« Ruit per vetitum nefas »
« . . . . . audax . . . . »
HORACE.
« UN gamin de mon espèce. . . . . . »
C'est par ce mot que commence la dernière lettre de George Sand (*); mot profond, plein de portée, qui rëvèle toute une vie, tout un caractère. Jamais le précepte du sage: « Cannais-toi! » ne reçut un plus entier accomplissement. Cette qualification si vraie, si pittoresque, je ne l'ai point trouvée, c'est George Sand qui me la fournit. Il l'a puisée dans, la conscience de soi-même, et s'est peint d'un seul trait, non pas en buste, mais en pied, mais tel qu'il s'est audacieusement posé devant la société indignée. {Hi 6} Et ne croyez pas que ce soit là un de ces mots lâchés à l'étourdie; c'est bien le fond de la pensée de Sand, l'expressiou exacte de l'opinion qu'il s'est formée de lui-même. Il caresse cette idée, il y revient avec complaisance. « Je suis, dit-il ailleurs, un vrai bohémien, un polisson; le plus indiscipliné voyou qui ait fait, de la vie, une école buissonnière (**) ». En effet, pour peu qu'on y réfléchisse, l'auteur de Lélia et de Jacques n'est autre chose que le gamin de génie, le gamin élevé à sa plus haute puissance. Poursuivons le parallèle, il ne nous fera pas défaut; partout l'analogie en ressort fondamentale, frappante, et jetant une clarté vengeresse sur George Sand, sur le caractère et la tendance de son œuvre.
(*) Revue des deux Mondes du 15 Novembre 1836.
{Hi 6} (**) Lettre à Everard, Revue des deux Mondes du quinze Juin 1835.
Le gamin représente les instincts mauvais de notre nature abandonnée à elle-même; ses penchans destructeurs et désordonnés, sa sauvage indépendance, sa haine contre toute autorité, son mépris cynique pour ce qu'ont respecté les hommes de tous les temps. Les notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, telles que les a sanctionnées le consentement unanime des peuples, {Hi 7} sont pour lui sans valeur. Le gamin est, à lui-même, sa loi vivante; ses appétits, ses passions, ses haines sont les seuls mobiles, la seule règle qu'il reconnaisse; il vit en dehors de la société à laquelle il a déclaré la guerre, et, ne pouvant l'anéantir, il l'outrage. Il salit les murs d'impures images et y trace des inscriptions révoltantes. Après avoir assisté au départ de la chaîne, car le gamin est avide d'émotions, il s'étend au soleil, et se laisse bercer aux fantaisies de son imagination indisciplinée. Il est heureux; il se croit au bagne! non pour s'y régénérer, comme Trenmor (*), mais pour y retremper son cynisme, et s'y affermir dans ses habitudes de révolte et de blasphème, parmi ces hommes forts que la « tyrannie » de nos institutions a frappés.
(*) L'un des personnages du roman de Lélia.
Encore préoccupé de ses rêves, le gamin s'assied sur la pierre de l'égout, tribunal digne d'un pareil juge. Dans son audace effrontée, il cite, à sa barre, la société, qui poursuit son chemin, en détournant la tête, avec une expression de pitié mêlée de dégoût; il s'en venge en l'insultant en détail. Le prêtre passe; il lui jette des paroles de blasphème et d'outrage; car le prêtre, {Hi 8} c est le représentant d'une autorité acceptée; et, à ce titre, il lui est odieux. Le gamin brave et injurie la force publique, sauve-garde de l'ordre et des lois; il crie: « à bas les ministres, » et siffle le chef de l'Etat, roi, président, directeur, peu lui importe; en lui, c'est l'homme-pouvoir qu'il veut avilir. Il réunit, dans une même charge, le pauvre vieux patricien, avec sa démarche cassée et son costume d'une autre époque, et le brave butor de l'empire, au maintien soldatesque, clopinant sur sa jambe mutilée. Il glisse, à l'oreille de la jeune fille, un mot infâme, qu'il explique par un geste lascif, et dont sa pureté restera à jamais déflorée: l'enfant, dans son trouble, se serre contre sa mère qui l'entraîne éperdue. Courtier d'adultère, le gamin facilite, au suborneur, l'accès auprès de la nouvelle épouse, à laquelle il montre le chemin du Lupanar. Cela fait, il s'accroupit dans le ruisseau, « et s'y lave les mains, devant Dieu, des impuretés de la race humaine (*) ».
(*) Jacques. Les passages guillemetés et les mots en italique sont tirés des écrits de George Sand.
Un brillant équipage vient à l'éclabousser en passant: il est rageur, le gamin; il grince des dents, vomit des imprécations, lance des pierres {Hi 9} et de la boue contre la voiture qui s'éloigne. Ce riche qu'elle emporte, c'est son ennemi; que ne peut-il le mettre à pied! une fois à pied, ah! qu'il saurait bien le rouler à terre, car c'est ainsi que le gamin entend l'égalité.
Il est, lui, l'ami du prolétaire; non de cet ouvrier laborieux qui nourrit sa famille, et porte, le Dimanche, à la caisse d'épargnes, les économies de la semaine, celui-là, il le traite d'épicier; mais de cet homme turbulent, plus assidu à l'estaminet qu'à l'atelier, qui s'enivre du produit de sa journée, rentre dans son bouge, bat sa concubine et ses enfans affamés, et court se joindre à l'émeute qui hurle dans nos carrefours. Le gamin marche avec elle, la secondant de ses vœux, l'encourageant de la voix et du geste. Il brise les réverbères, dont la modeste lueur assure le repos de la cité, et guide la patrouille sur les pas de celui qui le trouble; au gamin ce sont des torches qu'il lui faut. Il dépave la voie publique, renverse les barrières, insulte le magistrat sur sa chaise curule, profane le sanctuaire, assiège le palais de clameurs factieuses, casse les vitres des hôtels, et, pour n'avoir point à se reprocher d'avoir rien respecté, il envahit le domicile du citoyen obscur, {Hi l0} et trouble la paix de son humble foyer.
Traîné devant le juge pour quelque énorme scandale, le gamin est altéré par le cri réprobateur de la conscience publique. Pour la première fois il se trouble, son audace l'abandonne, il balbutie une sorte de désaveu: « Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire. » Le juge le renvoie flétri, et ses amis déconcertés vont répétant, pour sa justification: « Il n'a pas été compris (*) ».
(*) Allusion à la publication dis Lélia et à l'effet qu'elle a produit. Je crois superflu d'ajouter que le juge, dont je parle, est l'opinion publique. Pour tout lecteur familiarisé avec les écrits de Sand, le parallèle que je viens de tracer n'a rien qui soit arbitraire; la suite de cet écrit le prouvera aux autres.
Cultivez cet heureux naturel, George Sand! il y a de l'étoffe dans ce garçon là; c'est un de ces sauvages que vous aimez, et que la société n'a pas encore gâté. Enseignez-lui à lire dans Lélia, formez-le à votre école. S'il a du génie, il continuera votre œuvre; dans le cas contraire, vous en ferez au moins un Lacenaire, un Benoît, qui sait? peut-être même un de Sade! Comme tel, il pourra encore être, pour vous, un auxiliaire utile, et, par l'action dissolvante de son exemple ou de ses écrits, contribuer à préparer le triomphe de l'individualisme sur le principe social.
{Hi 11} Mais ne serais-je point injuste envers le gamin? Hâtons-nous d'invoquer, en sa faveur, sinon un fait à décharge, du moins une circonstance atténuante. Il n'a rien reçu, lui, de cette société qu'il maudit sans la connaître. Triste jouet du hasard, livré, sans moyens de défense, aux tentations incessantes du vice et de la misère, il est resté étranger aux bienfaits de l'éducation, à l'influence préservatrice de l'esprit de famille: Il ne lui a pas été donné de savoir et de choisir. Le gamin n'a pas reçu, d'une bouche chérie et vénérée, de celle de sa mère, les premières traditions sociales; il n'a pas eu, sous les yeux, l'exemple journalier des vertus modestes et difficiles; il n'a pas appris à respecter, dans son père, le protecteur du foyer domestique, le chef de la famille, ce type primitif de toute autorité. Il a eu pour mère une fille publique, père inconnu. Pourquoi donc imputerions-nous, à cet infortuné, son immoralité, résultat nécessaire de l'abandon où il a vécu?
Il n'en est point ainsi pour George Sand; d'où je conclus à la réhabilitation du gamin auquel mon parallèle a fait tort. Il a agi sans discernement, soyons indulgens pour lui; car, hélas! nous tenons tous du gamin, les uns plus, les {Hi 12} autres moins. Il n'est, après tout, que le vieil homme dont parle saint Paul, et qu'il nous représente comme si difficile à dépouiller entièrement. C'est, je le répète, la partie mauvaise de notre nature livrée, sans frein et sans, règle, à ses appétits et à ses penchans vicieux. Mais, que penser de ces hommes qui, armés de l'autorité du génie et de toutes les séductions du langage, s'acharnent à faire prévaloir cette pire moitié de la dualité humaine sur celle qui, tendant, instinctivement aussi, à de plus hautes destinées, est sans cesse en lutte avec elle? Et c'est là pourtant la mission que George Sand s'est choisie, celle qu'il poursuit systématiquement avec une persévérance et une puissance de talent dignes d'un but meilleur (*). Si la charité nous ordonne d'être indulgens pour le mal commis, c'est un devoir non moins impérieux de flétrir, d'un blâme sévère, le mal formulé en principes, et de signaler, à la méfiance publique, ces hommes pervers ou égarés qui prêchent des paroles de mort.
(*) Dans mon opinion, George Sand vient, pour le style, immédiatement après les deux premiers écrivains de l'époque, je veux dire l'auteur des Paroles d'un Croyant, et celui de l'Itinéraire.
{Hi l3} Le divin Platon ne se fut pas borné à bannir, de sa république, George Sand, la tête couronnée de fleurs; non! il l'eût fait attacher au pilori, son livre de Lélia pendu au cou, et ces mots: Empoisonneur public, inscrits au sommet du poteau infâme!
Dans nos saturnales révolutionnaires, George Sand eût été, par acclamation, élu grand-prétre de la raison; peut-être même l'eût-on vu, déguisé en femme, s'asseoir sur l'autel profané.
