, les douleurs, les héroïsmes d'une mère de famille à ceux d'une prostituée? Quand toutes deux sont aux prises avec la vie, pensez-vous que celle-là mérite plus de gloire qui a eu le moins de peine?...... Mais quoi! mes paroles ne te font donc plus frémir comme autrefois? Tu ne te soulèves plus aux hérésies de la débauche, aux impudences de la matière? Reveille-toi donc, Lélia! Défends donc la vertu! » Le sombre silence, que garde Lélia, met le sceau à l'arrêt de dégradation dont George Sand l'a flétrie; il ne pouvait la faire descendre plus bas.
La vertu! Comment et de quel droit la défendrait-elle? L'a-t-elle jamais comprise, jamais pratiquée? Elle nous a révélé sa vie; son silence devant cette sœur qui la raille insolemment, parce {Hi 140} qu'elle se sent plus qu'elle, n'a rien qui doive nous surprendre. Elle lui laisse poursuivre en paix son apologie du vice; ces mots: vice, vertu, conscience, sont pour Lélia vides de sens désormais; toutes seè notions ont été faussées, une à une, ébranlées, sapées par la base: le scepticisme a tout remis en question. La pure, la sainte Lélia est dégradée, au point de ne rien trouver à répondre à la courtisane, « à la stupide et vile organisation, dont elle s'était jadis éloigné avec dégoût; » elle s'est mise à sa suite!
Combien George Sand constate cruellement l'avilissement dans lequel il l'a jetée, lorsqu'il lui fait dire de sa sœur: « qu'elle a su revêtir le plaisir, dont elle a fait son Dieu, de poésie et d'une chasteté cynique et courageuse ». L'entendement de Lélia s'est troublé; elle en est au point d'avoir oublié le sens des mots qu'elle emploie! Pulchérie l'a, sinon initiée à sa religion du plaisir, à laquelle elle est destinée, en dépit de ses efforts, à rester à jamais incrédule, du moins convertie à ses principes. « Cette loi du mariage moral dans l'amour, dit Lélia, est aussi folle, aussi dérisoire devant Dieu, que celle du mariage social l'est maintenant aux yeux des hommes ».
{Hi 141} George Sand nous peint également avec la touche la plus sombre et la plus énergique, avec une vérité qui fait frémir, les ravages que la débauche, et le matérialisme qui en est sorti ont produit sur l'infortuné Stenio. Son corps est usé jusqu'à la décrépitude; son intelligence est dévastée, et son cœur flétri a conservé à peine un reste de chaleur et de reconnaissance pour Trenmor, pour cet ami qui se dévoue à le sauver! Vous croyez encore surprendre en lui un bon sentiment, un dernier élan généreux. . . Il va vous détromper; n'en faites honneur qu'à son impuissance.
Il a fallu, certes, que George Sand eût bien fortement la conscience de la pureté de son intention, de l'excellence de ses motifs, pour qu'en écrivant cette scène de rendez-vous entre Stenio et la princesse Claudia, amenée au pavillon d'Aphrodise par sa gouvernante, il n'ait pas craint de se voir faire la terrassante application des paroles de blâme et de mépris, que Stenio adresse à l'entremetteuse. Mais il a pu les écrire, ces lignes flétrissantes, sans que la rougeur lui ontât au front; ce n'est plus George Sand qui montrerait désormais, à la femme chaste et pure, le chemin de la prostitution!
