Après s'être étendue avec complaisance et prolixité sur les origines de sa famille et les événements de sa prime jeunesse, George Sand ne consacre, dans l'Histoire de ma Vie, qu'un petit nombre de pages aux années qui suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle s'efforça d'aimer son mari, elle ne trouva en lui aucune ressource d'affection ni de sensibilité. Tout aussitôt elle se tourna vers les espérances, puis vers les joies de la maternité. Sa santé fut assez éprouvée par l'hiver très rude de 1822-1823, et Aurore connut les longues journées solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant étant à la chasse de l'aube au crépuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la layette. « Je n'avais, dit-elle, jamais cousu de ma vie; mais, quand cela eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes songes, je m'y jetai avec une sorte de passion. » Vite elle apprit le surjet et le rabattu. Depuis lors elle déclare avoir toujours aimé le travail à l'aiguille, véritable récréation et détente pour l'esprit. Son opinion à cet égard mérite d'être retenue; c'est l'apologie de la couture formulée par une femme qui fut, entre toutes, adonnée au labeur intellectuel: « J'ai souvent entendu dire que les travaux du ménage, et ceux de l'aiguille particulièrement, étaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la théorie de l'esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m'a toujours semblé qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu'ils ont calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit. » Elle acquit ainsi « la maestria du coup de ciseaux » dont elle sera, sur le tard, presque aussi fîère que de son talent littéraire.
Deschartres, qui faisait office de médecin consultant, entoura de mille précautions la grossesse d'Aurore. Il exigea qu'elle demeurât six semaines couchée. C'était à l'époque des grandes neiges. Pour la distraire, on apporta sur son lit de petits oiseaux qui, affamés et grelottants, se laissaient prendre à la main. Au baldaquin elle fit suspendre des branches de sapin et elle passa ces longues journées d'inaction dans une véritable volière, parmi les pinsons, les rouges-gorges, les verdiers, les moineaux apprivoisés, à qui elle donnait la becquée et qui venaient se réchauffer sur ses couvertures. Dès que la température fut plus clémente et qu'on ouvrit les fenêtres, tous ces oiseaux — est-ce ingratitude ou amour de la liberté? — s'envolèrent à tire-d'aile. « Un seul rouge-gorge, dit George Sand, s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une audace et d'une gaieté inouïes. Penché sur la tête d'un chenet, dans les jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait prendre sa place sans avoir une seule plume grillée... Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d'essayer de tout, il s'indigérait de bougie et de pâte d'amandes. En un mot, la domesticité volontaire l'avait transformé au point qu'il eut beaucoup de peine à s'habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier et voltiger près de moi. »
Avec le printemps, la santé d'Aurore s'améliora. Il fut décidé qu'elle ferait ses couches à Paris, et le 30 juin 1823, dans un petit appartement garni de l'hôtel de Florence, rue Neuve des Mathurins, elle mit au monde un fils qui fut nommé Maurice. On sait quelle affection elle lui voua et quelle intimité d'existence, de pensée, quelle communion de tendresse il y eut entre eux durant plus d'un demi-siècle. La Correspondance de George Sand en est l'éclatant témoignage. Dès le premier vagissement, elle éprouva l'émoi d'un coeur que Casimir Dudevant n'avait pas su toucher. « Ce fut, dit-elle, le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure de profond sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. » Est-il besoin de noter qu'en fidèle disciple de Jean-Jacques elle allaita Maurice? Elle se plaint seulement d'avoir gardé le lit beaucoup plus longtemps qu'il n'était nécessaire. Après la naissance de sa fille, elle se vante de s'être levée le second jour et de s'en être trouvée bien. C'était une précipitation un peu chanceuse.
