Lorsque la doctrine idéaliste, chrétienne et démocratique de Lamennais ne suffit plus à satisfaire la ferveur réformatrice de George Sand, elle trouva un nouveau guide et un autre Mentor, un peu nébuleux celui-là, en la personne de Pierre Leroux. Un enthousiasme non moins moindre, plus humain et sans doute mieux payé de retour, la posséda. Durant quatre ou cinq ans, elle jura sur la foi de ce métaphysicien socialiste. À propos de la traduction qu'il fit de Werther et qui était illustrée d'eaux-fortes de Tony Johannot, elle écrivit: « C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. » Le mot dépasse, à coup sûr, le jugement que la postérité portera sur Pierre Leroux; mais George Sand, comme on sait, n'était pas sans outrance dans ses admirations. Le philosophe, à qui Buloz refusait un jour certain article sur Dieu parce que ce n'était point un sujet d'actualité, fut présenté à l'auteur de Lélia par le berrichon Planet, toujours préoccupé d'élucider et de résoudre la question sociale. Ils cherchaient, les uns et les autres, à tâtons, le moyen de compléter et de parachever la Révolution de 1789 qu'ils jugeaient trop exclusivement politique. George Sand explique, dans l'Histoire de ma Vie, comment et pourquoi elle désira entrer en relations avec Pierre Leroux: « J'ai ouï dire à Sainte-Beuve qu'il y avait deux hommes dont l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais, parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchements du catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui les entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des désespérances de Lélia, il me disait de chercher vers eux la lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savants médecins de l'intelligence. » Elle hésita longtemps, s'estimant « trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les juger, trop timide pour leur exposer ses doutes intérieurs. » Égale, sinon plus grande, était la timidité de Pierre Leroux. Enfin, ce fut la femme qui fit les premirs pas. Elle lui demanda par lettre, pour un meunier de ses amis, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de conversation. Planet tint l'emploi du meunier, personnage muet.
Un dîner rassembla les trois convives dans la mansarde de George Sand. « Pierre Leroux fut d'abord gêné, dit-elle; il était trop fin pour n'avoir pas deviné le piège innocent que je lui avais tendu, et il balbutia quelque temps avant de s'exprimer. » La bonhomie de Planet, la sollicitude attentive de l'hôtesse, le mirent à l'aise. Et voici l'impression que laissa chez son auditrice cette première entrevue: « Quand il eut un peu tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne, quand on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce, l'oeil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique, et ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté et de bonté vraies qui s'emparent de la persuasion autant que la force des raisonnements. Il était dès lors le plus grand critique possible dans la philosophie de l'histoire, et, s'il ne vous faisait pas bien nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main. »
George Sand confesse qu'elle ne l'entendit qu'à moitié, quand il développa le système de la propriété des instruments de travail. Elle essaie de croire ou de faire croire que c'était le fait des arcanes de la langue philosophique, inaccessible à la médiocrité de sa culture intellectuelle. En vérité, elle est trop modeste, et le Pierre Leroux n'est pas très clair. Néanmoins, elle discerna des lueurs et le proclame avec joie: « La logique de la Providence m'apparut dans ses discours, et c'était déjà beaucoup: c'était une assise jetée dans le champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes, mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes. »
Ces certitudes, que nous tâcherons de démêler, resteront assez vagues, la philosophie de Pierre Leroux étant si éthérée, si loin des réalités mesquines ou grossières, qu'elle risque parfois de disparaître dans les nuages ou de planer aux régions lointaines et imprécises de l'empyrée.
Dès ce temps-là, la métaphysique nourrissait mal son prêtre. Pierre Leroux, en dépit d'un travail énorme, avait grand'peine à suffire aux besoins d'une famille nombreuse. Aussi, lorsqu'il alla passer quelques jours à Nohant en octobre 1837, George Sand conçut le projet de lui élever ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. « C'est plus difficile que nous ne pensions, écrit-elle à madame d'Agoult. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur des hommes et l'un des plus grands. Il est très drôle quand il raconte son apparition dans votre salon de la rue Laffitte. Il dit:
» — J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. Cette dame est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était bien belle!
» Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou brune, grande ou petite, etc. Il répond:
— Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.
— Mais comment savez-vous si elle est belle?
— Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle devait être belle et aimable.
» Voilà bien une raison philosophique! qu'en dites-vous? »
Entre temps, Pierre Leroux reprenait auprès de George Sand la place laissée vide par Sainte-Beuve, lui servait de directeur de conscience. Il avait fort à faire. Elle le chargeait notamment de sermonner Félicien Mallefille, qui, occupant à Nohant le poste de précepteur auquel Eugène Pelletan fut trouvé impropre, ajouta à ses fonctions officielles un autre emploi que l'on présume. Six mois durant, il eut l'honneur d'être un secrétaire très intime, et il ne voulait pas abdiquer; mais l'affection de George Sand suivit l'évolution coutumière. Au début, pendant l'hiver de 1837-38, elle atteste que Mallefille est une « nature sublime », qu'elle « l'aime de toute son âme » et donnerait pour lui « la moitié de son sang. » Or, il advint que le sentimental et envahissant précepteur s'avisa de vouloir supplanter ou doubler Liszt, et adressa à la comtesse d'Agoult une lettre enflammée et irrespectueuse. George Sand, que cette liaison domestique commençait à lasser, saisit l'occasion propice pour le rendre à ses stricts devoirs de pédagogue. Il résista, fit des scènes, faillit se battre en duel avec un ami de la maison. Afin de calmer cet effervescent, elle le dépêcha auprès de Pierre Leroux, en le munissant d'une petite image coloriée qui représentait saint Pierre au moment où le Christ le préserve d'être englouti par les flots. Elle avait joint cette dédicace: « Soyez le sauveur de celui qui se noie. » Et elle fournissait des explications complémentaires, dans une lettre en date du 26 septembre 1838: « Quand viendra entre vous la question des femmes, dites-lui bien qu'elles n'appartiennent pas à l'homme par droit de force brutale, et qu'on ne raccommode rien en se coupant la gorge. » Pierre Leroux administra la mercuriale demandée, débarrassa George Sand, sauva Mallefille et fut son remplaçant.
À Nohant, l'existence était celle de la liberté absolue, en même temps que du travail opiniâtre. De même à Paris, lorsque George Sand y faisait de rapides séjours. Elle se sentit délivrée de ses dernières entraves morales, lorsqu'elle perdit sa mère, à la fin d'août 1837. Tout aussitôt, elle écrit de Fontainebleau à son ami Gustave Papet: « Elle a eu la mort la plus douce et la plus calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était proprette et coquette. Sa dernière parole a été: « Arrangez-moi mes cheveux. » Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans les petites choses, et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que je devais. Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur d'en avoir. »
Dans le nombre, Pierre Leroux occupe une situation avantageuse et comme privilégiée. Il n'était ni assez jeune ni assez séduisant pour obtenir l'affection exaltée qu'eurent en partage Jules Sandeau, Alfred de Musset et le docteur Pagello. Du moins il n'encourut pas la même disgrâce que Michel (de Bourges), Félicien Mallefille et plusieurs autres. En ce qui le concerne, la brouille retentissante ne succéda pas au violent enthousiasme. Ce fut une bonne liaison très littéraire, plus intellectuelle que tendre. George Sand y recueillit la substance métaphysique de Pierre Leroux, qui reçut en échange des romans humanitaires pour la Revue Indépendante. Elle subit cependant à tel point l'ascendant du philosophe qu'elle voulut éduquer ses enfants dans les principes de cette religion sociale. D'autres furent ses amants, Pierre Leroux fut son grand-prêtre laïque. « Dites-lui, mande-t-elle le 22 février 1839 de Majorque où elle cohabite avec Chopin, que j'élève Maurice dans son Évangile. Il faudra qu'il le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et beaucoup d'idées de plus 1. »