{Hi 142} Pour réfuter d'avance, et d'une manière décisive, les doctrines d'athéisme endurci et de matérialisme abject qu'il fait professer à Stenio, dans ses derniers momens, George Sand lui a donné la conscience de sa propre dégradation; il ne lui a laissé que celle-là. Le malheureux repousse toutes les consolations qu'on lui prodigue; il sent qu'il n'en est point qui puissent atteindre jusqu'au fond de l'abyme d'abjection où il rampe. Il va mourir; mais il veut mourir en blasphémant, en reniant Dieu après s'être renié lui-même; il le voyait, alors qu'il était pur; mais son œil s'est voilé à mesure que son cœur s'est corrompu, et, au sein de ces épaisses ténèbres qui se sont faites autour de lui, il ne trouve plus que le désespoir morne et amer. Cette ame, sans grandeur et sans énergie, était au-dessous de l'épreuve dans laquelle les froids dédains de Lélia l'ont jetée. L'impure débauche, recevant Stenio des bras du spiritualisme, l'a terrassé dans la fange et a brisé en lui tout ressort; il ne se relèvera plus. Mais il emploiera ce qui lui reste de forces à essayer de faire tomber les autres, pour les ravaler à son niveau. Dans son irrémédiable épuisement, il déclame sur « l'homme fort; » impuissant à croire, il prêche l'incrédulité; {Hi 143} impuissant à jouir, il déifie la jouissance insouciante; impuissant à espérer, il livre au vent les chances de son avenir, et subit, impassible, le malheur et l'opprobre du présent. Placé qu'il est au-dessous du mépris des hommes, il le brave, comme il brave le sien propre. Prêt à mourir martyr de sa foi en lui-même, il se soulève avec effort pour blasphémer une dernière fois, et jeter encore un peu de cette boue, où il se roule, vers le Dieu qu'il voudrait anéantir avec lui. De pareilles divagations dans une telle bouche, et le suicide qui en est la digne conclusion, sont, pour les lecteurs, sans aucun danger; George Sand l'a senti. Il a dû penser que personne ne prendrait au sérieux ces rêvasseries délirantes d'un maniaque moribond, et qu'en donnant, à son corps la mort dont le matérialisme a déjà frappé son ame, Stenio ne ferait exemple pour personne.
Eh bien! sans mon illumination soudaine, j'allais, aveugle que j'étais, jeter là avec dégoût ce livre excellent, et le déclarer digne de compléter la bibliothèque de la veuve Sainclair (*)!
(*) Voyez Clarisse Harlowe.
Lélia, dont les facultés sont restées troublées depuis sa dégradation, vient prononcer, sur la {Hi l44} froide dépouille du poète qu'elle aima, une sorte de panégyrique, d'hymne funèbre empreint de je ne sais quel caractère de religiosité vague, qui se mêle aux plus étranges aberrations. Elle célèbre cette ame « restée vierge dans un corps prostitué à toutes les débauches, » et nous montre Stenio porté, des bras d'une courtisane, dans le sein de Dieu, après avoir passé par le suicide!!
Lélia accuse la réalité d'avoir tué « Stenio le poète, l'homme tout d'imagination; » phrase de panégyrique et qui n'a rien de vrai. Stenio n'a connu encore qu'une des faces de la vie humaine, et c'est la pire de toutes; il n'a succombé que sous l'avilissante réalité de la débauche; je me trompe, il a connu en outre, et pour son malheur, l'amour platonique, à lui imposé par l'infirmité de Lélia. Des régions de l'empyrée, où il s'enivrait du nectar idéal, l'infortuné s'est vu, sans transition, précipiter par elle aux bras d'une prostituée.
Signalons encore cette singulière théorie de l'expiation professée ici par Lélia. Expiation qui, selon elle, régénérerait l'homme au milieu de ses désordres, sans sa coopération, sans qu'il en eût même la conscience. D'après Lélia, cette expiation n'en serait pas moins efficace {Hi 145} pour purifier le pécheur et l'absoudre devant Dieu. A ses yeux, le désabusement de Stenio, et rabrutissement volontaire qui en a été la suite, suffiraient à l'éternelle justice, dégageraient sa responsabilité envers Dieu, et seraient pour lui comme une seconde innocence. Parce que « sa lèvre s'est desséchée, en goûtant le fruit impur » qu'il a cueilli sciemment; parce qu'une « lumière vengeresse » est venue dessiller ses yeux qu'il s'obstinait à fixer à terre, et qu'un « savoir douloureux et terrible » a succédé aux illusions qu'il se plaisait à nourrir, Lélia le déclare « pur et saint, » et ne doute pas que Dieu ne le reçoive, avec elle, dans sa gloire et dans son repos!! On ne peut mieux caractériser d'aussi tristes folies, qu'en disant que c'est du quiétisme, moins l'amour de Dieu; l'on sait alors ce qu'il en reste.
La tendance morale, la donnée utile du roman de Lélia, se résume et se révèle plus clairement encore, dans les dernières pages de l'ouvrage. Il se termine par une pensée consolante qui repose l'ame, et le lecteur reste, en fermant le livre, sur l'expresssion d'un sentiment chrétien.