Et ce n'est point ici une supposition gratuite: l'auteur de Jacques et de Lélia professe hautement le culte de la raison individuelle, disons mieux, de la sienne propre. C'est le seul dont, pour lui, les oracles ne soient pas imposteurs; le seul qui ne lui cache pas un piège. Car il est difficile de prendre au sérieux le nom du Dieu vivant, qu'il semble le plus souvent invoquer pour la forme, et comme pour l'acquit de sa conscience d'artiste; croyance vague, stérile après tout, et qui se résout dans un panthéisme insaisissable. George Sand proclame audacieusement les oracles de l'idole qu'il s'est créée; il pose en regard l'homme et l'humanité, l'individu et les masses, l'exceptiou et la règle; de sa pleine et certaine science, il subordonne, par {Hi l4} une décision infaillible et sans appel, l'humanité à l'homme, les masses à l'individu, la règle à l'exception. Il se constitue en révolte contre la société, ou, pour parler plus exactement, il la déclare en état de rébellion contre lui, et la met hors la loi. Puis, se chargeant de l'exécution de la sentence, il sape ses bases, flétrit ses institutions, brave ses lois, casse ses arrêts, détruit ses sauvegardes, et s'efforce de démolir, pièce à pièce, l'édifice qu'il ne peut faire sauter tout à la fois. A un si étrange spectacle, on ne sait si l'on doit s'indigner ou sourire. George Sand a-t-il donc oublié ce mot d'un sens si vrai? « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit, plus de génie que qui que ce soit, c'est tout le monde. » N'entend -il pas la voix des générations qui s'élève contre lui, unanime, imposante, pour le condamner sans recours? il peut bien la maudire, cette voix, mais il ne lui est pas donné de mettre à néant ses décisions. Quand je vous contemple, George Sand! seul en présence de cette puissance colossale de l'humanité, aussitôt vos rares talens, votre haute supériorité intellectuelle s'effacent et disparaissent; il me semble n'avoir plus, sous les yeux, qu'un pygmée, roidissant ses petits bras dans un risible {Hi 15} effort, et s'imaginant pouvoir se servir de sa plume, comme d'un levier, pour ébranler, sur leurs vieux fondemens, les sociétés que Dieu seul dirige et modifie à son gré, selon ses impénétrables desseins.
Cette tâche insensée et criminelle, George Sand s'acharne à la poursuivre, avec une verve de colère et une énergie de volonté propres à effrayer quiconque n'aurait pas foi en d'éternelles promesses. La haine et l'orgueil, ses deux mauvais génies, le précèdent dans sa course forcenée. Ils secouent leurs torches devant lui, et, à cette lueur infernale, lui montrent, en passant, Dieu et l'homme, les rapports qui les unissent, la société et l'ordre providentiel du monde moral. Le malheureux maudit et blasphème; il appelle à lui toutes les passions mauvaises, tous les instincts anti-sociaux, dont il proclame l'affranchissement. Il se retourne, croyant que derrière lui il y a foule, et se voit presque seul! Le sentiment de son isolement, de son impuissance, l'éclaireront-ils enfin? Comprendra-t-il que l'individualisme est inhabile à rien fonder, si ce n'est l'anarchie en grand, et que l'unité, la cohésion sont au fond de tout ce qui est stable? — Où donc courez-vous? {Hi l6} lui crient quelques individus épars, que la curiosité a attirés sur ses pas. — Au néant par la négation. — Que cherchez-vous? — Je l'ignore; je ne veux rien de tout ce qui existe. Mais, en attendant que mon but soit déterminé, mon choix fait, j'ai besoin d'exercer cette puissance de destruction qui m'a été donnée; je veux me sentir vivre. Malheur donc à ce qui me fait obstacle! malheur à tout ce qui gène le développement illimité du moi y dont les inspirations sont ma loi unique, du moi dont j'ai fait mon Dieu; ce n'est que sur des ruines que je lui sacrifie!
C'est surtout dans Jacques et dans Lélia, que George Sand a formulé ses doctrines anti-sociales y et déposé le trésor de ses colères et de ses vengeances. Nulle part il ne se montre plus haineux, plus méprisant et plus amer. Le sentiment que lui inspire la race humaine, à lui et à ses héros, est plus que de la misanthropie; c'est, pour me servir d'un mot que je fabrique exprès, de l'antropophobie, je veux dire une rage furieuse et implacable. Auprès de Jacques, de Sylvia et de Lélia, Timon n'eût été qu'un Philinte; et, pour trouver quelque chose d'analogue, il faut remonter jusqu'à ce fou couronné, {Hi 17} qui regrettait que le peuple Romain n'eût pas une seule tête, pour en finir avec lui d'un seul coup. Je retrouvé, dans une lettré que m'adressaitt Sylvio Pellico, cet homme au caractère adorable, à la vertu en quelque sorte surhumaine, le passage suivant, qui semble avoir été écrit exprès pour George Sand: « Le grand mal de nôtre époque agitée, c'est la haine. Les cœurs se desséchent; tous cherchent à l'envi à se surpasser en prudente méfiance, en conjectures avilissantes, en ironies cruelles: Ah! ces gens-là n'aiment pas! c'est qu'ils ne sont pas Chrétiens. »
En effet, l'amoûr, dans le sens restreint, dans la commune acception du mot, l'amour tel que le professent George Sand et ses personnages, la chose sans laquelle, selon eux, tout le reste n'est rien, la seule qu ils se vantent d'avoir étudiée, de connaître à fond, et pour laquelle ils se disant appelés à vivre exclusivement; cet amour-là n'est, en définitive, autre chose que l'individualisme poussé jusqu'au déliré, jusqu'à la férocité. C'est là concentration de toute l'énergie vitale, de toutes les facultés de l'homme sur ce point unique: l'assouvissement de sa passion égoïste. Car il s'aime lui-même, il n'aime {Hi 18} que lui dans cette idole qu il s'est faite; il se recherche lui seul, dans l'objet qu'il croit aimer, et auquel il s'imagine follement qu'il se sacrifie; comme si le sacrifice pouvait exister sans l'abnégation, sans l'entier détachement de soi? Dans cet état permanent de fièvre chaude, l'œil de l'intelligence s'obscurcit, le cœur se resserre et se corrode, le sens moral se déprave, les saines notions se faussent, la raison et la volonté paralysées ploient sous le joug de l'imagination délirante, tous les devoirs sont méconnus, foulés aux pieds; en un mot, l'homme social disparaît pour faire place à l'individu, qui, monomane furieux, se débat et brise les entraves qui gênent l'élan de sa passion indomptable; pour la satisfaire il bouleverserait le monde. Il ne faut donc pas s'étonner de voir de tels êtres passer à l'état sauvage. Nous leur avons surpris leur secret, arraché leur masque, et nous savons désormais pourquoi « ils détestent si cordialement la société, ses droits, ses usages, ses préjugés, et révoquent en doute les éternelles lois de l'ordre et de la civilisation, » en attendant que, mieux informés, ils les flétrissent de leurs mépris. George Sand ne trouvera donc pas mauvais que nous le récusions, en invoquant ses {Hi 19} propres paroles: « La haine et le désespoir font trembler la main qui tient la balance, et la vengeance se mêle de juger. »
S'il m'arrive quelquefois de confondre l'auteur et les caractères qu'il met en scène, ce n'est point à dessein, mais parce qu'il est difficile de les séparer. L'homme de génie se réfléchit dans son œuvre; elle fait, pour mieux dire, partie de lui-même. C'est la robe de Nessus sur les épaules d'Hercule, et l'on n'en peut arracher un lambeau sans que les chairs saignantes ne viennent avec. A lexemplc de Byron, George Sand s'est complu à se personnifier, plus ou moins, dans ses créations, et la plupart de ses personnages n'ont guère d'autre réalité que celle-là. Ce sont, le plus souvent, des abstractions incarnées, qui rappellent ce monstre de la porte St.-Martin, produit bizarre des élucubrations de l'alchimiste, bipède indéfinissable, né, par une nuit d'orage, de l'union d'un alambic et d'une cornue. Je me propose de prendre à partie ces héros de romans, ces Virago cuirassées du triple airain. Si, les atteignant au défaut de l'armure, mon fer pénètre dans un sein palpitant de vie, et fait saigner des blessures mal cicatrisées, si, veux-je dire, George Sand se trouve, par aventure, derrière {Hi 20} ses personnages, j'en aurai regret; mais je ne sais qu'y faire, si ce n'est de plaider, par avance, l'excuse de non-préméditation.
SI je commence mon travail d'examen par le roman de Jacques, c'est que, de tous les ouvrages de George Sand, il est, selon moi, le plus mauvais et le plus dangereux, en ce qu'il en est le mieux fait et le plus clair. Nul autre ne me paraît de nature à exercer une action plus dissolvante, et à répandre plus d'idéesf ausses et anti-sociales. Le mal qu'il contient est un mal tout pratique, et mis à la portée de chacun. Quiconque sera enclin à s'égarer dans de mauvaises voies, ou à s'y affermir, à s'y enfoncer de plus en plus, trouvera, dans ce livre, des sophismes à son usage, sophismes au moins spécieux, et débités avec un aplomb d'effronterie, on ne peut plus propre à faire impression surles esprits faibles et sur les convictions chancelantes.
Le roman de Jacques a préparé et provoqué la chute de plus d'une femme, et, pour un grand nombre, il l'a rendue irrévocable peut-être. Cette assertion est basée sur des faits.