Il fallut retourner à Nohant. Deschartres, qui était venu à Paris pour le baptême de Maurice et qui l'avait consciencieusement démailloté afin de s'assurer s'il était bien conformé, ne voulait pas continuer l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et l'installation du ménage à la campagne parut, sinon définitive, du moins à long terme. Elle fut préjudiciable à l'un et à l'autre des époux. Aurore, au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son mari, qui avait l'esprit terre à terre et de la vulgarité dans les goûts, contracta les habitudes oisives et peu relevées du gentilhomme campagnard. Chacun d'eux s'ennuyait de son côté, et ils s'ennuyaient d'être ensemble. Un séjour d'été au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence; puis ils passèrent l'hiver dans la banlieue de Paris, à Ormesson. « Nous aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des instincts différents et des caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement. » Aussi bien Casimir, avec la fatuité du sot, traitait-il sa femme du haut de son dédain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la supériorité de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tête, « écrasée et comme hébétée devant le monde. » La première scène de violence publique s'était produite durant leur séjour au Plessis: George Sand n'en fait pas mention dans l'Histoire de ma Vie, mais l'incident fut relaté au cours du procès en séparation et figure dans deux lettres adressées par elle, l'une à son amie Félicie Saint-Agnan, l'autre à son avoué. Vers la fin de juillet, tandis qu'on prenait le café après dîner, les jeunes gens et quelques nouvelles mariées, parmi lesquelles Aurore, se mirent à se poursuivre sur la terrasse. Ils se jetèrent du sable, dont quelques grains tombèrent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita à cesser ce jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'élança sur elle, l'insulta grossièrement et lui administra un soufflet. Il faut croire que, de sa part, c'était un acte d'après boire, mais particulièrement fâcheux dans ce milieu où ils s'étaient connus et fiancés. En vérité, Casimir était trop flegmatique comme prétendant et trop pétulant comme mari. D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore, à très bon droit, ne pardonna jamais ce procédé brutal, qui devait se renouveler.
Henri Heine, ayant plus tard rencontré M. Dudevant chez sa femme alors qu'ils étaient déjà séparés de fait, nous a laissé un pittoresque portrait du personnage: « Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne disent rien, et il ne semblait être ni méchant, ni grossier, mais je compris facilement que cette quotidienneté humidement froide, ces yeux de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu amuser une commère banale, mais devaient, à la longue, donner le frisson à une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de s'enfuir. » L'heure n'était pas encore venue où la coupe d'amertume, trop pleine, déborderait; mais ni à Nohant, ni à Ormesson, ni à Paris dans un logement meublé du faubourg Saint-Honoré, Aurore ne trouva la quiétude. Elle alla consulter son vieux confesseur l'abbé de Prémord, elle fit une retraite à son couvent; car Casimir, qui était libre-penseur, voulait une religion pour les femmes. C'était, à son estime, un paratonnerre à l'usage des maris contre certains accidents conjugaux qui n'épargnent même pas les têtes couronnées. Il y a là une égalité, de tous les temps et de tous les pays, antérieure à la Révolution française et à la Déclaration des droits de l'homme. George Dandin a des confrères dans toutes les conditions sociales; la Petite Paroisse d'Alphonse Daudet est une grande confrérie.
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les rois.
Pour Aurore le couvent même fut inefficace. On y avait cependant admis Maurice, à condition qu'il passât par le tour; il y passa. Entre temps, survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de Deschartres, qui s'était ruiné dans des spéculations malheureuses sur l'huile de navette et de colza. Le séjour de Paris ne convenait guère ni à Aurore ni à Casimir. Ils y voyaient assez fréquemment le baron Dudevant qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme était plus rèche. Elle ne consentait à recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris toutes les précautions désirables et que ses parquets seraient indemnes. « C'était fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois. »
Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnèrent Nohant, où Casimir vivait en grande intimité de table et de cabaret avec le demi-frère d'Aurore, Hippolyte Chatiron, marié à une demoiselle Émilie de Villeneuve, et qui était le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garçons à jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modèle, fut non moins ivrogne, mais il eut le vin hargneux et méchant. À eux deux, ils symbolisaient l'un et l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore était obligée de supporter leurs interminables et bruyantes « beuveries » qui se prolongeaient parfois jusqu'à l'aube.