Après avoir rendu les derniers devoirs à ses {Hi 146} deux amis, Trenmor, prêt à s'en éloigner pour jamais, s'écrie tristement: « Que ferai-je sans vous dans la vie? A quoi serai-je utile, à qui m'intéresserai-je? A quoi me serviront ma sagesse et ma force? Ne vaudrait-il pas mieux avoir une tombe auprès de ces deux tombes silencieuses? — Mais, non, l'expiation n'est pas finie... .. Il y a partout des hommes qui luttent et qui souffrent; il y a partout des devoirs à remplir, une force à employer et une destinée à réaliser............ . . . . . . . . . Il regarda le soleil, ce phare éternel qui lui montrait la terre d'exil, où il faut agir et marcher, l'immensité des cieux toujours accessibles à l'espoir de l'homme, et il se remit en route ».
IL est dur, pour un homme qui a approfondi un sujet et l'a traité ex professo, d'avoir à revenir sur ce qu'il a dit, et à avouer une lourde bévue. C'est là ce qui m'arrive; je me vois forcé de reconnaître que je me suis trompé, dans mes conjectures sur le roman de Lélia, comme aussi en attribuant, à George Sand, une pensée louable quelconque, au sujet de la composition et de la mise au jour de son œuvre. Il s'est au reste pleinement lavé de cette imputation, pour lui si nouvelle, qu'elle en semble en quelque {Hi 148} sorte injurieuse. Ses révélations ne laissent plus de place au doute.
Dans une lettre de lui à Rollinat (*), nous lisons ce qui suit: « Tu me demandes si c'est une comédie que ce livre de Lélia, que tu as lu si sérieusement — Je te répondrai que oui et que non selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de douleur austère, de résignation enthousiaste, où j'écrivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie et de colère, où je me moquai de la veille, et où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il y eut àes après-midi d'humeur ironique et facétieuse, où je me plu a à faire Trenmor le philosophe, plus creux qu'une gourde, plus impossible que le bonheur........ C'était un type dont je me suis moqué plus que tout le monde, et avant tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que, mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains, et étant forcé par la logique de faire paraître aussi la raison humaine, je l'avais été chercher au bagne. . . . : . . Ce livre, {Hi 149} si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si sérieux et si railleur, est bien certainesient le plus profondement, le plus douloureusement, le plus âcrement senti, que cervelle en démence ait jamais produit. »
(*) Revue des deux Mondes, N.° du ler Juin 1836, page 534.
Ainsi donc, il n'est plus permis d'en douter: Lélia blasphémant et maudissant, Lélia cuvant son ivresse de spiritualisme aux pieds de la courtisane; c'est George Sand.
Pulchérie philosophant sur les héroïques travaux de sa profession, et se faisant du vice une auréole; c'est Georges Saud.
Magnus reniant son Dieu en présence du tentateur; c'est encore Georges Sand.
Stenio cherchant à éteindre son ame dans le matérialisme, et s'efforçant, moribond désespéré, à ébranler la foi d'autrui; c'est toujours Georges Sand.
Mais Trenmor qui croit et qui espère, Trenmor qui expie et fait le bien, qui a un but et y marche patiemment; ce n'est plus George Sand. Celui-ci nous avertit de voir, en lui, la raison humaine qu'il est allé chercher au bagne, pour en faire le plastron de ses facéties.
{Hi 150} Soit! mes suppositions n'auraient jamais osé se porter jusque-là. Mais voici un aveu d'un abandon encore plus cynique:
« Je suis bien fâché d'avoir écrit ce mauvais livre qu'on appelle Lélia, non que je m'en repente, mais parce que je ne peux plus l'écrire, et que ce me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer » (*).
(*) Lettre à Rollinat, Revue des deux Mondes du ler Juin 1836, page 533.