{Hi 22} L'idée-mère, la donnée principale de ce roman, donnée qui se révèle plus ou moins clairement, dans tous les livres de George Sand, se trouve formulée sans ambiguité dans le passage suivant, auquel l'ouvrage est destiné à servir de commentaire: « Je ne me suis pas réconcilié avec la société; le mariage est toujours, selon moi, une de ses plus odieuses institutions. Je ne doute pas qu il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelques progrès vers la justice et la raison. Un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l'existence des enfans qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers, et les femmes trop lâches pour demander une loi plus noble que la loi de fer qui les régit. A des êtres sans conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaînes. Les améliorations, que rêvent quelques esprits généreus, sont impossibles à réaliser dans ce siècle-ci. Ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent ans en avant de leurs contemporains, et qu'avant de changer la loi, il faut changer l'homme (Jacques, p.79, vol. I.) »
Les réflexions se pressent en foule, à la {Hi 23} lecture de cet étrange manifeste; en le rédigeant, l'auteur semble avoir été frappé de vertige, et ce préambule seul: « Je ne suis pas réconcilié avec la société, » est de nature à faire naître une juste méfiance, quant à la valeur morale de ce qui suit. Jacques parait avoi« oublié-, si toutefois il les a jamais connues, et la nature de l'homme et les conditions de son existence. Il ne s'est pas aperçu qu'en formulant sa condamnation du mariage, qu'en prédisant son abolition pour l'année 1937, il avait, par le fait et d'un trait de plume, changé l'homme, dans l'impatience où il était de changer la loi. L'existence de la famille ne dérive-t-elle donc pas de ce qu'il y a de plus intime dans notre nature, savoir, de l'amour des enfans, sentiment non moins instinctif, non moins vivace, plus fort peut-être, et à coup sûr plus durable que l'attrait qui porte les sexes l'un vers l'autre? Or, la famille est-elle possible sans le mariage déclaré indissoluble, sauf certains cas urgens de séparation, certaines exceptions rares, qui peuvent être déterminées par la loi? L'expérience de tous les temps et de presque tous les peuples a pleinement confirmé le contraire. Je ne veux point ici trancher du publiciste, en reproduisant les argumens allégués contre le {Hi 24} divorce: je me bornerai simplement à dire, que le sentiment paternel, relui de la maternité surtout, que leur action éminemment moralisatrice, valent bien la peine d'être pris en considération, et qu'il semble au moins étrange de voir Jacques, les sacrifier de gaité de cœur, à un instinct moins noble, moins conservateur surtout, instint qui, développé dans des proportions démesurées, par des imaginations en délire, devient la plus aveugle, la plus isolante, la plus destructive des passions anti-sociales. C'est George Sand lui-même qui l'a dit: « l'amour est égoïste; il s'assied triomphant sur les ruines de l'univers, il se pâme de plaisir sur des ossemens desséchés, comme sur des fleurs. »
S'imaginer qu'on peut en finir aussi lestement avec une institution que l'on hait, c'est faire preuve d'une singplière préoccupation d'esprit. On a ses raisons pour n'envisager le mariage que d'une manière étroite, je veux dire, sous le point die vue purement individuel, et l'on se hâte de le proscrire, sans être en position de le comprendre, ni, à plus forte raison, de le juger. Sur quoi donc basera-t'on le lien plus humain que l'on prétend lui substituer? (Je prendsr ici le mot humain dans sa plus haute acception.) {Hi 25} Comment surtout parviendra-t'on a le rendre sacré? — Mais l'amour.... — Je vous comprends, Jacques; votre théorie sur le sentiment, sur l'amour, « dout on aurait dû faire le Dieu de l'univers, » ceotte théorie, selon vous, suffit à tout. Mais, dites-moi, je vous prie, où s'arrêtera, pour vos couples d'amans, la faculté du provisoire?. A quelle limite finira pour eux, le droit d'user de cette liberté que vous vous garderez « d'enchaîner à jamais? » Jusqu'à quel point leur sera-t-il loisible de changer, d'essayer, de se fixer de nouveau, pour être désabusé une fois de plus, et avoir l'occasion d'essayer une fois encore? Votre principe admis, vous ne vous arrêterez plus, et vous glisserez, par une pente irrésistible, jusqu'à la fameuse théorie du père Enfantin, sur les êtres à affections profondes et les êtres à affections vives, ainsi que sur la nécessité rationnelle de les appareiller; doctrine monstrueuse, qui, dans la pratique, mènerait droit à la promiscuité, et qui attira, au Père, cette terrassante apostrophe d'un St.-Simonien, homme de bien: « Vous réglementez l'adultère! »
Au reste, le vœu que vous émettez à jadis été réalisé: l'antiquité a élevé des temples à votre Dieu de l'univers. Eros et Venus genitritix ont eu {Hi 26} leurs autels, et nous avons vu où la déification des instincts brutaux de notre nature a mené l'humanité. Il demeure encore douteux si les hommes en seront moins grossiers, et les femmes plus respectées, lorsqu'au joug du devoir, qui vous pèse tant, vous aurez substitué le lien libre, l'engagement facultatif que vous annoncez; ces mots hurlent de se trouver ensemble!
Quant au moyen d' « d'assurer l'existence des enfans qui naîtront de......... d'un homme et d'une femme » (pourquoi cette pruderie, Jacques? prononcez hardiment ce mot d'une cynique énergie, le seul qui rende votre pensée, Rousseau vous en a donné l'exemple (*). Ce moyen, dis-je, est tout trouvé; on agrandira les hospices. La société nouvelle se chargera de prendre soin des orphelins délaissés par leurs pères et mères qui, chacun de leur côté, continueront à en accroître le nombre, au gré de la mobilité de leurs affections vives, La famille sera dissoute comme un abus; la propriété, devenue viagère, ne tiendra plus qu'à un fil. Mais, comme l'idée du mien, si ce n'est celle du tien, est enracinée au fond de la nature humaine, le fort, à défaut du droit, voudra au moins s'assurer la {Hi 27} jouissance, et le monde régénéré de M. Jacques, après avoir commence par être un immense Lupanar, devienidra un coupe-gorge, « et c'est là ce qu'on appellera le triomphe de la raison » individuelle.
(*) Premier livre des Confessions.
Jacques et Sylvia me semblent être deux de ces types dans lesquels, George Sand, pour me servir d'une locution familière, se mire avec complaisance. Ils font, l'un et l'autre, partie de « ces êtres au caractère indompté, insaisissable » qu'il aime à mettre aux prises avec la société, laquelle, comme vous pouvez croire, a toujours le dessous dans les romans de George Sand. A ces « êtres d'exception, » il leur faut pouvoir vivre quinze ou vingt vies ordinaires, dans le cours d'une seule vie. Pour eux, l'existence n'est point une voie droite, tracée par le devoir, qui a le perfectionnement pour but et l'éternité pour récompense. C'est une course furieuse, vagabonde, une grande chasse aux émotions. Pour les atteindre, ils foulent aux pieds la conscience, la vertu, les plus nobles instincts du cœur de l'homme; ils passent sur le ventre à l'humanité tout entière, constituée en société, selon les vues de la providence. Car ces cinq ou six créatures à face humaine « qui apparaissent, dans {Hi 28} tout un siècle, pour aimer la vérité, et mourir sans avoir pu la faire aimer aux autres, » se rient de la foi sociale et se vantent de la détester. Mais, grâce à Dieu, ces Sauvages (c'est ainsi qu ils se qualifient), ne sont qu'une anomalie monstrueuse; « ils n'ont point leurs semblables parmi les hommes, » et leur penchant dépravé les pousse au fond des forêts, ponr y mener une vie « de solitude et de haine, » parmi les brutes, au niveau desquelles ils se ravalent; brutes trois fois heureuses, puisqu'elles ne connaissent ni le mariage, ni la propriété, ni les devoirs sociaux! « L'homme qui pense; a écrit Rousseau, est un animal dépravé. » Le mot eût été plus juste, s'il l'eût appliqué à l'homme qui s'isole. C'est de ces mêmes êtres, qu'une bouche éloquente a dit: « quelques rares individus, espèce de race sauvage, errante dans les déserts du monde intellectuel, qui haïssent la vérité comme vérité, et le bien comme bien (*) ».
(*) M. DE LAMENNAIS. Affaires de Rome.
« Quand on se sent moins brute et moins féroce que la société où l'on est condamné à vivre et à mourir, il faut, écrit Jacques, ou lutter corps à corps avec elle, {Hi 29} ou s'en retirer tout-à-fait. » Mais, en attendant, ces insatiables dévorateurs de vies, qui consentent encore à habiter parmi les hommes, font aussi bon marche de l'existence d'autrui que de la leur, disposent de ce qui ne leur appartient pas, et vivent sans scrupule aux dépens de l'ennemi. Etudions un peu Jacques, l'homme-modèle, ainsi que son amie Sylvia; ne les en croyons pas sur parole, quant à l'apothéose qu'ils se décernent mutuellement; mais recueillons leurs aveux, pénétrons leurs motifs, et surtout, voyons-les à l'œuvre.
Jacques a passe sa vie, coûuné tant d'autres, à sabrer Allemands et Russes qui n'en pouvaient mais, s'indignant bien, par fois, de cet odieux métier, et continuant pourtant à sabrer, par distraction sans doute, comme aussi pour échapper à l'ennui et obéir au respect humain, qu'il n'en méprise pas moins in petto. Ajoutons que, tout ce qu'il a pu ôter à son service, il l'a donné à l'amour, dont il a étudié à fond la théorie et la pratique. Sterne nous assure quelque part qu'il en valait mieux quand il était amoureux; cela ne me paraît pas avoir été le cas de Jacques. Quoi qu'il en soit, le voilà qui, à trente-cinq ans, se sent vieux; il est usé, flétri, desséché; il est {Hi 30} sceptique, ne croit plus à rien de bon (il croit en lui ). Il a le cœur dur, « la reconnaissance l'ennuie, il n'y a pas foi, et semble prendre en aversion les gens qui ont reçu de lui quelque chose; » bref, il est désenchanté de tout, excepté pourtant de l'amour, dont il veut encore essayer.
Dans ces belles dispositions, il n'en va pas moins épouser, à première vue, Fernande, une enfant de dix-sept ans, toute jeune, toute naïve, toute remplie d'illusions et élevée dans des idées, dans des habitudes qui différent totalement des siennes. Jacques, l'homme fort, l'homme sage, l'homme pénétrant par excellence (demandez plutôt à Sylvia), s'obstine à consommer ce coup de tête, en dépit des judicieux conseils, des prévisions trop bien fondées de son amie. Les réponses qu'il y fait sont empreintes de l'égoïsme et de l'imprévoyance les plus vulgaires; il est amoureux! « J'épouse cette jeune fille, avoue-t il, parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder. » Décidément, Jacques baisse; il a des scrupules et renie ses principes; autrefois il eut séduit, puis enlevé Fernande, pour vivre librement avec elle. « Ne dis pas, ajoute-t-il, que j'expose le bonheur d'un autre avec le mien; {Hi 31} d'abord cet être, là où je le prends, ne serait qu'infortuné en d'autres mains que les miennes (qu'en sait-il? ), et puis ce qu'il est destiné à souffrir avec moi est peu dé chose, au prix de ce que je suis résigné à souffrir avec lui; les tourmens qui m'attendent, je les connais, et je sais quelles sont les douleurs des autres, au prix des miennes. Comment veux-tu que j'aie de la compassion pour quelqu'un?.... Fernande souffrira donc avec moi. » Voilà qui est tout simplement d'un homme infâme, et je souscris de grand cœur à l'arrêt de Sylvia qui déclare Jacques « au-dessous du rôle de protecteur et de chef de famille » qu'il se dispose à prendre.
Quant à le supposer « au-dessus » de ce rôle élevé, c'est une illusion de son amitié. Je me suis demandé si la chose était admissible pour qui que ce fut. Elle n'est vraie que pour le prêtre, lorsqu'il est à la hauteur de sa mission sainte, et que l'Esprit divin est descendu sur lui, avec la plénitude de ses dons.
Maintenant nous en savons assez sur Jacques, et nous avons sa mesure; passons donc à Sylvia: La transition est facile. Ces deux caractères jumeaux se complètent mutuellement, et leur {Hi 32} air de famille décèle leur commune origine.