Où trouver cette formule? Sera-ce dans les deux oeuvres de George Sand que Pierre Leroux a marquées de son empreinte la plus profonde, Spiridion et les Sept Cordes de la Lyre? L'élément de haute et abstraite psychologie y domine et presque y étouffe l'intrigue romanesque. Buloz n'avait aucune sympathie pour ce genre de littérature et ne l'accueillait dans la Revue des Deux Mondes qu'en maugréant et en réclamant pour ses lecteurs une pâture plus légère, plus facilement assimilable. George Sand, le 22 avril 1839, s'en explique dans une lettre à madame Marliani: « Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman dans son goût. Mais il faudra qu'il paye comptant, et qu'avant tout il fasse paraître la Lyre. Au reste, ne vous effrayez pas du roman au goût de Buloz, j'y mettrai plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du feu, la forme lui fera avaler le fond. » De quel roman s'agit-il là? Ce ne peut être d' Engelwald, un long récit dont l'intrigue, se déroulant au Tyrol, reflétait les doctrines républicaines de Michel (de Bourges), et dont le manuscrit fut retiré et détruit. Il est sans doute question, non pas d'Horace qui sera refusé par la Revue en raison de ses tendances socialistes, mais de Gabriel, roman devenu un drame, qui obtint les éloges les plus chaleureux de Balzac et repose sur l'ambiguïté de sexe d'une jeune fille, déguisée en garçon pour recueillir un majorat. Gabriel fut écrit à Marseille, au retour du voyage aux îles Baléares, et l'on peut supposer que l'écrivain y mit le reflet de son caractère et de sa pensée.
Spiridion, commencé à Nohant et terminé à Majorque, dans la chartreuse de Valdemosa, en janvier 1839, est dédié en ces termes à Pierre Leroux: « Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science, agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digne de vous être offert, mais comme un témoignage d'amitié et de vénération. » Ils étaient alors, elle et lui, en parfaite communion d'aspirations philosophiques, en pleine lune de miel littéraire. « J'ai la certitude, écrira-t-elle encore le 27 septembre 1841 à Charles Duvernet, qu'un jour on lira Leroux comme on lit le Contrat social. C'est le mot de M. de Lamartine... Au temps de mon scepticisme, quand j'écrivais Lélia, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que je l'étudie, lui et ses oeuvres. » Cette étude inspira à George Sand la thèse de Spiridion, ainsi qu'elle l'indique dans la préface générale écrite en 1842 et recueillie dans le volume, Questions d'art et de littérature: « Je demandai à mon siècle quelle était sa religion. On m'observa que cette préoccupation de mon cerveau manquait d'actualité. Les critiques qui m'avaient tant reproché de n'avoir ni foi ni loi, de n'être qu'un artiste, c'est-à-dire, dans leurs idées d'alors, un brouillon et un athée, m'adressèrent de doctes et paternels reproches sur ma prétention à une croyance, et m'accusèrent de vouloir me donner des airs de philosophe. « Restez artiste! » me disait-on alors de toutes parts, comme Voltaire disait à son perruquier: « Fais des perruques. »
Dans Spiridion apparaît la trilogie ou la trinité mystique, chère à Pierre Leroux, et que George Sand résumait en une lettre à mademoiselle Leroyer de Chantepie, le 28 août 1842: « Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel. » Cette religion de bienfaisance et d'amour ouvre à nos regards des perspectives infinies de beauté, de bonheur et d'espoir. Le maître a vu clair dans ces espaces, et le néophyte, qui a la foi, redit ce que le maître a vu. Il s'en fait gloire et le proclame dans une lettre à M. Guillon, du 14 février 1844: « George Sand n'est qu'un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses oeuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au coeur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Otez-vous donc de l'esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu'un croyant docile et pénétré. » Suit une déclaration, que nous