Gamin, Gamin! Vous voilà donc pris sur le fait, « salissant les murs d'impures images, y traçant des inscriptions révoltantes » pour votre soulagement, dites-vous, et pour donner carrière à vos fantaisies déréglées et à votre humeur facétieuse! Vous ne trouvez donc rien de mieux à faire, pour tuer le temps, que de tuer la morale publique? Et vous croyez qu'il ne se rencontrera pas enfin quelque honnête passant, pour vous saisir, et vous marquer au front d'une bonne tache d'encre, qui fera crier à votre aspect:
« Hic niger est, hunc tu........ caveto! » |
Je sais fort ien que vous invoquerez votre qualité d'artiste pour décliner la compétence {Hi l5l} des « Vandales et des Sicambres », ainsi que tous les appelez. Mais ces vieux Chrétiens-là ne fléchissaient le genou que devant ce qui était digne d'être adoré. Moi, Vandale du 19.e siècle, je fais comme eux; je ne prends pas vos phrases pour des raisons, et toutes vos subtilités artistiques ne parviendront pas à me donner le change. Vous aurez beau crier: l'art pour l'art! L'artiste n'est responsable qu'envers lui-même de son but, de ses moyens, de ses fantaisies et de ses écarts! — Ce n'est pas vrai! Le monde moral ne lui a pas été livré en toute propriété, pour s'y abattre comme un vautour sur sa proie, pour qu'il en use et en abuse à son bon plaisir, et puisse travailler à le bouleverser sans encourir de responsabilité quelconque. Sera-t-il permis à Locuste, qui, elle aussi, se dira artiste, de venir étaler dans nos carrefours, et crier impunément sur le marché son acétate de morphine, sous prétexte de vouloir faire au bon public un estomac à la Mithridate (*)? Et le premier venu ne sera-t-il donc pas en droit de renverser ses tréteaux, et de jeter ses paquets au vent? Que si, pour sa défense, elle dit au juge {Hi l52} que ses poisons lui ont monté à la tête, le juge, tout en la plaignant, ne se croira-t-il pas moins tenu en conscience à la condamner? Et si elle ajoute: qu'il faut que tout le monde vive, ne pourra-t-il pas lui répondre par un mot connu, qui, adressé à un pauvre poète, n'était que froidement cruel, mais qui deviendra équitable et humain, appliqué à l'empoisonneuse?
(*) « ....... J'ai corrigé ce personnage de Lélia, pour en faciliter la digestion au bon public. » Lettre à Rollinat.
Dieu me garde de médire de l'art! moi qui en ai vécu intellectuellement, qui lui ai dû quelques-unes de mes plus douces, de mes plus pures jouissances, et de mes consolations les plus efficaces; mais je crois devoir, en son nom, repousser le flétrissant privilège que l'on invoque imprudemment en sa faveur. Oui! l'art est responsable, tout pouvoir l'est aujourd'hui, et c'est lui faire injure que de le déclarer inoffensif dans ses plus déplorables excès, impuissant dans ses efforts les plus généreux. L'art est en soi chose belle, utile et sainte; c'est pour cela même qu'on doit insister plus fortement pour qu'il ne soit pas profané. Affranchi des éternelles lois d'ordre et de moralité, appliqué à un but ignoble et criminel, il se dégrade entre des mains avilies. Dès qu'il perd de vue sa haute mission, il n'est plus qu'un vain hochet, un {Hi 153} objet de frivole amusement, dont on peut dire, comme ce juge des plaideurs a dit de la question:
« Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux. » |
Ainsi donc, plein d'un mépris cynique pour ses lecteurs et pour lui-même, un écrivain, en attendant l'époque de son parti-pris, viendra, poussé par sa fantaisie d'artiste, initier le public aux tristes mystères que recèle son ame dévastée par les passions et l'orgueil; il l'associera au travail de démolition qui se fait en lui, à ses investigations audacieuses et folles, à ses doutes dépravans et désorganisateurs; il soulèvera les questions les plus vitales, les plus brûlantes, pour les laisser en suspens; il mettra à nu, et interrogera les entrailles palpitantes de la société, puis s'en ira sans recoudre la plaie; il ébranlera toutes les vérités fondamentales et conservatrices, lâchera la bride à l'esprit d'égarement et de désordre, aux instincts brutaux et pervers; faussant toutes les notions instinctives, frelatant le vrai, fardant le faux, il pourra, à l'aide de ses sophismes spécieux, de ses déclamations vides, de ses hyperboles outrées, contrister impunément les bons, ébranler les faibles et endurcir les méchans; pour venger son {Hi 154} orgueil froissé, pour satisfaire ses haines, pour épancher le fiel et la bile dont son cœur déborde, et soulager des souffrances qui sont son ouvrage, le malheureux viendra s'en prendre à la société, et s'attachera, sans relâche, à introduire la perturbation dans le monde des intelligences, dont la règle éternelle lui pèse comme un remords; et il se flattera, l'artiste, de pouvoir invoquer une immunité quelconque pour d'aussi criminels efforts? Non, non! Dieu et les hommes sont en droit de lui demander un compte rigoureux, et de tout le mal qu'il aura fait, et de tout le bien qu'il aurait pu faire!