La douce et naïve Fernande, l'affectueux Octave se demandent: « cette Sylvia, avec son ame de bronze, avec son humeur énergique et même un peu féroce, est-ce là une femme? » J'avoue que je partage leur incertitude. Permi à Jacques d'admirer en elle « cette force, cet orgueil, ce caractère résolu qui la font si grande, » de lui assurer que les êtres qui sont autour d'elle « ne lui viennent pas à la cheville, et qu'elle se fatigue, en vain, à chercher à terre un cœur qui vaille la peine d'être ramassé. » Les attributs, dont il fait honneur à Sylvia, ne sont point ceux que nous recherchons dans son sexe, et, dès-lors, elle perd, comme femme, ses droits à nos sympathies, sans en acquérir, comme homme, à notre estime et à nos respects. Ainsi que tous les êtres déclassés, et placés en dehors des conditions de leur existence, elle ne peut plus prétendre, qu'à être pour nous, un objet de curiosité, une anomalie plus ou moins intéressante offerte, comme les frères Siamois, aux études du psychologue.
Ces « habitans d'un monde imaginaire, » qui condescendent, à poser devant nous, ont beau décliner notre compétence, et déclarer qu'ils {Hi 33} sortent du droit commun, il ne leur en faudra pas moins produire leurs titres, et trouver bon qu'on examine leur vie; or, dans un pareil examen, on ne voit rien qui justifie leurs prétentions exorbitantes. Ces gens-là sont faibles, mobiles, imparfaits comme nous, hommes de tous les jours; seulement ils s'imaginent déguiser leur petitesse sous les proportions gigantesques de leur égoïsme et de leur vanité, « Orgueilleux jusqu'à la folie, » ces modernes Titans, non contens d'envahir la terre, veulent encore escalader le Ciel. Leurs rêves les emportent sans cesse au-delà de l'horizon du vrai, des limites du possible; ils font fausse route, désorientés qu'ils sont, dans ce monde qui leur semble indigne d'eux. Incapables de vivre hors du paroxysme d'une émotion quelconque, c'est à l'amour, à la haine et à l'orgueil qu'ils demandent l'aliment, le pain quotidien de leur existence fiévreuse et toute factice. « Je me sens, dans l'ame, dit Sylvia, une soif ardente d'adorer à genoux, quelque être sublime, et je ne rencontre que des êtres ordinaires. Je voudrais faire un Dieu de mon amant, et je ne trouve que des hommes. » Portez vos adorations plus haut, Sylvia, et cessez de vous acharner contre l'homme, {Hi 34} dont vous avez voulu faire follement votre idole, tandis qu'il n'est que votre frère; il ne doit pas payer pour vos illusions perdues.
Maintenant, sublime insensée! je commence à vous comprendre. Votre amour désordonné, votre culte impie pour la créature a désenchanté et ravagé votre vie; il n'a pu remplir votre ame qui aspire à l'infini. Vous lavez usée dans des efforts impuissans, dans d'infructueux essais. Egarée à la poursuite de l'idéal, cette ame, plus énergique que vraiment forte, a méconnu sa fin, et s'est brisée dans une lutte inégale contre l'inexorable réalité. Pour me servir d'une comparaison vulgaire, mais qui rend exactement ma pensée, vous avez, dans votre confiance aveugle, mis en viager votre trésor d'affections et d'espérances; vous avez tout placé sur cette terre, tout placé sur l'homme qui n'était pas solvable; l'homme a manqué, et vous voilà ruinée, vous qui étiez si riche! Ah oui! « Il y avait, dans votre ame, le germe d'une vertu peu commune; » mais aussi « celui du désespoir était caché, pour vous, dans le bouton, à peine entr'ouvert, » d'une espérance toute terrestre. Vous ne l'avez que trop bien développé ce germe fatal! Abusée par vos rêves ambitieux, vous avez demandé, à {Hi 35} cette vie, autre chose et plus qu'elle ne pouvait vous donner; elle a été insuffisante à satisfaire d'aussi insatiables exigeances. De là, cet amer dépit, ce découragement profond, ce désespoir furieux qui s'en prend à Dieu et aux hommes. C'est le juste châtiment du dédain superbe, que vous nourrissiez contre tout ce qui sort de ce monde imaginaire, où vous vous renfermez. Le poëte l'a dit:
« Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté, » « La nature répugne à la réalité. » |
Mais il faut qu'elle l'accepte pourtant, et qu'elle s'y résigne; c'est pour elle plus qu'une nécessité, car c'est un devoir. La prose déborde de cette vie, il est vrai, mais c'est pour ceux qui ne la voient que sous un aspect, et à l'aide de l'imagination seule; sa poésie cachée ne se révèle qu'au cœur droit et à l'œil simple. Si le premier est perverti par l'habitude des sentimens égoïstes et haineux, si la fureur trouble le second, l'homme cesse de voir et de comprendre la magnifique ordonnance du monde intellectuel.
« Tu as raison, Jacques, dit Sylvia, de ne rien pardonner à cette boue humaine. » On peut l'affirmer hardiment! une pareille disposition {Hi 36} est, dans l'ame qui la subit, le signe certain d'une infirmité irrémédiable, ou d'une profonde dégradation. Ce mépris délirant, cette haine frénétique, vouée à l'humanité en masse, est un arrêt flétrissant pour l'être qui ose s'en faire gloire. Socrate, Platon, Marc-Aurèle, Epictète (sans parler de l'homme-Dieu ), ont protesté éloquemment contre ces audacieux contempteurs de la dignité humaine; tous les grands caractères des temps passés, comme des temps modernes, se lèvent pour leur porter un éclatant démenti. Les malheureux! ils parodient criminellement l'œuvre du Créateur, et, pour avilir l'homme plus sûrement, ils le font à leur image!
« Ce qui m'est odieux, dit Sylvia, c'est la dépendance. Si je me sentais condamnée à vivre d'une telle manière et dans un tel lieu, je prendrais cette vie et ce lieu en horreur, quelque conformes qu'ils fussent d'ailleurs à mes penchans; » ceci ne nous rappelle-t-il pas une figure de connaissance, celle de notre frère le gamin? Ne retrouvons-nous pas ici sa nature de sauvage, et son horreur de toute règle? « Ma position indépendante, continue-t-elle, mon isolément de toute considération {Hi 37} sociale sont cause que je me suis livrée à mon cœur, dès qu'il a parlé. Si j'ai de la force, ce n'est pas à me combattre que je l'ai acquise. » C'est pourtant de la sorte qu'on l'acquiert, et surtout qu'on la met à l'épreuve; dans tous les temps, on a regardé comme le plus beau, comme le plus difficile des triomphes celui que l'homme remporte sur lui-même. Mais l'école moderne a changé tout cela.
« Rien n'est si sec, si dur, si froid, si resserré que le cœur qui s'aime seul en toutes choses, » a dit Fénélon. L'expérience de Sylvia et de Jacques, qui n'ont fait autre chose de leur vie, vient à l'appui de ces paroles. Ils ont éprouvé, l'un et l'autre, « combien l'ame perd de sa grandeur et de sa sainteté, quand elle accepte une idole souillée, » c'est-à-dire, lorsqu'elle se prend elle-même pour l'objet de son culte. Quant à la sécheresse et à la dureté de cœur qui résultent de ce mode d'existence anormal, Sylvia nous en offre la preuve: « son pardon est froid et inexorable comme la mort, » si toutefois elle peut pardonner, elle qui déclare ne rien connaître de plus affreux que le « mal de miséricorde. » Il en est de même pour Jacques: « ne pouvoir tolérer la faiblesse {Hi 38} d'autrui, lui dit Sylvia, voilà ta faiblesse; voilà la grave infirmité par laquelle Dieu a compensé sa magnificence envers toi: c'est le côté sacrifie de ton grand caractère. » Sylvia se flatte ici dans la personne de son alter-ego; il n'est de grands caractères que ceux qui s'oublient et se dévouent pour leurs semblables, de même qu'il n'est d'intelligences vastes et lucides que celles qui voient les choses de haut, et les embrassent dans leur ensemble; telle n'est pas, à coup sûr, l'intelligence de Jacques.
« Les sociétés, dit-il, ne peuvent exister qu'au moyen de lois arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les individus. » Toujours les individus! c'est, pour Jacques, comme une idée fixe. Mais ces lois, dès lors qu'il les reconnaît bonnes pour les masses, ne sauraient, par cela même, être arbitraires. Si elles sont bonnes, c'est qu'elles dérivent nécessairement de quelque fait humain, de quelque besoin social (ce qui, pour moi, est la même chose); c'est qu'elles émanent des profondeurs mystérieuses de notre nature à tous. De quel droit donc, vous individu, vous exception, venez-vous demander que l'humanité, que la règle éternelle fléchissent devant vous? Vos {Hi 39} exigeances, vos froids dédains ne m'en imposent pas: je vous comprends et tous juge. Vous voulez, je le vois, vous assurer vos coudées franches, vos mouvemens libres; vous travaillez à déblayer le terrain, et à vous ouvrir un champ illimité pour votre chasse aux émotions, pour l'envahissante activité et l'élan effréné de votre moi; car ce n'est pas vous qui saurez refréner son égoïsme dévastateur, dans l'intérét de vos semblables. Après avoir demandé ironiquement s'il est possible de créer un code de vertu pour l'homme, vous déclarez y renoncer, pour vous-même, de guerre lasse. Jacques! le Dieu qui créa l'homme le lui a formulé, ce code que vous cherchez, et, si vous n'aviez pas tué votre conscience, vous le retrouveriez écrit dans votre ame. Peut-être en est-il temps encore, descendez en vous-même; recueillez-vous dans le silence des passions; soyez humble et simple de cœur soyez aimant et miséricordieux envers vos frères; devenez enfin tout ce que vous n'avez pas été jusqu'ici, et vous verrez que vous ne serez plus forcé de changer de code dix fois dans votre vie. Vous reconnaîtrez qu'il est aussi impossible, à un homme, de se constituer le législateur de l'humanité, que d'être vertueux {Hi 40} par sa seule force. Renonçant à trouver votre appui en vous-même, vous quitterez le terrain mouvant, et vous affermirez votre pied sur le roc; dès lors vous ne serez plus ébranlé.