n'accepterons pas sans réserve, sur le genre d'amour, essentiellement platonique, — « psychique » dirait le Bellac du Monde où l'on s'ennuie, — qui a fait ce miracle. « L'amour de l'âme, dit-elle, je le veux bien, car, de la crinière du philosophe, je n'ai jamais songé à toucher un cheveu et n'ai jamais eu plus de rapports avec elle qu'avec la barbe du Grand Turc. Je dis cela pour que vous sentiez bien que c'est un acte de foi sérieux, le plus sérieux de ma vie, et non l'engouement équivoque d'une petite dame pour son médecin ou son confesseur. Il y a encore de la religion et de la foi en ce monde. »
Cette foi, cette religion, qui évoquent la mémoire du Vicaire Savoyard, vont prendre corps dans un couvent de Bénédictins où doit éclore et rayonner la lumière du renouveau. Hébronius, c'est-à-dire Spiridion, moine parvenu aux extrêmes confins d'un spiritualisme épuré qui, derrière le mythe et le symbole, entrevoit la réalité divine, a dépouillé, au sanctuaire de sa conscience, toutes les superstitions rituelles. George Sand nous dépeint ainsi l'état douloureux de cette âme: « Il renonça sans retour au christianisme; mais, comme il n'avait plus de religion nouvelle à embrasser à la place, et que, devenu plus prudent et plus calme, il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement abjuré. Mais ce n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur; il aurait encore fallu trouver la vérité. « Spiridion l'a cherchée, et après lui son disciple Fulgence, et ensuite Alexis, disciple de Fulgence, et enfin Angel, disciple d'Alexis. À quel résultat sont-ils parvenus? Ils n'ont établi que ce qu'on pourrait appeler des constatations négatives. Leur doctrine, très nette en sa partie critique, demeurera vague en ses conclusions positives. Le P. Alexis a été conçu fort exactement: il expose à Angel les vices et les calculs des moines, leurs voisins de cellules. C'est un tableau, sévère mais véridique, de la vie conventuelle et de l'âme monacale: « Ils ont pressenti en toi un homme de coeur, sensible à l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi des féroces et lâches passions. Ils se sont dit que dans un tel homme ils ne trouveraient pas un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gêne. Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution toute notion du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles souffrances toute généreuse énergie. Ils veulent, par de mystérieux et vils complots, par des énigmes sans mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer de sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute amitié. Ils veulent te faire désespérer de la bonté du maître, te dégoûter de la prière, te forcer à mentir ou à trahir tes frères dans la confession, te rendre envieux, sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que le premier des biens c'est l'intempérance et l'oisiveté, que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir, tout sacrifier, dépouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent que ton âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour avoir aimé la douceur et l'innocence. Ils veulent, en un mot, faire de toi un moine. » Et, comme Angel se récrie devant cette peinture d'un monastère avili, peuplé de prévaricateurs, Alexis résume ce qui, dans sa bouche, n'est pas une philippique ou une déclamation sous forme de réquisitoire, mais une thèse étayée par des faits: « Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et des moines meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le vice est impuni. »