Ces réflexions ne s'appliquent pas uniquement à George Sand; sur les pas du lion, roi du désert, accourent des bandes de chacals qui vivent de ses restes et des cadavres qu'il a faits.
« Si j'avais la main pleine de vérités, a dit Fontenelle, Je me garderais de l'ouvrir ». Ah, que sa répugnance eut été bien mieux fondée s'il l'eut eue pleine de doutes! Le doute est un germe empoisonné qui ne porte que des fruits de mort; malheur à qui le sème en se jouant? Trois fois malheur à qui s'attache à le répandre à pleines mains, dans un but détestable; à qui, de propos délibéré, scandalise « un de ces petits » dont il {Hi l55} prépare la chute! Le doute affaiblit, quand il ne le brise pas, le seul appui offert à la faiblesse de l'homme; il rompt, dans sa main, le fil d'Ariane; il obscurcit ou éteint le point lumineux qui le guide au terme de sa carrière d'épreuves et de douleurs. Ployé sous son fardeau, l'infortuné se traîne avec effort jusqu'au moment où, cessant de croire et d'espérer, il se laisse tomber lâchement à terre, pour y ramper dans un désespoir stérile; ou bien, frappé de vertige, il s'élance et s'égare haletant à la poursuite d'un fantôme vain; car il faut un but quelconque à l'activité de l'homme, et le désespoir n'en est pas un. S'il ne tend au ciel, il faut qu'il se ravale à la terre, ne fut-ce que pour s'étourdir et secouer, à force de dégradation, l'importun souvenir de son origine et de sa fin. Le doute le seconde dans cette tâche funeste, et lui aide à descendre. Il lâche la bride à ses passions égoïstes et sauvages, étouffe les instincts plus nobles destinés à leur servir de contre-poids, et tarit la source du dévouement, des hautes pensées, des sentimens généreux; il relâche et rompt les liens qui unissent les hommes en société; il y substitue la méfiance qui éloigne, et la haîne qui repousse. En isolant l'homme, il le déprave; il {Hi 156} travaille à détruire l'œuvre de Dieu, et va contre les vues éternelles de sa bonté. Le doute est pareil au simooun, à ce vent du désert, qui flétrit, dessèche et corrode tout ce qu'il touche; il énerve l'ame, quand il ne la tue pas: c'est que le doute est un vent de mort qui souffle des déserts de l'intelligence.
Et quel livre, plus que celui de Lélia, amas incohérent de saletés, de blasphèmes, de malédictions, de négations et de doutes, est de nature à produire des résultats aussi funestes? Quand a-t-on plus audacieusement attenté aux droits de Dieu, à ceux de l'humanité, en cherchant à ébranler la foi qu'elle a en d'éternelles promesses, en la faisant douter d'elle-même, et de son but, et de sa route? Qui, plus ouvertement que George Sand, s'est acharné à saper la sainte croyance à la vertu, à la dignité de l'homme, à détruire la notion tutélaire du devoir?
Assassin de la société! Pourquoi cette visière qui vous cache? Au moment « d'éventrer votre nourrice, » avez-vous craint, comme ce bourreau masqué d'un Roi, que le frémissement d'horreur, soulevé à votre aspect, ne fil trembler {Hi 157} votre main, et ne rendit vos coups moins sûrs?
On s'attrisle profondément, en songeant aux ravages qu'a dû produire la publication de Lélia, parmi cette foule d'êtres au caractère mou et indécis, à l'imagination mobile, aux passions fougueuses; parmi ces enfans adultes qui vivent au jour le jour, incapables de s'arrêter à aucun principe fixe, comme de s'élever à aucune idée générale; parmi ces hommes blasés, long-temps ballotés sur la mer du doute, impuissans à prendre pied, à gagner le bord, et qui, dans leur incurable découragement, appellent la dernière vague qui va les balayer dans l'abyme; car c'est encore une émotion.
Eh! comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque nous voyons l'esprit de vertige dont est frappée Lélia, gagner jusqu'aux intelligences élevées, et inspirer, à un grave professeur, des pages pareilles à celles-ci?