Décidé à épouser Fernande, Jacques lui adresse une lettre qui n'est pas la moins curieuse de l'ouvrage, en ce qu'il y expose ses idées sur l'acte important qu'il va consommer. Il demande uniquement à Fernande de vouloir bien l'accepter, lui, « le vieux Jacques, pour son appui, son défenseur et son meilleur ami. » Il a trop d'expérience du cœur, en effet, pour exiger d'elle qu'elle l'aimera toujours, et pour prendre, de son côté, un pareil engagement. Mais comment, avec cette grande expérience, a-t-il pu se flatter que sa jeune épouse connaîtra, avec lui et par lui, l'amour « le seul bien, sans lequel tout le reste n'est rien? » En vertu de quel droit lui interdira-t-il de se pourvoir ailleurs, dans le dénuement où elle va se trouver? Comment donc est-il assez aveugle, disons mieux, assez personnel pour compromettre, par une union si disproportionnée, le bonheur, l'honneur de Fernande, et j'ajouterai, son repos? Car, est-il bien sûr de la façonner à ses idées assez complètement pour la rendre inaccessible au remords, si, comme {Hi 41} la chose est probable, elle vient un jour à manquer à ses devoirs envers lui? Que dis-je, ses devoirs? Jacques n'en admet pas dans le mariage, non plus qu'ailleurs. Le serment de lui être fidèle, que Fernande va prononcer est, lui dit-il, « une absurdité que la société lui impose et qui ne l'engage à rien. Nul ne peut répondre de son cœur, et ce n'est point une faiblesse que de s'abandonner à son impulsion. » En revanche, lui Jacques, ne se croira tenu qu'à une seule chose envers Fernande: je veux dire à respecter religieusement la liberté illimitée qu'il reconnaît à sa femme, à ne gêner en rien les mouvemens de son cœur, ce qui implique, en quelque sorte, le devoir de lui faciliter, si elle le donne à un autre, les moyens de goûter en paix les joies d'un amour adultère, selon le monde, mais parfaitement innocent, d'après Jacques, dès lors qu'il sera sincère.
Que ce nouvel amour de Jacques vienne maintenant à s'éteindre comme les autres, se plierat-il, alors, à l'absurdité d'être fidèle à sa femme? impossible! surtout s'il lui germe au cœur, ou plutôt dans la tête, quelque dernière passion tout aussi indomptable que les précédentes, et qu'il se fera également scrupule de chercher à {Hi 42} vaincre. Le voilà donc délaissant son foyer domestique, pour aller fonder ailleurs une seconde, une troisième famille peut-être; car, qui sait, où s'arrêtera sa faculté d'aimer? Que deviendra alors « le protecteur, l'appui, le meilleur ami » de la pauvre Fernande? Quelle compensation lui restera-t-il, avec les principes que Jacques lui aura donnés, si ce n'est de chercher aussi, de son côte, quelque autre protecteur?
Il est superflu d'insister sur l'odieux d'une morale pareille, et sur les conséquences qui en découlent, conséquences à la fois dégradantes pour l'humanité, et funestes pour le bonheur, comme pour le repos des individus, auxquels Jacques a voué un intérêt si exclusif. Qui ne comprend, au premier coup-d'œil, que la généralisation, que l'application en grand de ses exécrables principes aurait pour infaillible résultat le relâchement de tous les liens sociaux, et la dissolution de la société elle-même attaquée ici indirectement dans la famille? Voilà pour le point de vue général; quant à leur effet sur les individus, il ne nous apparaît ni moins fatal ni moins évident, La puissante garantie de l'éducation domestique une fois enlevée, l'immoralité {Hi 43} débordera de toutes parts, les causes de perturbation iront se multipliant à l'infini; l'ordre de choses constitué, quel qu'il soit, ne voudra pas rester désarmé en présence de ces dangers, et le besoin de sa défense lui fera multiplier les moyens de coercition et de répression. Tous les instincts, tous les intérêts conservateurs lui viendront en aide, pour refouler l'irruption des sauvages. « A des êtres sans conscience et sans vertu, a dit George Sand, il faut de lourdes chaînes. » On verra donc les prisons se remplir de plus en plus, sous l'empire d'une législation Draconnienne a. Les passions, sur-excitées jusqu'au délire, peupleront les hospices d'aliénés, qu'il faudra agrandir, et la liste des suicides, déjà si remplie, s'augmentera dans une proportion effrayante.
Les principes et l'imprévoyance coupable de Jacques ne tardent pas à porter leurs fruits, et les nouveaux époux expient bientôt, par la perte de leurs illusions, l'imprudence d'une union aussi mal assortie. Jacques reconnaît trop tard que, s'il est naturel qu'il ait de l'amour pour Fernande, il est impossible qu'elle en ressente pour lui, qui pourrait être son père. Il le sait, à cette ame jeune et expansive, il faut, {Hi 44} de toute néccssité, l'amour qui, « lui seul, est quelque chose. » Dans sa conduite avec elle, Jacques est absurde et maladroit; il n'a point la main assez légère, pour relever cette pauvre fleur qui se penche sur sa tige; il ne comprend point Fernande, ne sait pas s'en faire comprendre, et traite cette enfant ainsi qu'il traiterait Sylvia qui a, comme lui, le triste privilége de n'être point « faite de chair humaine. »
Il aggrave le mal, en appelant, près de sa jeune épouse, cette Sylvia qui sera, pour elle, la pire des sociétés possibles. Elle ne peut manquer, en effet, de lui inculquer ses principes, les principes de Jacques; et l'on sait à quel point ils sont élastiques. Sylvia ne dira point à Fernande d'aimer son mari, de n'en pas aimer d'autre, car « nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir ou pour le perdre. » Si Fernande se laisse entraîner à disposer de son cœur, elle ne lui en fera pas un reproche, elle qui pense que « ce n'est pas une faiblesse que de s'abandonner à son impulsion. » Et puis, le cœur une fois donné, Sylvia se gardera bien de conseiller, à sa jeune amie, de s'en tenir là; car elle sait que « ce qui avilit une femme, c'est le {Hi 45} mensonge; que ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son amant, c'est la nuit quelle va passer ensuite dans les bras de son mari. » Désormais, le séducteur peut arriver quand il voudra, le chemin est frayé.
Voici venir, tout à point, Octave, amant congédié de Sylvia, qui s'en est séparée parce qu'elle ne le trouvait pas à sa hauteur, et qu'elle se sentait « lasse de jouer, dans cette union, le rôle de l'homme. » Cet Octave rôde autour du château de Jacques, afin d'essayer de toucher le cœur de Sylvia qui s'est fermé pour lui. Il se sert, à cet effet, de la simple et confiante Fernande, pour laquelle il ne tarde pas à concevoir une passion, que bientôt elle partage. De la pitié, elle a passé à l'amour, et, à son insu, son cœur se détache du « vieux Jacques, » pour se donner à un homme jeune comme elle, comme elle plein d'illusions, et qui peut être, lui, « l'amant, le camarade » de Fernande.
Cette jeune femme fait honneur aux leçons de ses maîtres; sa morale est large, et elle est déjà habile à trouver des sophismes pour se duper elle-même: on en jugera par l'idée qu'elle se forme de ses devoirs d'épouse et de mère. {Hi 46} « Que Jacques n'a-t-il envers moi, dit-elle, quelque tort qui m'autorisât à disposer de mon honneur et de mon repos, comme je l'entendrais. » Puérile et folle créature, qui s'imagine pouvoir disposer de ces deux choses, ainsi qu'elle ferait de ses bracelets! Elle ne sait pas, car Jacques n'a pu lui enseigner ce qu'il ne soupçonne pas lui-même, qu'elle ne s'appartient plus désormais; que son honneur fait partie de la légitime de ses enfans, et est la portion la plus inaliénable de l'héritage qu'elle leur laissera. Est-elle donc assurée qu'ils seront, un jour, assez « hommes d'exception, » pour n'en pas faire plus de cas qu'elle n'en fait elle-même? Et puis elle parle de repos; mais il n'en est point, pour elle, tant qu'elle n'aura pas accompli, jusqu'au bout, la tâche que la maternité lui impose, tâche qui ne se borne pas à « allaiter, à laver ses enfans; » mais qui comprend, en outre, l'obligation de les préparer à la vie réelle, de leur enseigner le respect d'eux-mêmes et d'autrui, de les diriger, par la voie du perfectionnement, vers le seul bonheur de cette vie, qui n'est point l'étourdissement et le vertige de la passion, mais le sentiment d'avoir bien fait, et la paix d'une conscience pure; de leur apprendre enfin à ne {Hi 47} pas « vivre en vain », et pour eux et pour leurs semblables.
Mais c'est là ce dont Fernande ne se doute pas. Déjà pervertie par les sophismes de Jacques, elle se montre si ingénieuse à tranquilliser son reste de conscience, qu'il est aisé de prévoir qu'elle se fera, plus tard, aussi peu de scrupule de quitter Octave pour un autre amour, qu'elle n'en éprouve aujourd'hui à fouler aux pieds ses devoirs envers son mari et ses enfans. Que voulez-vous? Son cœur a parlé, et, dans cette école-là, on regarde comme une duperie de lui résister. Et puis, Fernande, « si son destin l'eût voulu », serait restée vertueuse. D'ailleurs, à quoi bon combattre? lui dirait Jacques, nous sommes les jouets de la fatalité, et l'homme, que son orgueil ne soutient pas, doit inévitablement succomber dans la lutte.
Je ne sache rien qui soit avilissant, rien qui tende efficacement à faire, de l'homme, une créature abjecte et immonde, comme cette absurde croyance au dogme du fatalisme, que George Sand a empruntée à la race la moins progressive et la moins civilisable de l'univers, je veux dire aux Turcs. Etrange coïncidence! Nous retrouvons rajeunie, sous la plume de l'un des écrivains {Hi 48} les plus brilians du 19.e siècle, cette même doctrine brutale, que le cimeterre de Mahomet inculquait aux populations tremblantes qu'elle a pétrifiées, après les avoir fanatisées, et à laquelle Omar offrait, en holocauste, les immenses trésors intellectuels de la bibliothèque d'Alexandrie. En y réfléchissant, on cesse de s'étonner de ce fait; il s'explique: à l'exemple de ces deux fléaux de l'humanité, George Sand va, en vertu de ses principes, droit à la barbarie.
C'est par suite de ses idées fatalistes quet Jacques, l'expérimenté viveur, a hébergé chez lui, pendant des mois entiers, le séducteur Octave, comme pour hâter l'effet des affinités électives, et concourir à l'accomplissement de l'arrêt de cette justice d'en haut qui veut qu'il soit fait, à chacun, selon ce qu'il aura fait à autrui.
N'est-ce pas un ignoble coquin que cet Octave, en dépit de ses grands airs et de ses phrases déclamatoires? Comme c'est un type assez commun, il est bon d'en faire justice: « la vraie force, se demande-t-il, est-elle d'étouffer ses passions, ou de les satisfaire? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer, et celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les devoirs, tous les remords, n'est-il pas {Hi 49} plus hardi et plus fort que celui dont la prudence et les efforts gouvernent et arrêtent tous les élans?.... Je suis égoïste, je le sais; mais je le suis sans peur et sans honte. » Cela n'empêche pas l'héroïque Sylvia, de lui signer un brevet de vertu; il est vrai qu'elle le lui passe à bon marché, et au prix auquel Jacques le lui délivre à elle-même. Dans son gros bon sens, Octave écrit: « Ce Jacques, qui m'abandonne au danger pendant un an, et qui, malgré sa pénétration exquise, ne s'aperçoit pas que je deviens fou de sa femme sous ses yeux; cette Sylvia, qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je me console de ses dédains en aimant une autre femme, sont-ils sublimes ou imbécilles? » (Je crains qu'ils ne soient pas sublimes.) Il poursuit: « Quand mêmeSylvia serait assez généreuse, pour désirer me voir heureux avec une autre, Fernande est précisément la seule femme qu'elle ne puisse m'aider à obtenir. » La plume tombe des mains; Sylvia entremetteuse par dévouement!