La santé de la jeune femme étant assez précaire, les médecins conseillèrent une cure à Cauterets. « J'avais, dit-elle, une toux opiniâtre, des battements de coeur fréquents et quelques symptômes de phtisie. » Elle murmurait en partant: « Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-être plus. » Ce voyage aux Pyrénées est longuement relaté dans l'Histoire de ma Vie, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives adressées à madame Dupin: ce sont les premiers essais littéraires de George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitté Nohant le 5 juillet 1825; ils s'arrêtèrent à Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat général Aurélien de Sèze, fils du défenseur de Louis XVI, qui lui-même devait siéger à la Constituante et à la Législative, sur les bancs de l'extrême droite légitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme était charmant et le paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est à celui-ci que fait allusion un passage du journal: « Monsieur*** chasse avec passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du matin et rentre à la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de prévoir qu'un temps peut venir où elle s'en réjouira. » Suivent des observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la substance des premiers romans où s'épanchera la rancoeur de George Sand contre la tyrannie du ménage. « Le mariage est beau pour les amants et utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas l'amour et qui ne peuvent atteindre à la sainteté. La mariage est le but suprême de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le sacrifice. » Aurore commençait à se trouver sacrifiée et s'en ouvrait à Aurélien de Sèze, leur compagnon de voyage.
On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade traditionnelle à Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amène sous la plume de madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques. Celles-là sont sans intérêt, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la caravane devant le Marboré: « Mon mari est des plus intrépides. Il va partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me singularise. Je veux être pendue si j'y songe. Je me retourne, et je vois Zoé qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fâche parce que Zoé rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et on s'y défâche vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur qui est dans le commerce compare la vallée coupée par petits enclos cultivés à une carte d'échantillons. Une très jolie Bordelaise, très élégante, s'écrie tout à coup avec une voix flûtée et un accent renforcé: Oh! la tripe me jappe! Ça signifie qu'elle a faim. » Passons sur les propos du mari qui sont encore plus prosaïques.
Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagnères de Bigorre, Lourdes et Nérac. Il fallut se séparer d'Aurélien de Sèze, et Aurore avoue n'avoir gardé aucun souvenir de la suite du voyage: « Il en est ainsi, dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traversés sous l'empire de quelque préoccupation intérieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrénées — (était-ce bien les Pyrénées?) — m'avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait me suivre et me charmer pendant des années. » Bref, elle emportait un viatique sentimental.
Un séjour chez son beau-père, à Guillery, semble avoir laissé à Aurore une impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une pointe de galanterie respectueuse, et dont elle résume ainsi le caractère, « enjoué et bienveillant, colère, mais tendre, sensible et juste. » Elle loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu », mais elle n'aime pas leur cuisine à la graisse, en dépit de la plantureuse chère que l'on faisait à Guillery. Elle énumère les pièces de résistance qui composaient des menus pantagruéliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses, canards obèses, truffes, gibier, gâteaux de millet et de maïs. Nul ne séjournait en cette abbaye de Thélème, sans s'apercevoir, dit Aurore, d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle dérogeait à la règle et maigrissait à vue d'oeil. Comment expliquer ce dépérissement? Était-ce le fait de la cuisine à la graisse ou de l'éloignement d'Aurélien? Un voyage à Bordeaux les remit en présence. Dans une longue conversation à la Brède, ils prirent la résolution définitive — malgré lui, malgré elle, comme Titus et Bérénice — de n'être jamais qu'amis. « J'eus là, écrit-elle, un très violent chagrin, un moment de désespérance absolue. » Mais le calme revint dans son esprit et elle trouva un équilibre provisoire.