« Patience! Voici venir la vraie prétresse, la véritable proie de Dieu. Le sol a tremblé sous le pied impétueux de Lélia; elle parait, et d'nu bond, elle s'est mise à la tête, non pas des femmes, mais des hommes. Bacchante {Hi 158} inspirée, elle mène, dans le siècle, le chœur des intelligences qui la suivent ardemment. Poursuis, Lélia, poursuis ta marche triomphalement douloureuse: tu t'es dévouée, ne fléchis pas! Obéis à ton Dieu. Il t'a envoyée après la protestante (Mme. de Staël), et la juive (Mme. de Varnhagen), pour être, à la clarté du jour, le poète des idées et de l'infini. Les voiles ne te conviennent pas, les timidités te vont mal. N'abdique pas la sublime effronterie de ton génie. Renouvelle les lois de l'amour et de l'hyménée. Chante! ne pleure pas, et, loin de te laisser consumer par le feu divin que recèlent tes flancs, verse-le sur le monde (*)! »
(*) Au-delà du Rhin, par M. LHERMINIER.
Les œuvres de George Sand resteront comme un monument caractéristique de cette licence, de cette anarchie morale qui suit les révolutions subites et violentes. A ces époques de fièvre et de délire, les esprits impatiens de tout frein, aspirent à s'élancer dans mille directions divergentes, à s'égarer dans l'espace à la poursuite de l'inconnu, à la recherche d'émotions nouvelles. Le relâchement momentané du lien social entraîne, comme conséquence nécessaire, {Hi 159} l'émancipatîon de ces individualités inquiètes, incompatibles avec la règle. Avides de destructions, de rénovations et de mouvement, ces intelligences aventureuses se laissent emporter bien au-delà des bornes du possible. Perdues dans les espaces incommensurables du monde idéal, elles ne peuvent plus ni se diriger, ni s'arrêter, et cherchent en vain un point stable où poser le pied. Elles planent, s'élèvent et planent encore; mais bientôt fatiguée de ces inutiles efforts, leur aile s'engourdit, s'arrête, et les infortunés retombent meurtris sur cette terre des réalités. C'est qu'il ne fut donné qu'à l'ange déchu que chanta Milton, de traverser le chaos d'un vol sûr et infatigable, et de reprendre son essor dans le vide.
Au reste, je trouve la condamnation de George Sand clairement formulée par lui-même, dans une de ses lettres d'un voyageur. « Est-ce un crime de dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher? — Peut être. — De se taire? — Oui (*)! »
(*) Revue des deux Mondes du 1.er Juin 1836, page 536.
Il n'est, certes, rien de plus explicite, et toutes les arguties que George Sand a entassées {Hi l60} ailleurs, ne sauraient atténuer l'effet d'une pareille déclaration. Dans cette même lettre à Rollinat, il se vante pourtant de la publication de Lélia, comme « de l'acte le plus courageux, le plus loyal! » qu'il ait fait de sa vie. Triste courage que celui qui court au-devant d'une réprobation méritée! Etrange loyauté que celle qui consiste à inoculer, à ses frères, le mal dont on se sent mourir!
Mais, George Sand a la conscience tranquille sur ce point. « Ses livres n'ayant jamais conclu, n'ont pu faire, selon lui, ni bien ni mal à personne ». Qu'a produit, demande-t-il quelque part, « cette force d'ame qui m'a fait repousser le joug de l'opinion et des lois humaines? A quoi les ai-je fait servir? Qui m'a écouté, qui m'a cru? Qui a vécu de ma pensée? Qui, à ma parole, s'est levé, pour marcher dans la voie droite et superbe, où je voulais voir aller le monde? — Personne! » répond-il avec découragement.
George Sand se trompe; moi je vois de malheureuses femmes, que l'influence pernicieuse de ses écrits a poussées à l'oubli de leurs devoirs, ou affermies dans l'habitude du mal; je vois un grand nombre d'individus déclassés, mécontens de tout parce qu'ils sont mécontens d'eux-mêmes,{Hi l6l} auxquels il acommuniqué sa rage contre l'ordre social et la race humaine, qu'il a contribué à éloigner, ou à tenir loin de Dieu; je vois plus d'un Stenio qu'il a abruti, en le jetant dans la débauche et le matérialisme; plus d'une Pulchérie éhontée, à laquelle il a fait relever la tête; enfin, j'entends les habitués du bagne, « ces hommes pleins de puissance, » aux indomptables passions, s'écrier, d'un air de triomphe: Et nous aussi, nous avons notre moraliste!