Si Jacques ne rend pas le même service à sa femme, il s'en faut de peu en vérité. Il a l'air de ne rien voir; il lui aide indirectement à venir à bout de ses remords, et en cela, il se montre {Hi 50} conséquent; pourquoi en aurait-elle? En invoquant les titres qu'il possède à sa confiance, il lui parle, avec orgueil, des « trente ans d'honneur qu'il a derrière lui. » Je ne vois pas, moi, que Jacques entende l'honneur autrement que cette foule d'êtres qu'il accable de son froid mépris, dont, en bonne justice, il devrait se faire l'application tout le premier. Ce n'est pas la peine de se classer superbement à part, lorsqu'on n'a fait soi-même que ce que l'on reproche, avec tant d'amertume, à « cette boue humaine. » Après avoir vécu comme il a vécu, Jacques est-il donc recevable avenir nous débiter des aphorismes dans le goût de ceux-ci? « Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, il faut avoir l'amour de la vie et la volonté d'être heureux, en dépit de tout. . . . . . . . . . Ceux qui n'ont pas d'égoïsme sont inutiles à eux-mêmes et aux autres. . . . . . . . . . Ce qu'on appelle vertu, dans la société, c'est l'art de se satisfaire, sans heurter ouvertement les autres, et sans attirer sur soi des inimitiés fâcheuses. »
Jacques se trompe; c'est là ce que l'on qualifie {Hi 51} généralement d'égoïsme habile. Mais voyons si sa définition de la vertu est meilleure; ces hommes à part s'en font une singulière idée. Pour eux, elle n'est pas l'habitude persévérante dans le bien, la tendance progressive au perfectionnement, l'empire de la volonté sur les penchans mauvais, l'abnégation de tous les jours; non! cela est au-dessous d'eux. Ce mot de vertu, ils le réservent pour l'acte de dévouement et de sacrifice qui résulte d'un élan d'enthousiasme, acte isolé et non moins passager que la cause qui l'a produit. Or, il est à peu près démontré qu'il n'existe pas de nature, si perverse, si dégradée qu'elle puisse être, qui ne soit encore susceptible, parfois, d'un de ces bons mouvemens: on pourrait presque dire que le lion de Florence lui-même s'est montré vertueux de la sorte, une fois dans sa vie. Jacques et Sylvia s'avouent, au reste, avec une rare ingénuité, que, tout disposés qu'ils sont à s'immoler réciproquement leur amour dans les grandes occasions, ils se sentent incapables de s'en sacrifier la moindre parcelle, pour s'adoucir, à l'un et à l'autre, l'ennui et l'amertume de la vie ordinaire. Dans le train habituel des choses, ces amis dévoués reconnaissent qu'ils ne sont bons à rien; mais, {Hi 52} attendez les momens critiques, laissez venir l'enthousiasme, et vous verrez! A la vérité, Jacques est convaincu « que les hommes ne peuvent absolument rien les uns pour les autres, » conviction qui pourrait bien paralyser l'esprit de sacrifice qu'on revêt aux bons jours; mais comme, d'un autre côté, il ne se pique pas d'être toujours conséquent, il finira pourtant par faire quelque chose pour Fernande: il se tuera plus tard, afin de lui laisser la liberté de convoler.
On n'a point oublié sa théorie du mariage; il y conforme fidèlement sa conduite. Dès qu'il a découvert que sa femme a cessé de l'aimer, et qu'elle aime Octave, il ne se reconnaît plus aucun droit sur elle, aucun devoir envers elle, si ce n'est pourtant celui de ne point troubler les innocentes amours de deux êtres faits l'un pour l'autre. « Il n'y a pas de crime, dit-il, là où l'amour est sincère; ils ont de l'égoïsme et n'en valent peut-être que mieux. » C'est de leur côté qu'est le droit, selon ses principes; il trouve, dès lors, tout naturel qu'ils fassent des vœux pour sa mort prochaine; bien mieux, il se regarde comme tenu, en conscience, à leur en donner la joie le plutôt possible. « Je suis triste et profondément las de moi, écrit-il à {Hi 53} Sylvia. J'avais un ami fidèle et dévoué (c'est d'Octave qu'il parle; ou ne s'en douterait guère), il faut qu'il parte désespéré, parce que je suis au monde. Vous aviez une belle vie, intime, riante et pure, (!!) et voilà qu'elle est gâtée, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande..... Elle sera malheureuse par nos liens indissolubles.... J'espère si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais mourir, et vous laisser tous heureux, plutôt que de conserver mon bonheur au prix de l'un de vous. »
Voilà qui est bien généreux! Jacques pardonne à son infidèle qu'il n'a pas cessé d'aimer; il respecte, à son intention, la vie d'EM;Octave « dont il voudrait boire le sang, » mais il n'entend pas tout perdre. En conséquence, il s'en va tuer, en duel, un mauvais plaisant, en balafre un autre, et veut en « massacrer » un troisième. Ce qu'il écrit, à cette occasion, est trop caractéristique pour être passé sous silence. « Est-ce un crime que j'ai commis? certainement. Mais, que m'importe? Je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords dans ce moment-ci; Dieu me le pardonnera. Je suis un malheureux qu'il n'a pas béni, et dont il ne s'occupe {Hi 54} pas. J'aurais pu être bon, si mon destin s'était prêté à mes sentimens, mais tout m'abandonne et l'homme physique reprend le dessus. Je suis devenu une espèce de brute vindicative et cruelle; j'aurais voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que moi. » Voilà les êtres qui se proclament forts et vertueux par-dessus tous les autres, qui se tressent des couronnes avant la victoire; qui appellent et défient l'épreuve, pour tomber lâchement aussitôt qu'elle est là. Gladiateurs démoralisés, ils tendent la gorge avant que d'avoir combattu!
Jacques va nous donner l'explication de ces contradictions révoltantes. L'orgueil est, selon lui, le seul appui dont l'homme puisse s'étayer; eh bien! ce roseau fragile s'est brisé et lui a percé la main. A ces insensés, qui prennent l'énergie de la passion pour de la force, les humbles vertus du catéchisme, la foi, l'espérance, la charité surtout ne sauraient suffire: il leur en faut d'un ordre plus élevé. Ils se les créent arbitrairement, sans se croire, au reste, liés le moins du monde, par le code de vertu qu'ils se sont fait hier, qu'ils refondront demain, sauf à déclarer, le jour d'après, qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme d'en rédiger un à son usage. {Hi 55} Tout, en effet, aboutit pour eux à une négation. « Un seul guide, dit Jacques, un seul ap* pui est accordé aux hommes; les uns l'appel lent conscience, les autres vertu; moi je l'ap pelle orgueil. » ainsi donc, Jacques, tous ne croyez pas à la vertu; dès lors, vous êtes jugé pour moi. Mais, qu'on ne me parle plus de la vôtre! Je croirais plutôt à celle du dernier des hommes, si toutefois il en est de plus dégradé, que vous.
Avant que de prendre le parti de se tuer, pour laisser, à Fernande et à Octave, ces deux êtres à affections vives, la liberté de s'unir (par un lien indissoluble, notez), Jacques, l'homme aux affections profondes, aux fastueuses inconséquences, exige d'Octave, « l'ami sans foi, » une réponse affirmative à ces questions: « Avez-vous, pour Fernande, une affection véritable? Vous chargeriez -vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait? » Octave lui en signe la promesse, qui, soit dit en passant, rappelle un billet comiquement célèbre. La-dessus Jacques, devenu confiant tout à coup, croit à la vertu, au devoir, et se fie niaisement à l'homme qui l'a trahi, à l'homme dont Sylvia lui a dit: « Que {Hi 56} savons-nous d'Octave quand il ne sait rien de lui-même, et se pique de ne résister à aucun de ses caprices? Il se dit sûr d'aimer Fernande, c'est peut-être vrai, c'est peut-être faux. » Et c'est là l'être entre les mains duquel Jacques résigne son rôle de protecteur et d'ami de Fernande! Ce rôle est le dernier qu'Octave soit apte à remplir; n'importe! Jacques s'en ira se tuer en sûreté de conscience. Son dévouement aveugle, parce qu'il est passionné, lui fera fouler aux pieds les obligations véritables qu'il a contractées en épousant cette enfant, à laquelle il a frayé le chemin du déshonneur. Il oubliera ses devoirs réels en face d'un devoir imaginaire, et se sacrifiera en insensé, après s'être marié en égoïste. Hâtons-nous d'ajouter, en égoïste rempli de procédés et de délicatesse après coup.
Il ressort, de là, une vérité utile et trop souvent méconnue: c'est que lorsque, par orgueil, ou par suite d'une lâche transaction avec soi-même, on prétend s'affranchir de la règle commune, et se créer des vertus à son usage personnel, il n'est pas d'écarts, pas de folies ni d'absurdités où l'on ne se trouve entraîné. Il arrive rarement que les hommes qui se classent à part, ne soient pas aussi malheureux, {Hi 57} et ne deviennent pas plus coupables, que ceux qui suivent modestement la route frayée. Du moins celle-ci mène quelque part, taudis qu'en courant à travers champs, l'étre d'exception ne sait où il va. Joignez à cela qu'il trouve également sous ses pas, et les fondrières où il se salit, et les ronces auxquelles il s'accroche et se déchire.
« Quand la vie d'un homme est nuisible à quelques-uns, dit Jacques, à charge à lui même, inutile à tous, le suicide est un acte légitime »; mais, qu'entend-il par ces mots: acte légitime? Veut-il dire un acte conforme à ces éternelles lois de l'ordre et de la civilisation qu'il révoque en doute? ou bien plutôt un acte qu'approuve la raison individuelle? C'est probablement dans cette dernière acception qu'il faut le prendre. Ainsi donc, dans le cas de suicide, ce sera l'individu qui restera juge de la question de droit, comme de la question de fait, et la société n'a rien à y voir, non plus qu'ailleurs, selon Jacques, Mais l'individu est-il ici placé de manière à juger en parfaite connaissance de cause? Possède-t-il les élémens d'une conviction éclairée, sincère, et surtout désintéressée? Dans les conditions où il se trouve, l'investirait-on {Hi 58} du droit de donner un verdict sur la vie d'un de ses semblables? Il ne peut prononcer sûrement que sur ce seul point, savoir: que sa vie est à charge à lui-même; et soyez certain qu'une fois déterminé pour l'affirmative sur ce point-là, il fera bon marché des deux autres, et s'inquiètera peu de s'assurer « si sa vie est nuisible à quelqu'un, et inutile à tous ». Le système de Jacques se réduit donc, en définitive, à cette proposition: Il est permis, à tout homme, de faire ce qui lui convient. Cela n'est certes pas neuf, et il ne valait pas la peine de faire une phrase, pour nous rajeunir ce lieu commun du bagne.