Comment réveiller la foi et exterminer le vice? Il faut d'abord, à l'estime du P. Alexis, écho de Spiridion, c'est-à-dire de Pierre Leroux, remonter à l'origine de l'Étre et se donner à soi-même une explication plus normale que la simple pré-existence d'un Dieu pur esprit, qui tire de sa seule substance la matière et peut la faire rentrer en lui par un anéantissement pareil à sa création. Voici de la Cause des causes, dont nous sommes les effets, l'interprétation métaphysique que le vertueux Alexis ne saurait admettre: « Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant juger et croire que d'après ses perceptions, peut-il concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette base, quel édifice se trouve bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et formé de la matière, puis placé dessus par le Dieu qui connaît l'avenir, pour être soumis à des épreuves que ce Dieu dispose à son gré et dont il sait d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit nécessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu s'empêcher de commettre. »
À cette conception des antiques théologies, que l'on retrouve encore dans le christianisme, Spiridion opposait une croyance d'éternel devenir et de perpétuel recommencement, qu'il déduisait au cours de ses entretiens avec Fulgence: « Que peut signifier ce mot, passé? et quelle action veut marquer ce verbe, n'être plus? Ne sont-ce pas là des idées créées par l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été peut-il cesser d'être? Et ce qui est peut-il n'avoir pas été de tout temps? » Puis, comme Fulgence l'interroge à la manière dont les apôtres interrogeaient le Christ, et lui demande s'il ne mourra point ou si on le verra encore après qu'il ne sera plus, Spiridion insiste et cherche à préciser. C'est ici qu'en dépit de ses efforts la doctrine devient fluide: « Je ne serai plus et je serai encore, répondit le maître. Si tu ne cesses pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée dans ton esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera dans la mémoire de ton coeur; mon esprit se révélera encore à ton esprit, parce que ton âme me comprend et me possède. » Par suite, la mort n'est plus qu'une apparence, c'est en réalité une transformation de la substance et une migration. Spiridion, à son lit d'agonie, lègue cette promesse et cette certitude à Fulgence: « Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être retournent à Dieu, et une partie de moi passe en toi. » Ainsi le spiritualisme transcendant de Pierre Leroux rejoint l'enseignement du Christ. À défaut du Jardin des Olives et du Golgotha, nous gardons une Cène symbolique et une Pentecôte qui veut répandre à travers le monde d'autres évangélistes. Il n'y a pas résurrection de l'être, mais pérennité de l'esprit. À telles enseignes que, lorsque Spiridion apparaît à ses disciples, on peut se demander si c'est par la présence réelle ou par la permanence secrète et la survivance suprasensible. Ni Alexis ni Angel, ni George Sand ni Pierre Leroux, ne se chargent de traduire le mythe, d'élucider le mystère.
Voici l'une de ces apparitions, à peine entrevue, bientôt enfuie comme un mirage, alors qu'Alexis, hanté par la curiosité de l'inconnu, pénètre dans la bibliothèque close, réservée aux livres hérétiques: « Il 'était assis dans l'embrasure d'une longue croisée gothique, et le soleil enveloppait d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer à ses pieds; mais je me trouvai à genoux devant un fauteuil vide: la vision s'était évanouie dans le rayon solaire. » Au sortir de ces hallucinations ou de ces extases, Alexis, ne pouvant déchiffrer l'énigme de l'au delà, essaie au moins d'arracher à l'histoire des religions le secret de leurs vicissitudes. Il étudie tour à tour Abélard, Arnauld de Brescia, Pierre Valdo, tous les hétérodoxes du moyen âge, Wiclef, Jean Huss, Luther, ainsi que les philosophes de l'antiquité païenne. C'est la voie qui conduira George Sand, sur les traces de Pierre Leroux, vers les prodigieux héros de la guerre des Hussites, un Jean Ziska, un Procope le Grand, pour aboutir à la fiction de Consuelo et de la Comtesse de Rudolstadt. De cette pérégrination, et le P. Alexis et George Sand ont rapporté une sainte et légitime horreur contre cette fausse orthodoxie et cette prétendue infaillibilité qui édictent la maxime abominable: « Hors de l'Église, point de salut. » Et l'auteur de Spiridion, se substituant à son personnage, aboutit à une conclusion aussi lamentable que patente: « Il n'y a pas de milieu pour le catholique: il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrédule. Il faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes les religions soient fausses. »