L'auteur de Jacques et de Lélia s'élève, avec force, contre un vice détestable, l'hypocrisie. Tous les hommes de bien s'associeront à son indignation, mais ils seraient plus disposés à lui en savoir gré peut-être, s'ils le voyaient frapper parfois, d'une réprobation sévère, un autre vice non moins odieux, et au fond, tout aussi digne de mépris. Je veux dire l'audace effrontée et le cynisme impudent qui ne savent plus rougir, et vont bravant l'opinion, en tout état de cause. George Sand, et il est aisé de s'en convaincre, est, moins qu'un autre, à l'épreuve de cette séduction qu'exerce, sur les êtres à imagination vive, tout ce qui porte une apparence quelconque, un faux-semblant de force et de grandeur. C'est ce dangereux travers d'esprit qui {Hi l62} fait les fanfarons de crimes et les fanfarons de vices.
Il semble étonnant, au premier abord, que George Sand ne se soit pas associé, dans le temps, aux disciples de Saint-Simon, dont il a dit: « qu'ils allaient d'emblée au sublime et terrible but du partage des biens. (Dieu les protège!) » Les idées du Père Enfantin sur le mariage, son abolition de la famille et de la propriété étaient de nature à le séduire; mais il y avait encore là quelque ombre de religion; du moins les fils de Saint-Simon proclamaient hautement l'intention de relier; George Sand, lui, n'a de penchans que pour délier, et les nœuds trop difficiles à débrouiller, il les tranche résolument du glaive de sa parole. Puis, les St.-Simoniens admettaient une autorité, une hiérarchie; ils imposaient une règle, un sacrifice permanent de la liberté de l'individu, et du moi. Ajoutons que leur association reposait sur une idée toute chrétienne: l'amour et le dévouement pour tous. En outre, cette ruche de travailleurs devait paraître bien mesquine, bien prosaïque à une ame aussi artiste que celle de George Sand; ouvrier excellent pour aller à la sape, {Hi 163} il ne valait rien pour un travail quelconque de reconstruction. Et enfin l'on s'occupait, à Menilmontant, à réhabililer l'art, en le dirigeant vers un but d'utilité et de moralité telle quelle. A mon sens, il n'y a donc plus lieu d'être surpris de ce que George Sand n'ait pas brigué l'honneur de compléter la Papauté Saint-Simonienne.
Bien mieux, je conçois à merveille comment un de ses amis politiques, républicain austère et consciencieux, a pu le déclarer digne de mort, en raison de l'action dissolvante de ses écrits et de son indisciplinable nature de voyou. Ce républicain-là, dans son patriotisme à la Brutus, a prouvé du moins qu'il avait des idées sociales, et je lui promets ma voix pour la présidence, le cas échéant. Il est curieux de voir, par quels faux-fuy ans de rouerie artistique, George Sand essaie de se soutraire à l'effet de cette condamnation morale, qui semble l'avoir désagréablement affecté. Il veut bien renier toute sympathie pour la race humaine, mais il trouve mauvais qu'on le prenne au mot, qu'on le juge à l'œuvre; il n'aime pas à se voir ainsi retranché, comme un membre inutile ou dangereux, de la société future, de cette « jeune Sion » à laquelle il s'est rallié, comme « à la {Hi 164} plus belle des causes dont il ne se soucie pas » (*).
(*) Voyez sa lettre à Everard.
Ceci m'amène à des considérations que je n'énoncerai qu'avec une extrême réserve.
Il est une chose qui me frappe dans les romans de George Sand: c'est une certaine sécherresse, une sorte de froid contagieux qui me gagne, et m'en rend la lecture pénible. Son style pur, poli, brillant, transparent comme un beau marbre, ne me semble pas rayonner de cette chaleur pénétrante et expansive qui distingue si éminemment celui de Rousseau, de Bernardin de St.-Pierre, etc.; moyen puissant à l'aide duquel ces écrivains, que j'appellerai complets, savent émouvoir l'ame de leurs lecteurs, et la fondent ainsi qu'une cire molle prête à recevoir leur empreinte. George Sand n'aurait-il, en dernière analyse, que prodigieusement d'esprit et d'imagination? Toute sa chaleur, toute sa passion seraient-elles dans sa tête? J'hésite à le dire, mais la vraie sensibilité me parait chez lui bien rare, et l'absence en est mal déguisée par cette émotion fébrile dont palpite son style. Tout, sous la plume de George Sand, tourne {Hi l65} naturellement à la phrase, à la déclamation; c'est la pente habituelle de son talent, et, à mes yeux, l'homme s'efface trop fréquemment derrière l'artiste. Je ne connais guères que le délicieux roman d'André, auquel cette observation ne soit pas applicable.