Quand pourrons-nous proclamer, enfin, comme un fait accompli, la déchéance de la phrase? Des mille et une tyrannies qui nous restent à secouer, celle-là n'est ni la moins fâcheuse, ni la moins tenace. Comme Jupiter enfant, nous avons été élevés au bruit des cymbales retentissantes, et nous nous y complaisons puérilement. Combien de gens, en effet, qui ne demandent qu'un sophisme bien tourné, pour s'enfoncer consciencieusement dans le mal, ou s'y endormir calmes? Combien d'autres qui ne sont qu'à demi choqués des plus révoltans axiomes, des qu'ils leur apparaissent revêtus {Hi 59} d'une forme brillante et ingénieuse? Le mal qu'a fait George Saud, tient principalement à cette disposition. Il n'est presque aucune de ses propositions les plus tranchantes, au fond de laquelle un œil attentif ne découvre, soit une intention perverse, soit une pensée erronée, soit une notion vraie, dénaturée par excès d'exagération; eh bien! elle passent à la faveur de la forme. C'est une monnaie fausse qui circule et a cours, grâce à son éclat menteur. Ajoutons aussi grâce à l'effigie, car nous aimons à croire sur parole; cela dispense de réfléchir.
Et qui donc a dit à Jacques que sa vie était inutile à tous? possède-t-il le secret de l'avenir? Je crois avoir démontré, selon des probabilités qui, avec les idées et l'expérience de Jacques, devraient équivaloir, pour lui, à mne certitude, que Fernande, ne trouvant point dans EM;Octave le protecteur qu'il lui faut, aura un b jour besoin de son mari, pour la sauver de l'infamie et du désespoir. En admettant même que Jacques soit devenu tel que son existence soit réellement inutile à tous, à qui la faute, si ce n'est à lui-même? à cette vie du cœur et de l'imagination, dont il a voulu vivre exclusivement, et en dehors de laquelle il ne se sent plus bon à rien? De son {Hi 60} propre aveu, Jacques et ses pareils, « le cœur toujours plein de passion, consument leur vie à savourer leur bonheur, ou à cacher leur souffrance; à presser sur leur sein, en l'absence de la realité, des fantômes adorés; comme aussi à maudire, parfois, et à détester ce qu'ils ont aimé dans d'autre temps » ce qui ne les empêchait pas de vivre dans l'attente d'un autre amour; « car leur sein est riche, et ils peuvent mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui est tombée ». Mais lorsque cette dernière idole a partagé le sort de toutes les autres, lorsque Jacques se sent le cœur vide, désolé, et qu'il éprouve le plus terrible des maux, qui n'est pas tant, dit-il, le manque d'espoir que le manque de désir, alors il reconnaît qu'il est un « homme fini; » il ne vit plus et n'a plus envie de vivre, « n'ayant plus à souffrir, n'ayant plus à aimer, il déclare que son rôle est achevé parmi les hommes ». Vainement Sylvia, mieux informée enfin, lui crie: « Il doit y avoir, dans la vie, autre chose que l'amour; tu dis que non. Comment se fait-il qu'un homme comme toi n'ait jamais voulu vivre que par le cœur? »
Et c'est là justement sa folie, disons mieux, c'est son crime. Dans cette organisation mal {Hi 61} réglée, l'équilibre a été rompu au profit des forces subversives, et c'est avec justesse que Jacques s'applique cette belle comparaison de la roue qui a perdu son balancier, et qui tourne follement, jusqu'à ce que la chaîne trop tendue fasse éclater la machine. La vie de Jacques explique sa fin.
On a sujet de s'étonner de ce qu'au lieu d'épouser Fernande, notre héros n'ait pas plutôt songé, dans le temps, à s'unir à la « juste et sainte créature qui, seule au monde, a compris le vieux Jacques »; je veux dire à Sylvia, pour laquelle il a nourri un penchant que, cette fois du moins, il a su combattre. Ces deux « âmes de bronze qui brisent tout ce qui les approche, et ne consentent à plier devant aucune des réalités de la vie; ces êtres, qui n'ont rencontré qu'eux de semblable à eux-mêmes », auraient bien dû se rapprocher d'une manière plus intime, afin de se compléter mutuellement. Pourquoi ne se sont-ils pas unis « à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour, pour qu'il y eût au moins, grâce à eux, un couple heureux et pur sur la face de la terre? » L'humanité eût fondé de grandes {Hi 62} espérances sur un hymen de ce genre. Jacques et Sylvia eussent régénéré la race à leur façon,
« .................... mox daturos » « progeniem.......... » |
Quelle horreur! va me répondre Jacques: ne savez-vous donc pas que je soupçonne que Sylvia pourrait bien être ma sœur? — Comment! Jacques, vous des préjugés?-fi donc! Je ne pensais pas que vous vous arrêtassiez pour si peu. Celui qui vous retient est, certes, d'institution humaine; à quoi bon le respecter plus que les autres? Les fils et les filles du premier homme ne se sont-ils pas mariés entre eux? L'exemple du juste Abel, peut bien, je le conçois, n'être pas pour vous fort concluant; mais celui de Caïn, « l'homme de solitude et de haine, » qu'en dites-vous?
A son heure suprême, Jacques nous parle de son ame « pleine de bonnes intentions et de dévouemens inutiles: » c'est se moquer de nous, et croire que nous avons oublié sa vie. Quand donc a-t-il essayé d'une tâche quelconque? Par quels actes a-t-il manifesté ces intentions et ces dévouemens dont il se targue? Quand s'est-il efforcé de vivre d'une autre vie que de celle de ses passions corrosives? Qu'a-t-il {Hi 65} tenté enfin « pour faire prospérer la masse « commune? » Il nous a répété jusqu'à satiété qu'il n'a étudié que l'amour; que tout le reste n'est rien pour lui. Comment donc ose-t-il se vanter d'infructueux et nobles efforts, qu'il n'a jamais faits, et vient-il se draper superbement, en héros de mélodrame qui tâche de tomber avec dignité? Il se reproche, il est vrai, mais, trop tard, pour qu'on puisse lui en savoir gré, « d'avoir fait entrer Fernande dans sa destinée, et de l'avoir exposée à cette malédiction qui foudroie tout ce qui l'approche; » puis par une étrange inconséquence, et oubliant les motifs qui l'y ont déterminé, il ajoute: « si j'ai quelqu'autre vertu que mon amour, c'est une justice naturelle, une rectitude de jugement, sur laquelle aucune considérâtion personnelle n'a jamais de prise. » Cela ne l'empêche pas de s'écrier plus loin, dans un accès de sincérité: « Je suis un homme comme les autres; mes passions m'emportent comme le vent, me rongent comme le feu. »
« Non, dit-il ailleurs avec effusion: le génie, sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, ne m'a jamais tenté, » et les dupes de battre des mains à cette belle sentence, et de {Hi 64} me crier: vous calomniez ce pauvre Jacques! — Poursuivez, lecteur: « j'irais vivre aux pieds d'une femme, etc. » Voilà la manière dont Jacques, « l'apôtre, le martyr, » entend la bonté, l'amour et le dévouement.
N'est-il pas instructif de voir Sylvia, qui, grâce à son amour pour la justice, un peu aidé de son affection pour Jacques, se prend enfin à reprocher, aux deux amans heureux, d'avoir « une pensée criminelle? » La voilà plaignant son ami « qui s'offre à Dieu comme une victime d'expiation pour leur forfait; » et s'écriant: « que deviendront donc, dans le cœur des hommes, l'amour de la justice et la foi à la providence, si les premiers d'entre eux s'immolent ainsi, pour laver les fautes des derniers? » Sylvia est décidément en voie de retour. Si elle reconnaît enfin, dans les hommes, l'amour de la justice et la foi à la providence, c'est que ces sentimens, qui dormaient au fond de son ame, son intérêt pour Jacques est venu les réveiller.
Nous apprenons, par là, que « ces ames d'élite, que ces intelligences pures et dégagées de tous les préjugés, de toutes les considérations étroites et vulgaires, » sont, tout aussi {Hi 65} peu que nous, inaccessibles à l'influence des motifs personnels. Ces demi-Dieux qui chevauchaient insolemment sur leurs nuages, en nous toisant d'un regard dédaigneux, nous les avons mis à pied, et nous voyons qu'ils ne marchent ni plus droit ni plus ferme que nous.
Et toutefois les yeux de Sylvia ne sont encore ouverts qu'à demi. Dans son enthousiasme sacrilège, elle ose souhaiter, à Jacques, une destinée pareille à celle du Christ, et c'est de lui qu'elle parle dans les termes suivans, plus ridicules encore qu'ils ne sont scandaleux! « Quand, un homme comme Jacques naît dans un siècle où il n'y a rien à faire pour lui; quand, avec son ame d'apôtre et sa force de martyr, il faut qu'il marche inutile et souffrant, parmi ces hommes sans cœur et sans but, il étouffe, il se meurt dans cet air corrompu, dans cette foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par les méchans, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des faibles, il faut qu'il cède et qu'il retourne à Dieu, fatigué d'avoir travaillé en vain (à quoi donc?) et triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil et odieux, et c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine ».
{Hi 66} Jacques raillé par les sots, dites-vous? je déclare humblement me ranger à l'avis des sots. Pour ce qui est des méchans, des envieux et des faibles, je ne lui vois aucune possibilité de recours: il a été jugé par ses Pairs.
Après avoir réfléchi sur l'ensemble de cette vie et sur son dénouement, je me demande quelle est, en définitive, la chose que Jacques ait volontairement sacrifiée; dans son dévouement prétendu héroïque, qu'est-ce qu'il immole après tout? sa vie? — Mais il n'y tient point pour elle-même, et elle n'est plus rien, à ses yeux, sans l'amour de Fernande, qu'il sait perdu sans retour. Sa soif de vengeance contre Octave? — l'amour qui lui reste pour son infidèle lui défend d'y songer, et puis il s'en est dédommagé ailleurs, aux dépens de ses principes. Serait-ce enfin son avenir, la chance d'un nouvel amour? Mais il ne s'abuse plus et reconnaît qu'il est « un homme fini. » Je ne saurais donc voir, en lui, ni un apôtre, ni un martyr; pour moi, il n'est autre chose qu'un homme perdu d'orgueil, réduit à rien par ses passions dévorantes, comme ce chasseur de l'antiquité qui fut mis en pièces par sa meute furieuse.