Sur ces ruines et avec les matériaux qui jonchent le sol, est-il possible d'opérer une reconstruction, d'édifier la Jérusalem nouvelle? Dans Spiridion, George Sand a consommé la besogne de démolition. Dans les Sept Cordes de la Lyre, se dessinera en 1839 le concept de la Cité future, où l'humanité, au lieu de végéter, devra prospérer et s'épanouir en une atmosphère de lumière et de beauté. Cette idée se formule sous les espèces d'un drame philosophique, analogue à ceux que s'est complu à concevoir Renan sur son déclin: l'Abbesse de Jouarre, Caliban, l'Eau de Jouvence, le Prêtre de Némi. Ici, l'oeuvre se divise en cinq actes, qui ont pour dénominations: la Lyre, les Cordes d'or, les Cordes d'argent, les Cordes d'acier, la Corde d'airain. Maître Albertus, docteur ès métaphysique, a hérité cette lyre de son vieil ami, le luthier Meinbaker, qui lui a légué le soin d'élever sa fille Hélène. Elle grandit parmi les disciples du philosophe, encline à cultiver la poésie et la musique qui lui sont interdites. Maître Albertus est un éducateur austère, incorruptible. À tous les acheteurs successifs il refusera de vendre la lyre merveilleuse; il la protégera contre le perfide Méphistophélès, qui tâchera de la dérober ou de la détruire. Il honore en elle la majesté d'un symbole. « L'âme, dit-il, est une lyre dont il faut faire vibrer toutes les cordes, tantôt ensemble, tantôt une à une, suivant les règles de l'harmonie et de la mélodie; mais, si on laisse rouiller ou détendre ces cordes à la fois délicates et puissantes, en vain l'on conservera avec soin la beauté extérieure de l'instrument, en vain l'or et l'ivoire de la lyre resteront purs et brillants; la voix du ciel ne l'habite plus, et ce corps sans âme n'est plus qu'un meuble inutile. « C'est la même doctrine que professe Hanz, disciple favori du maître, et qui paraît être un double de Pierre Leroux. Il récite fort congrûment sa leçon de métaphysique: « L'humanité est un vaste instrument dont toutes les cordes vibrent sous un souffle providentiel, et, malgré la différence des tons, elles produisent la sublime harmonie. Beaucoup de cordes sont brisées, beaucoup sont faussées; mais la loi de l'harmonie est telle que l'hymne éternel de la civilisation s'élève incessamment de toutes parts, et que tout tend à rétablir l'accord souvent détruit par l'orage qui passe. »
Le drame entier des Sept Cordes de la Lyre est sur ce ton métaphorique, un peu sibyllin. Tantôt, ce sont des apostrophes: « Principe éternel, âme de l'univers, ô grand esprit, ô Dieu! toi qui resplendis dans ce firmament sublime, et qui vis dans l'infini de ces soleils et de ces mondes étincelants... » Tantôt, des sentences synthétiques: « Je définis la métaphysique l'idée de Dieu, et la poésie, le sentiment de Dieu. » Ou encore: « Vous autres artistes, vous êtes des colombes, et nous, logiciens, des bêtes de somme. » Parfois, mais rarement, il y a un trait d'ironie: « À quoi sert la critique? À tracer des épitaphes. » Et ce passage, assez amer, semble viser Victor Cousin, chef de l'éclectisme, irréductible adversaire de Pierre Leroux: « Au nom de la philosophie, tel ambitieux occupe les premières charges de l'État, tandis que, martyr de son génie, tel artiste vit dans la misère, entre le désespoir et la vulgarité. »