Après avoir fermé un livre de George Sand, il ne m'en reste ni une pensée rafraîchissante dans l'esprit, ni une impression douce dans l'ame, et j'éprouve, à l'égard de cet écrivain, quelque chose du malaise que Pygmalion éprouvait sans doute auprès de Galathée. En dépit de son enthousiasme, il devait toujours sentir qu'il avait affaire à du marbre, et s'apercevoir que l'objet de son culte d'artiste n'était pas « fait de chair humaine ». Peut-être cette impression m'est-elle toute personnelle; je le souhaite: car si elle était générale, l'auteur de Jacques et de Lélia ne serait plus que profondément à plaindre. Ne ressentant pour lui qu'une faible sympathie, nous serions amenés à en conclure, que c'est parce qu'il n'en éprouve réellement aucune pour la race humaine. Dès-lors, son morne désespoir, son complet et irrémédiable isolement, ce vide affreux qui s'est fait autour de lui et en lui, vide que rien ne suffit à combler, seraient {Hi 166} à la fois constatés et expliques. Retranché de la communion de ses semblables, mis au ban de l'humanité comme atteint d'une sorte de lèpre morale, l'infortuné pourrait s'écrier avec Byron, dans l'amertume de son ame:
« This is to be alone! » » Ah! c'est là être seul! » |
Fasse le ciel qu'il n'en soit pas ainsi!
Envisagé de haut, et abstraction faite des circonstances extérieures qui n'ont agi qu'indirectement sur lui, George Sand m'apparaît comme une grande victime, qu'il a immolée lui-même sur l'autel de son orgueil. Ce n'est ni à Dieu, ni à la société, ni aux hommes qu'il est en droit de s'en prendre, dans sa longue et douloureuse agonie. Ce n'est point contre eux qu'il doit lancer ainsi, en maudissant et en blasphémant, les gouttes de ce sang qui coule à flot des blessures qu'il s'est faites. Si George Sand fut coupable envers ses frères, combien n'est-il pas plus coupable encore envers lui-même! Ah! plaignons l'infortuné; ne lui rendons pas le mal pour le mal, et gardons-nous de le maudire! La main de Dieu s'est étendue sur lui; déjà l'expiation a commencé. L'influence régénératrice {Hi 167} du malheur qu'on accepte s'est déjà fait sentir, et a porté ses fruits. George Sand a frémi d'épuuvante en promenant son regard sur les ruines dont il s'est environné, et en le ramenant sur lui-même.
Qu'est-il, hélas! sinon une ruine vivante, un temple dévasté que la sombre verdure du lierre pare encore d'une menteuse apparence de jeunesse et de fraîcheur? Les ténèbres ont voilé le sanctuaire d'où le Dieu s'est retiré; la tempête s'engouffre sous ces arceaux à demi-rompus, sous ces voûtes qui chancellent; parfois, l'éclair les sillonne de sinistres lueurs, qui permettent d'en apercevoir la noble et imposante structure. Leurs sombres profondeurs recèlent des mystères redoutables, des choses qui semblent ne pas appartenir à ce monde. De lugubres fantômes, des formes radieuses, évoquées tour à tour, y apparaissent, s'y rencontrent et s'y poursuivent. On dirait que les esprits de ténèbres et les anges du Seigneur s'y disputent la possession de quelque inestimable trésor; on croit assister à la lutte. On entend des imprécations, d'affreux blasphèmes, entremêlés de cris d'angoisses, et de gémissemens tristes à glacer le sang daus le cœur. A ces bruits confus et {Hi l68} ineffables, succède, par interralles, un épouvantable silence de mort.... Mais la lutte touche à son terme; du milieu de ces voix tumultueuses, s'élèvent et dominent des paroles de foi et d'espérance, d'ardentes aspirations qui se confondent avecle chœur des esprits célestes, dont l'hymne de triomphe éclate, et, s'affaiblissant par degrés, monte et se perd dans les cieux.