Outre les personnages dont j'ai parlé, on voit {Hi 67} encore, dans ce roman, une mauvaise mère qui y est amenée uniquement pour être sacrifiée, comme représentant la société; il en est ainsi du père de Jacques, nommé dans le livre pour mémoire. Je ferai remarquer, à ce sujet, que, dans aucun des ouvrages de George Sand, on ne voit reproduit le tableau de l'union de famille, des pures et douces joies du foyer domestique. Les rapports entre parens et enfans, ceux de frère à sœur n'y sont nulle part présentés sous un beau jour; la cause en est facile à concevoir. En effet, la famille lui est odieuse à plus d'un titre: comme conséquence naturelle du mariage d'abord; puis comme fondement de toute sobriété, et enfin, comme tendant à perpétuer l'esprit de propriété, trois abus à la ruine desquels George Sand a voué son rare talent de démolition, et bien en pure perte, je pense; car ces abius, qui se tiennent, ont la vie dure, comme tout ce qui est nécessairement.
Quelque part, l'auteur a l'air de faire, en ricanant, allusion à la « sainte loi du préjugé filial ». Et pourquoi pas sainte? lui demanderai-je. Il applique fréquemment cette épithète-là d'une manière si étrange, qu'il semble en avoir oublié la signification. Mais en vain, il chercherait à le {Hi 68}, nier! Cette première idée de Dieu, ces premières notions du devoir, du bien et du mal que l'enfant reçoit, sans examen, de la bouche et sur les genoux de sa mère, n'ont-elles donc pas aussi leur sainteté? Soyez bon, mon enfant, lui dit-elle, si vous voulez que Dieu vous bénisse; obéissez à votre père et à votre mère; aimez vos petits frères, supportez-les patiemment, soyez-leur utile, surtout ne leur faites pas de mal, car ils sont plus faibles que vous; ne frappez point, avec colère, le meuble contre lequel vous vous êtes heurté étourdiment dans vos jeux. . . . Il me semble, après tout, que George Sand et ses héros auraient plus gagné que perdu à conserver ces préjugés-là, aussi saints, tout au moins, que leurs saints transports et leurs voluptés saintes. On conçoit maintenant pourquoi ces malheureux se plaignent, à tout instant, de ce que Dieu les a maudits. S'ils s'étaient faits « semblables à l'un de ces petits, » ils n'auraient pas ainsi erré vainement dans la nuit et dans le vide; ils auraient vu Dieu, et connu, la voie, la vérité et la vie. »
Je finirai par une citation doublement intéressante, d'abord en ce que le tableau qu'elle présente n'a rien de fictif; ce n'est point un portrait {Hi 69} de fantaisie, et peut-être le modèle n'en est-il pas bien loin de l'artiste; puis, il est utile de montrer à quelle condition se trouve amené forcément l'être qui, placé sous l'influence délétère des principes de George Sand, a voué sa vie à l'étude et à la pratique exclusive de l'amour-passion, et contracté l'habitude pervertissante des sentimens d'orgueil et de haine.
« J'ai vécu en vain; je n'ai jamais trouvé d'accord et de similitude entre moi et tout ce qui existe. Est-ce ma faute? Suis-je un homme sec et dépourvu de sensibilité? Ne sais-je point aimer? Ai-je trop d'orgueil? Il me semble que personne n'aime avec plus de dévouement et de passion, il me semble que mon orgueil se plie à tout, et que mon affection résiste aux plus terribles preuves; si je regarde dans ma vie passée, je n'y vois qu'abnégation et sacrifice. Pourquoi donc tant d'autels renversés, et un si épouvantable silence de mort? Qu'ai-je fait pour rester ainsi, seul et debout, au milieu des débris de tout ce que j'ai cru posséder? Mon souffle fait-il tomber en poussière tout ce qui l'approche? Je n'ai pourtant rien brisé, rien profané; j'ai passé, en silence, devant les oracles imposteurs; j'ai abandonné le culte qui m'avait abusé, sans {Hi 76} écrire ma malédiction sur les murs du temple; personne ne s'est retiré d'un piège avec plus de résignation et de calme. Mais la vérité, que je suivais, secouait son miroir et, devant elle, le mensonge et l'illusion tombaient, rompus et brisés, comme l'idole de Dagon devant la face du vrai Dieu. Et j'ai passé, en jetant derrière moi un triste regard, et en disant: n'y a-t-il donc rien de vrai, rien de solide, dans la vie, que cette divinité qui marche devant moi, en détruisant tout sur son passage, et en ne s'arrétant nulle part? »
Si Jacques se plaint d'avoir vécu en vain, et de n'avoir jamais trouvé de similitude entre lui et tout ce qui existe, c'est, ou qu'il aura été créé incomplet, et, dans ce cas, son infirmité ne lui donne droit qu'à ta compassion; ou bien, qu'il aura faussé et fini par détruire en lui le sens moral, en vivant exclusivement par l'imagination et par le cœur. C'est en vain qu'il entasse les sophismes et les déclamations, qu'il s'efforce de se grandir, pour nous jeter ses mépris de plus haut; un homme ne saurait avoir raison contre l'humanité entière. L'orgueil démesuré de Jacques a achevé de le perdre; présomptueux jusqu'au délire, il a prétendu élever sa raison {Hi 71} individuelle sur l'autel du vrai Dieu. Il s'est obstiné à chercher la vérité en lui-même et par lui seul. La droiture, la simplicité du cœur lui ont manqué, et, avec elles, la foi qui éclaire, et la charité qui pardonne. Homme faible et imparfait, il n'a pu supporter la faiblesse et les imperfections de ses frères, il les a méprisés, haïs; il leur a dit: Raca! et s'est retiré du milieu d'eux. Non! il n'a point connu l'amour dans ce qu'il a de grand et de généreux; car il s'est isolé, il s'est recherché uniquement dans les êtres dont il a fait ses idoles. C'est à eux, ou plutôt à lui-même qu'il a offert ses sacrifices impies. Qu'il ne s'étonne donc plus de voir les autels de Dagon, tombant devant la face du vrai Dieu, et de se trouver ainsi entouré des débris de ce qu'il a cru posséder. Le souffle de l'égoïste et du sceptique réduit en poussière tout ce qui l'approche, et c'est dans le cœur aveuglé par la passion, qu'habitent l'illusion et le mensonge. Ce que Jacques prend follement pour la vérité, n'est autre chose que le prisme trompeur qu'interpose, entre son œil et l'univers, son imagination malade; car la vérité ne détruit pas: elle fonde et conserve. En un mot, Jacques a méconnu et foulé aux pieds ses devoirs envers Dieu, envers {Hi 72} ses semblables, et envers lui-même; il en a porté la peine. C'est pour cela qu'il a été condamné à rester « seul et debout au milieu de tant de ruines et de cet épouvantable silence de mort. » Dieu l'a exilé au désert, « avec l'injonction d'y vivre; » cette injonction suprême, il l'a également enfreinte; il a rompu son ban!
Et toutefois, il est deux choses dont il faut lui savoir gré: la première, c'est qu'il a attendu, pour terminer sa vie, que ses enfans fussent morts. Ceci indique du moins, un reste de bon instinct, d'où je conclus que l'homme factice n'avait pas encore envahi tout son être, ni tout confisqué au profit de la passion. Et puis, en se précipitant dans la crevasse de son glacier, Jacques invoque la justice de Dieu, tandis qu'il eût pu, sans déroger à ses précédens, nous déclamer, dans cet instant solennel, ce blasphème de Lélia: « Il est un refuge contre Dieu, c'est le néant ».
Non-sens brutal! Si Dieu existe, où est le refuge ailleurs qu'en sa miséricorde?
En dépit des dénégations de l'auteur de Jacques et des prospectus de ses libraires, dénégations dont je prends acte au nom de la morale {Hi 73} publique, ce roman est dirigé principalement contre le mariage; c'est ce que je crois avoir démontré. Il est destiné à faire ressortir le vice de cette « institution odieuse, » ainsi que la nécessité d'un lien « plus humain, » auquel George Sand s'est flatté de pouvoir préparer les esprits. Il s'en est flatté en vain, et son plaidoyer ne me paraît pas devoir produire, sur la masse, l'effet qu'il en attendait. On y sent trop l'avocat gagné à la détestable cause qu'il défend; on s'aperçoit, dès les premières pages du livre, qu'on n'a pas affaire à l'un de ces hommes qui se trompent de bonne foi, et cherchent, à bonne intention, à donner cours aux utopies qui les ont séduits les premiers. Les passions perverses se font jour de partout; l'ouvrage est anti-social: il l'est par essence, et l'abolition du mariage n'est que le thème auquel l'auteur l'attache tout ce qui fermente, dans son ame, de mauvais levains, d'idées subversives, de sentimens haineux, de désirs de vengeance. « Facit ira nocentem ». La colère est la muse de George Sand, ou, pour mieux dire, elle est la furie qui le pousse au mal. Mais ici, du moins, le préservatif se trouve placé à côté; l'absence de conviction calme, raisonnée et consciencieuse, de la part de {Hi 74} l'écrivain, lui ferme tout accès à la confiance de son lecteur. Il suffit de l'attention la plus légère pour percer à jour ses sophismes, pour démêler les conséquences révoltantes de ses principes, et réduire à leur juste râleur, je veux dire, à rien, ses déclamations les plus sonores et ses hyperboles les plus outrées. L'auteur discrédite son œuvre, et sa personnalité propre, trop peu dissimulée, ôte toute autorité à ses paroles. Ceci n'est vrai, bien entendu, que pour les lecteurs qui réfléchissent et sont arrivés à l'âge de raison; (combien n'y arrivent jamais!) Pour les autres, je persiste à proclamer ce livre dangereux au plus haut degré, si ce n'est mortel. Il n'est pas de bons penchans, de germes heureux et féconds qu'il ne tende à flétrir; pas d'instincts égoïstes, de passions envahissantes qu'il n'ait pour but d'encourager; point de notions du devoir qu'il n'ébranle; de salutaires remords qu'il n'assoupisse, ni de velléité de retour qu'il ne puisse faire évanouir irrévocablement. J'ajoute que, pour comble de danger, Jacques est plus amusant, dans le sens ordinaire du mot, qu'aucun des romans du même auteur; « il se fait lire de tout le monde, » vous disent les loueuses de livres.
{Hi 75} Nous allons retrouver, dans Lélia, les mêmes principes, les mêmes tendances, les mêmes sentimens reproduits avec une énergie croissante, et un nouveau degré d'audace. Ce sera toujours George Sand, mais George Sand à une époque de recrudescence de ce mal auquel il est en proie, et qu'il s'efforce criminellement de propager.