Le baron Dudevant mourut pendant l'hiver 1825-1826. Aurore était absente de Guillery. Son mari lui annonça brusquement la nouvelle: « Il est mort. » Immédiatement elle songea à son fils Maurice et tomba sur les genoux, anéantie. Quand elle sut qu'il s'agissait de son beau-père, elle eut un éclair de joie — « les entrailles maternelles sont féroces » — puis elle se mit à pleurer, car elle aimait le vieux Dudevant. La veuve lui inspira bientôt des sentiments tout autres. Sous des formes affables, c'était une nature de glace, profondément égoïste. George Sand nous a tracé d'elle une amusante silhouette: « Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat, osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance, mais en regardant ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de tendresse. Elle était maladive et entretenait la maladie par un régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir sa personne. Elle prenait mille petites drogues. »
Au cours de l'été, M. et madame Dudevant retournèrent à Nohant, et durant les cinq années suivantes Aurore ne devait guère s'en absenter. Sa santé, chaque hiver, était très éprouvée par les rhumatismes qui l'obligeaient à se couvrir de flanelle. « Je suis, mandait-elle à sa mère le 9 octobre 1826, comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice. Je commence à m'en trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me glaçait les os et me rendait toute triste. » En réalité, elle souffre de la même maladie morale que Saint-Preux et Julie, René, Werther, Obermann. Elle a des crises de mélancolie causées par l'incompatibilité d'humeur — comme disent les gens de basoche — et aggravées par l'inquiétude d'un tempérament littéraire. Son unique consolation, c'est son fils Maurice, doué d'une santé robuste. « Il est grand, écrit-elle, gros et frais comme une pomme. Il est très bon, très pétulant, assez volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans mémoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère sera sensible et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds d'heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez promptement. »
En dépit de la tristesse et de la mauvaise santé, plusieurs des lettres d'Aurore, datées de cette époque, sont d'un tour assez leste, notamment celle qui est adressée à sa mère le 17 juillet 1827. Elle la plaint d'être malheureuse dans le choix de ses servantes, mais lui demande si elle ne les prend pas trop jeunes, à l'âge de la coquetterie et de la légèreté. Elle lui conseille une femme d'un âge mûr, « quoiqu'il y ait souvent l'inconvénient de l'humeur revêche et rabâcheuse. » Tout aussitôt elle lui offre le spécimen de Marie Guillard, une des domestiques de Nohant, veuve après vingt ans de mariage avec un vieillard borgne: « C'est la plus drôle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. » Voilà bien, sous la plume d'Aurore, un des modèles du parfait domestique, attaché à la maison et dévoué à ses maîtres!
L'été de 1827 fut en partie occupé par une saison thermale au Mont-Dore, avec des excursions à Clermont-Ferrand, à Pontgibaud, à Aubusson. Madame Dudevant en a fait le récit dans un Voyage en Auvergne destiné à son amie Zoé Leroy, le premier ouvrage limé et ciselé qui soit sorti de sa plume. Il s'y trouve des lenteurs, de la redondance et de la déclamation; c'est composé comme devant une glace. En rentrant à Nohant, on eut affaire à d'autres préoccupations. Les élections législatives, par haine du ministère Villèle, avaient amené un accord entre les républicains et les bonapartistes. Casimir Dudevant, qui était de ce dernier parti, contribua à faire nommer, dans le collège de La Châtre, M. Doris-Dufresne, beau-frère du général Bertrand et républicain de vieille roche. Aurore lui consacre un chaleureux éloge: « C'était un homme d'une droiture antique, d'une grande simplicité de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant. J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du Directoire, avec des idées et des moeurs plus laconiennes. Sa petite perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à sa physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction extrême. C'était un jacobin fort sociable. »
Une campagne électorale, où la sobriété n'est pas de rigueur et où le candidat et son escorte sont voués à boire chez tous les personnages influents, devait agréer à Casimir Dudevant. Les élections passèrent; l'habitude persista, invétérée et accrue. Le seigneur de Nohant était sans cesse en parties et en fêtes. « Vous savez, écrivait Aurore le 1er avril 1828 à un vieil ami de Paris M. Caron, comme il est paresseux de l'esprit et enragé des jambes. Le froid, la boue ne l'empêchent pas d'être toujours dehors, et, quand il rentre, c'est pour manger ou ronfler. » Il est vrai que, dans une autre lettre du 4 août de la même année, elle écrit à sa mère, qu'elle voulut tenir le plus longtemps possible dans l'ignorance de ses tristesses conjugales: « Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq à six mois. Ainsi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la main, dès le point du jour. » Par malheur, si Casimir avait du goût pour les occupations champêtres, il en avait également pour les filles de ferme et pour les femmes de chambre. Aurore sera contrainte de s'en apercevoir.