De ci, de là, le dialogue s'émaille de morceaux d'éloquence, de maximes d'un style noble, un peu tendu. Hélène s'écrie, en soutenant la lyre d'une main, en levant l'autre vers le ciel: « La vie est courte, mais elle est pleine! L'homme n'a qu'un jour, mais ce jour est l'aurore de l'éternité! » Et la lyre résonne magnifiquement, et Hanz s'écrie à son tour, comme l'antistrophe succédant à la strophe: « Oui, l'âme est immortelle, et, après cette vie, l'infini s'ouvrira devant nous. » Puis, résonne à notre oreille, tandis que nous gravissons les pentes du Parnasse, du Pinde ou de l'Hélicon, le Choeur des esprits célestes: « Chaque grain de poussière d'or qui se balance dans le rayon solaire chante la gloire et la beauté de l'Eternel; chaque goutte de rosée qui brille sur chaque brin d'herbe chante la gloire et la beauté de l'Eternel; chaque flot du rivage, chaque rocher, chaque brin de mousse, chaque insecte chante la gloire et la beauté de l'Eternel! Et le soleil de la terre, et la lune pâle, et les vastes planètes, et tous les soleils de l'infini avec les mondes innombrables qu'ils éclairent, et les splendeurs de l'éther étincelant, et les abîmes incommensurables de l'empyrée, entendent la voix du grain de sable qui roule sur la pente de la montagne, la voix que l'insecte produit en dépliant son aile diaprée, la voix de la fleur qui sèche et éclate en laissant tomber sa graine, la voix de la mousse qui fleurit, la voix de la feuille qui se dilate en buvant la goutte de rosée; et l'Eternel entend toutes les voix de la lyre universelle. »
Pourquoi maître Albertus brise-t-il successivement les deux cordes d'or, les deux cordes d'argent, qui représentent, celles-là la foi et l'infini, celles-ci l'espérance et la beauté? Ce n'est pas pour complaire à Méphistophélès, qu'il traite avec une rudesse antisémite: « Votre maladie, dites-vous, était mortelle, mais les juifs ont la vie si dure!... Quand un juif se plaint, c'est signe qu'il est content. » Albertus, quoique ce drame ne soit ni localisé ni daté, est un idéaliste que le machinisme moderne doit déconcerter. Mais l'Esprit de la lyre lui annonce — comme la Sibylle à Énée les glorieux destins réservés aux chemins de fer. Cette prophétie ne sera point sans intérêt, formulée qu'elle est en 1839: « Sur ces chemins étroits, rayés de fer, qui tantôt s'élèvent sur les collines et tantôt s'enfoncent et se perdent dans le sein des la terre, vois rouler, avec la rapidité de la foudre, ces lourds chariots enchaînés à la file, qui portent des populations entières d'une frontière à l'autre dans l'espace d'un jour, et qui n'ont pour moteur qu'une colonne de noire fumée! Ne dirait-on pas du char de Vulcain roulé par la main formidable des invisibles cyclopes? » On pourrait ajouter que la description de George Sand ressemble au développement d'une matière de vers latins ou à une paraphrase en prose de l'abbé Delille.
Après les cordes d'acier brisées, qui étaient les cordes humaines, il ne reste plus que la seule corde d'airain, la corde d'amour. Et l'Esprit de la lyre murmure à Hélène, mystiquement éprise d'Albertus: « Ô Hélène, aime-moi comme je t'aime! L'amour est puissant, l'amour est immense, l'amour est tout; c'est l'amour qui est dieu; car l'amour est la seule chose qui puisse être infinie dans le coeur de l'homme. » En un paroxysme d'extase, la jeune fille saisit la lyre, touche avec impétuosité la corde d'airain et la brise. Elle tombe morte, Albertus évanoui. Quand il se réveille, il dit à ses disciples ces simples paroles: « Mes enfants, l'orage a éclaté, mais le temps est serein; mes pleurs ont coulé, mais mon front est calme; la lyre est brisée, mais l'harmonie a passé dans mon âme. Allons travailler! » Et ce dernier mot est précisément celui que Claude Ruper, qui a prié comme Albertus, adresse à son disciple Antonin, quand le rideau du dernier acte tombe sur la Femme de Claude.
Voilà les pensées sublimes d'éternité et de pardon que nous retrouverons au terme de la Comtesse de Rudolstadt! Elles rappellent la maxime admirable du sage: « Il faut travailler comme si l'on devait vivre toujours, et être prêt comme si l'on devait partir demain. » Cet idéal de perfection, de bonté et d'amour, hantait l'âme généreuse de George Sand, alors que la calomnie stupide l'accusait d'aller le dimanche à la barrière et d'en revenir ivre avec Pierre Leroux.