En septembre 1828, elle mit au monde son second enfant, Solange. Le médecin arriva quand la mère s'était déjà endormie et que le nouveau-né était tout pomponné: Solange avait devancé l'époque à laquelle on l'attendait. Aurélien de Sèze, qui venait quelques jours auparavant rendre une visite sentimentale à Aurore, fut surpris de la trouver, sans avoir été prévenu, ornée d'un respectable embonpoint et travaillant à une layette. « Que faites-vous donc là? dit-il. — Ma foi, vous le voyez, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus tôt que je ne pensais. » Devant cette layette et cette rotondité, l'affection platonique de « l'ami de Bordeaux » — comme l'appelle l'Histoire de ma Vie — dut choir du septième ciel dans une prosaïque réalité.
Aurore ne se réveilla quelques heures après l'événement que pour assister à un assez pitoyable spectacle. Son frère Hippolyte, qui était allé chercher le médecin et qui, ravi sans doute d'avoir une nièce, avait fait le repas le plus plantureux et le plus arrosé, entra dans la chambre de l'accouchée en un tel état d'ivresse que, croyant s'asseoir au pied du lit, il tomba comme une masse sur le plancher. Incapable de se relever, il grommelait, avec l'idée fixe du pochard: « Eh bien! je suis gris, voilà tout. Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin; ensuite j'ai été très content, très heureux, c'est la joie qui m'a grisé; ce n'est pas le vin, je te le jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui m'empêche de me tenir sur mes jambes. » Aurore, pour cette fois, rit du raisonnement de l'ivrogne; mais de telles scènes, où son mari tenait un rôle, devenaient hélas! presque quotidiennes. C'étaient de misérables orgies: les hobereaux des environs avaient des moeurs et un langage de valetaille. « Tant que l'on — c'est-à-dire Casimir — se bornait à être radoteur, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe, m'avait révoltée. » Mais quand les nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscène et grossier, il fallait bien qu'Aurore se réfugiât dans sa chambre. Or le tapage et les libations continuaient jusqu'à six ou sept heures du matin. Ajoutez que de son lit madame Dudevant, le lendemain de la naissance de Solange, entendit son mari lutinant et poursuivant une chambrière. C'était tantôt l'espagnole Pépita, « sale et paresseuse comme une véritable castillane, » tantôt la berrichonne Claire, sans préjudice de la plus ignoble liaison à Bordeaux et du scandale public causé par une de ces créatures qui réclamait une pension alimentaire pour son enfant. Et Aurore, afin de rester fidèle à ses devoirs, avait écarté la tendresse si loyale et si profonde d'Aurélien de Sèze!
Dès lors, toute intimité conjugale fut supprimée. Une irréductible mélancolie s'empare d'Aurore, qui par esprit d'abnégation envers ses enfants essaie de demeurer à Nohant, comme la chèvre attachée à son piquet. De ci, de là, on trouve quelques fugitives éclaircies de belle humour dans sa correspondance, quand elle est à Bordeaux. Elle écrit à son ami Duteil, avocat à La Châtre: « Loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre sont mal cuites, le café est trop brûlé. Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os! Voyez Victor Hugo. » Ou à son vieux Caron, le 4 juin 1829: « Comment traitez-vous ou plutôt comment vous traite la goutte, le catarrhe, la crachomanie, la prisomanie, la mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment et le dévouement de tous ceux qui vous entourent! »
Pour remédier aux déboires de son existence, Aurore avait la consolation de beaucoup lire — elle faisait venir de Paris les nouveautés — et de soigner les malades de Nohant et des alentours. Elle était médiocre ménagère, dépensant 14.000 francs en une année, quand son mari lui avait assigné le maximum de 10.000. Dans les lettres à Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, ou à sa mère, elle n'a qu'une pensée dominante: la sollicitude pour ses enfants. Le reste lui importe peu. Le spectacle de la vie lui a donné un dégoût prématuré. Elle parle de sa sciatique, de ses douleurs, à la façon d'une sexagénaire, et elle ajoute sous couleur de badinage: « Je suis un peu dans les pommes cuites. » Nohant, c'était pour elle la « stagnation permanente. » Elle avait comme compagnon de ses rêveries un cricri, qui venait manger ses pains à cacheter, que d'ailleurs elle choisissait blancs, de peur qu'il ne s'empoisonnât. Il se promenait sur son papier, voulait goûter à l'encre, et périt écrasé par une servante qui fermait une fenêtre. « Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les deux pattes de derrière, entre la croisée et la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir... J'ensevelis ses tristes restes dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique. »
La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec délicatesse, va marquer de façon symbolique la fin de son séjour à Nohant. Elle écrivait beaucoup, à l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec l'arrière-pensée de trouver un gagne-pain et l'indépendance. Elle les aurait demandés, très volontiers, à la peinture ou à la broderie, mais ni l'une ni l'autre n'était rémunératrice. Or elle voulait être libre. M. Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration à signer sans lui permettre de la lire. Une vocation littéraire s'éveilla en elle, ou plutôt le désir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle avait commencé un vague roman, Corambé en 1827, elle composait le Voyage en Auvergne en 1829, la Marraine, qui ne fut pas publiée. « Je reconnus, dit-elle, que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume. » Elle avait secoué l'attachement platonique qui, durant de longues années, avait lié son âme à celle d'Aurélien de Sèze. Ses enfants même ne parvenaient pas à la retenir à Nohant: la répulsion pour cette vie vulgaire et plate auprès de M. Dudevant était trop forte. « Ma petite chambre, s'écrie-t-elle, ne voulait plus de moi. »
La Révolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore accroître son désir d'être à Paris, parmi la fermentation des idées nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un accès de fièvre cérébrale qui mit ses jours en danger. « Pendant quarante-huit heures, écrit-elle à sa mère, j'ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle planète. » Enfin un incident favorisa son évasion, lui inspira la résolution définitive. Le 3 décembre 1830, elle écrit à Jules Boucoiran: « Sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Vous connaissez mon intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me l'avait brisée. Il y a un terme à tout. » Et elle donne dans cette lettre une explication que l'Histoire de ma Vie passe sous silence. Elle a trouvé— était-ce par hasard? — dans le secrétaire de son mari un paquet à son adresse, avec cette suscription: « Ne l'ouvrez qu'après ma mort. » Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience d'attendre d'être veuve. C'était un testament, rempli pour elle de malédictions et d'injures. Sur-le-champ son parti fut pris. Elle se rappela la pension de 3.000 francs stipulée dans le contrat de mariage et dont elle n'avait jamais usé. Le jour même de la découverte, elle dit à son mari: « Je veux cette pension, j'irai à Paris, mes enfants resteront à Nohant. » Ne s'éloignait-elle pas d'eux un peu bien aisément? Elle assure que c'était une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il qu'elle eut gain de cause. Après huit ans d'humiliation, éclatait la révolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois à Nohant, six mois à Paris. Dès qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait occuper sa place de précepteur auprès de Maurice, elle se prépara au départ. Malgré son frère, malgré ses amis de La Châtre, elle prenait le 4 janvier 1831 le chemin de Paris. C'était la route de la littérature.